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Au Canada, un prisonnier sur trois est autochtone

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Ils ne représentent que 5% de la population, mais dans les prisons canadiennes, 30% des hommes et 42% des femmes sont des autochtones : les membres des Premières Nations sont donc surreprésentés dans les pénitenciers du Canada et leur nombre ne cesse d’augmenter d’année en année. Explications.   

Il y a actuellement 14 000 détenus au Canada : 13 300 hommes et 700 femmes. Sur ce chiffre, 30% des hommes et 42% des femmes sont des autochtones. C’est ce que révèle le dernier rapport de l’enquêteur correctionnel du Canada, Ivan Zinger, rendu public le 21 janvier dernier. L’enquêteur constate que si le nombre de prisonniers baisse d’année en année, le nombre de détenus autochtones, lui, ne cesse d’augmenter : ils représentaient 17,5% des détenus au début des années 2000, 25% il y a 4 ans et 30% aujourd’hui. Un prisonnier sur trois donc.

La situation est telle qu’Ivan Zinger parle d’ «indigénisation» du système carcéral canadien : «C'est pour souligner le fait que c'est une tendance à la hausse depuis plus de 30 ans, chaque année ça va de pire en pire et malgré toutes sortes d'initiatives du gouvernement canadien, indépendamment des partis politiques, indépendamment des commissions d'enquête, et des décisions de la Cour, on voit une augmentation de la proportion des personnes autochtones dans nos pénitenciers fédéraux. Pour moi, c’est un grand échec et je considère que c'est le problème numéro un des droits de la personne au Canada.»
 

Traitement inéquitable entre autochtones et non-autochtones 


Ivan Zinger rapporte également les différences de traitement entre les détenus autochtones et non-autochtones. Les autochtones sont davantage placés dans des pénitenciers de haute sécurité, ils profitent moins de libération conditionnelle et doivent d'autant plus purger la totalité de leurs peines. Ils subissent également davantage de mauvais traitements que les détenus non autochtones. 
«Ils sont plus souvent assujettis à l'utilisation de la force, ils s'automutilent plus souvent que les non autochtones et une fois remis en liberté, leur libération conditionnelle est plus souvent soit suspendue soit révoquée que pour les non-autochtones» précise Ivan Zinger.

Une situation que confirme Cyndy Wylde, une autochtone de la nation algonquine et atikamekw qui a travaillé pendant 25 ans dans les services correctionnels du Canada : «Souvent les services qui sont prônés pour être adaptés à la culture autochtone sont perçus par le personnel comme des avantages, des privilèges. Oui, il y a eu des progrès au cours des dernières années, mais moi ce que j’ai vu au jour le jour, c'est beaucoup de résistance, c'est un système très colonialiste le service correctionnel».

Cyndy Wylde parle de méconnaissance générale des employés, des gestionnaires des services correctionnels sur l’histoire, les traditions, la culture des peuples autochtones. «Il y a eu aussi de la part des services correctionnels une tendance à faire l'amalgamer les premières nations, considérer les Inuits comme étant des autochtones par exemple, donc les services adaptés étaient les mêmes pour tous alors que ce sont des cultures différentes d’une nation à l’autre» ajoute Cyndy. 
 

Taux de récidive alarmant


L’Enquêteur correctionnel du Canada croit également que les services correctionnels canadiens ont une part de responsabilité dans le taux de récidive des prisonniers autochtones, un taux qui est très alarmant : on parle de 70% dans les provinces de l’ouest du pays. Il y a un manque évident de services et de programmes adaptés aux besoins des autochtones pour leur permettre de réintégrer la société une fois leur peine purgée. «Il y a un problème systémique dans les prisons fédérales pour réduire les risques de récidives»  estime Ivan Zinger.
 
Cyndy Wylde ©Catherine François
Cyndy Wylde ©Catherine François
Cyndy Wylde renchérit : «Une fois que la personne est incarcérée, il faut la préparer à sa réinsertion sociale et là on a beaucoup d'améliorations à faire, on a davantage de services à offrir, la barrière linguistique à régler, on a à aller chercher des ressources humaines autochtones pour intervenir et il faut aussi transférer la responsabilité aux autorités autochtones». 


Ce transfert de responsabilités, c’est, selon Ivan Zinger, l’une des solutions qu’il faut mettre en place pour juguler cette «indigénisation» des prisons canadiennes : «Une des recommandations que mon bureau a fait, c'est d'essayer de réallouer les fonds qui sont octroyés aux services correctionnels pour les donner aux communautés autochtones pour qu'elles puissent gérer les autochtones incarcérés ou remis en liberté».  

Il existe déjà plusieurs centres autochtones au Canada qui offrent un total de 200 places, ils sont considérés comme des pénitenciers à sécurité minimum.  « Ces centres respectent beaucoup plus la culture autochtone et semblent avoir de bien meilleures performances » signale Ivan Zinger.  

Cyndy Wylde abonde : «Les autochtones demandent cette gouvernance, cette autodétermination dans plusieurs sphères de leur vie notamment au niveau du système de justice et ça touche le système carcéral. Dans toutes les solutions qui doivent être avancées, cela doit venir des autochtones, les autochtones doivent être impliqués dans la solution».
 

"Les effets pervers de la colonisation"

Cette surreprésentation des autochtones dans les prisons canadiennes, c’est, en quelque sorte, la pointe de l’iceberg des conditions de vie des Premières Nations au Canada : des problèmes récurrents d’extrême pauvreté dans les réserves, de violences endémiques, de délinquance chez les jeunes, d’alcoolisme et de toxicomanie, le résultat de décennies de politiques colonialistes qui ont connu leur apogée avec les «pensionnats autochtones», quand l’État canadien a obligé les jeunes autochtones à aller dans des pensionnats tenus par des Blancs, des congrégations religieuses pour la plupart, afin de les sortir de leur milieu indigène et les intégrer à la culture des Blancs. Un processus d’assimilation qui a causé un traumatisme profond au sein de plusieurs générations d’autochtones, car ils ont été nombreux à subir dans ces pensionnats des violences et des agressions sexuelles à répétition qui ont détruit des vies par milliers.  

«Je pense qu'on peut parler d'échec pour un segment de la population canadienne autochtone qui ne bénéficie pas des mêmes droits sociaux, économiques, politiques et culturels que les Blancs», estime Ivan Zinger. «Il y a un grand problème de société qui a été bien documenté sur pourquoi les autochtones se retrouvent en prison plus souvent que les non autochtones, ce sont les effets pervers de la colonisation, les effets pervers de la justice sociale. On a encore beaucoup de chemin à faire pour s'assurer que les autochtones ont leur place dans la société canadienne». 

L’enquêteur correctionnel du Canada reconnaît que l’État canadien a pris des initiatives pour améliorer cette situation, mais pour l’instant, elles ne portent pas leurs fruit : «Il y a beaucoup de bonne volonté politique, mais malgré cette bonne volonté, les choses ne changent pas, voire elles s'aggravent, malgré toutes les belles initiatives mises en avant et l'esprit de réconciliation, cela ne semble pas se traduire par une réalité différente pour les autochtones au Canada». 

Pour Ivan Zinger, cette «indigénisation» des prisons canadiennes est une très mauvaise note dans le bulletin du Canada sur la scène internationale, une note qui ternit une belle réputation. Son rapport a eu un certain écho dans les médias canadiens et étrangers : «Je pense que les gens ont commencé à réaliser qu'on est en état de crise et j'espère que cette fois-ci, ce sera la bonne, qu'on verra un changement qui est nécessaire» espère l’enquêteur. 

 
L'enquêteur correctionnel du Canada 

C’est lui qui reçoit les plaintes des détenus incarcérés dans les institutions pénitentiaires – il traite en moyenne 6000 plaintes par an. Son bureau dispose de 40 employés et d’un budget de 5,5 millions de dollars. L’enquêteur est nommé par le gouvernement. Ivan Zinger a été nommé par le gouvernement de Justin Trudeau, il est entré en fonction en janvier 2017 pour un mandat de cinq ans. Il travaille dans ce bureau depuis 15 ans – auparavant, il en était le directeur général. En moyenne, un détenu coûte 122 000$ par an.