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Au Canada, "le jugement de la Cour suprême donne espoir que le français puisse continuer à vivre"

Mark Power est un avocat canadien francophone. Il a porté le dossier du droit des francophones à une éducation équivalente à celle des anglophones, en Colombie-Britannique et au Canada. Il est spécialiste du droit constitutionnel, du droit administratif, du droit de l’éducation et des droits linguistiques. 
Mark Power est un avocat canadien francophone. Il a porté le dossier du droit des francophones à une éducation équivalente à celle des anglophones, en Colombie-Britannique et au Canada. Il est spécialiste du droit constitutionnel, du droit administratif, du droit de l’éducation et des droits linguistiques. 
juristespower.ca

Son nom, Mark Power le porte bien. Après dix ans de combat, cet avocat a fait passer une décision historique auprès de la Cour suprême canadienne. Désormais, les enfants qui étudient en langue française en Colombie-Britannique et dans le reste du pays devront recevoir la même qualité d’instruction que les enfants anglophones. Entretien.

TV5MONDE : Que va changer la décision de la Cour suprême du Canada pour les francophones de Colombie-Britannique ? 

Mark Power : Concrètement, le jugement rendu récemment par la Cour suprême va permettre la construction d'une quinzaine d’écoles ça et là à travers la province. Le conseil scolaire gère déjà 45 écoles. Elles sont récentes mais elles n’offrent actuellement aucune instruction en français sur les fonds publics. Ailleurs dans la province, des écoles existent déjà, mais les bâtiments sont beaucoup trop vieux, beaucoup trop petits. Ce jugement va donc mener à une meilleure qualité d’instruction de la langue française dans plusieurs régions de la province, incluant Vancouver et Victoria. 

De quoi souffrent les francophones en Colombie-Britannique ? 

Mark Power : Il existe en Colombie-Britannique un droit, en vertu de notre Constitution canadienne, à l’instruction primaire et secondaire sur les fonds publics, un droit à une instruction qui est véritablement égale ou qui est censée être véritablement égale à ce qui est offert à la majorité anglophone. Bref, c’est le pendant hors Québec d’un droit qui existe au bénéfice des Anglo-Québéquois au Québec. Dans plusieurs régions de la province, aucune instruction en français n’est offerte malgré le fait qu’il existe un très grand nombre de familles francophones. Ce dossier portait sur ces inégalités au regard de notre constitution et la réponse de notre Cour suprême du Canada, 9 voix contre 0 sur ce sujet, est écrasante et donne espoir à l’avenir du français dans cette province.

Au Canada, les erreurs les plus graves ont été commises à l’endroit des Premières Nations (...) mais auprès des francophones aussi.

Mark Power, avocat



Évidemment, le foyer du français en Amérique du nord est le Québec, mais la Colombie -Britannique attire un nombre très surprenant de francophones, qu’ils soient des Québécois, à la recherche de montagne ou d’une économie qui est en bien meilleur état. On parle de Français, d’Européens d’Afrique francophone, on parle français dans les rues à Vancouver, dans les rues à Victoria... Ces gens ont besoin d’écoles. Ce que nous dit la Cour suprême du Canada, c’est que l’État doit obtempérer, il doit dénouer les cordons de la bourse. 
 

TV5MONDE : Comment expliquez-vous les inégalités à l’égard des francophones au Canada ?  

Mark Power : Cette disposition de notre constitution cherche à corriger ce qu’on accepte aujourd’hui comme des erreurs historiques, comme des faux pas historiques. Bien sûr au Canada, les erreurs les plus graves ont été commises à l’endroit des Premières Nations, des Inuïts, des Métis, mais auprès des francophones aussi. Au moment d’accéder à la fédération canadienne, la langue européenne la plus parlée était le français, ça n’était pas l’anglais. Le premier hôpital à Victoria, la capitale provinciale, était un hôpital qui fonctionnait en français. Et le premier quotidien, en Colombie-Britannique, était un quotidien publié en français uniquement. Bref, la Colombie-Britannique a des racines françaises très riches. Et pourtant, pendant plusieurs décennies, la communauté anglophone a cherché à rayer de la carte son héritage francophone. Elle a carrément interdit l’usage ou l’enseignement du français dans les écoles dans cette province. Bref, la communauté francophone a connu des années très difficiles. Cela explique qu’il y a tant de travail à faire. Le jugement de la Cour donne espoir que le français puisse continuer à vivre.   

Cette décision a été un combat difficile et long à mener ? 

Oui. Il a duré 10 ans. La décision de judiciariser le débat a été prise a contre coeur. Avant de se tourner vers les tribunaux, le conseil scolaire francophone avait tout fait vis-à-vis des politiciens provinciaux et des fonctionnaires provinciaux pour tenter de les convaincre de l’inégalité, des injustices vécues par les francophones. Sans succès. Nous sommes montés à la Cour suprême du Canada trois fois au total, en Cour d’appel cinq fois. Toute une saga ! 

Ce jugement peut-il avoir un impact sur les francophones de tout le pays ? 

Oui, ce jugement va laisser un lègue aux francophones dans le reste du Canada, hors Québec, car il ne prendra pas seulement effet en Colombie-Britannique, mais bien dans tout le pays. Il confirme un droit de l’équivalence, à ce que les francophones et Acadiens dans tout le pays aient les même chances. C’est un souffle dont avait besoin la francophonie canadienne. 

Quels sont les autres combats à mener pour la communauté francophone ?

Au delà du fait que d’autres provinces ne traitent pas bien non plus leur communauté francophone, les deux prochains 'rounds’ risquent de concerner le post-secondaire. Oui, nous allons former de plus en plus de gens au primaire et au post-secondaire en français, c’est bien, mais toujours est-il qu’il va falloir un plus grand nombre de places dans nos systèmes post-secondaires, qu’ils soient collégiaux ou universitaires, en français. L'autre combat concernera les systèmes de crèches francophones. On en souhaite un bien plus grand nombre à l’extérieur du Québec, pour que les parents puissent réintégrer le marché du travail sans avoir nécessairement à angliciser leur enfant.