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Avec son plan environnement, Biden veut rendre les États-Unis exemplaires sur la question climatique

Même s'il a du faire des concessions face au Sénat, Joe Biden marque des points avant les élections de mi-mandat en réussisant à faire adopter son plan Climat et Santé. 
Même s'il a du faire des concessions face au Sénat, Joe Biden marque des points avant les élections de mi-mandat en réussisant à faire adopter son plan Climat et Santé. 
AP/ Evan Vucci

Le Sénat américain vient d'adopter un plan de 370 milliards de dollars pour le climat. Il s'agit du plus grand investissement jamais vu aux États-Unis dans la lutte contre le changement climatique. Selon Francis Perrin, chercheur associé au Policy Center for the New South et directeur de recherche à l'IRIS, ce projet de loi est un signal fort de l'engagement américain dans la réduction des émissions de gaz à effet de serre. Entretien. 

TV5 MONDE : le projet de loi adopté par le Sénat américain est-il réellement historique ?

Francis Perrin, directeur de recherches à l'IRIS : je pense que le terme historique n’est pas galvaudé en l’espèce. Même s’il ne faut pas oublier que le projet qui vient d’être adopté par le Sénat est largement inférieur aux plans initiaux de l’administration Biden. Au départ ils comptaient sur un plan qui impliquait des dépenses fédérales beaucoup plus importantes - mais ça n’a pas passé le test du Congrès. 

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Pour remettre les choses en perspectives, on est quand même sur des dépenses de l’ordre de 370 milliards de dollars liées à l'énergie, la sécurité énergétique, la protection de l’environnement, la lutte contre le réchauffement climatique etc. Ce sont des dépenses extrêmement importantes. Par ailleurs, il y avait énormément d'incertitudes, puisque cela fait des mois que les deux chambres du Congrès discutent des propositions de l’administration Biden dans ce domaine, mais on arrive au bout de la route !

On est quasiment certains que les États-Unis vont adopter une législation qui ira dans le sens de la lutte contre le changement climatique. Une législation qui donnera des opportunités aux entreprises, aux industries, aux particuliers, aux familles dans le domaine du développement des énergies renouvelables et de la lutte contre le changement climatique. Ce projet de loi prévoit également la prolongation, l’extension de crédit d'impôts pour une période d’une dizaine d’années, ce qui va donner une visibilité importante pour les investisseurs dans ce domaine, qui étaient suspendus à la décision du Congrès.

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Et compte tenu du rôle majeur que jouent les États-Unis sur la scène mondiale, le fait que ce pays adopte enfin cette législation pourra bien sûr être un atout pour Washington dans les négociations internationales sur le changement climatique. Les États-Unis pourront dire : “Nous avons prévu un plan avec des investissements, des crédits d'impôts extrêmement importants”. Cela peut relancer la compétition internationale dans le bon sens du terme, notamment entre grandes puissances, pour aller dans le bon sens dans la lutte contre le changement climatique.

Quelles sont les mesures phares du plan Biden ?

Plutôt que des sanctions contre les pollueurs, le projet de loi présenté par le camp démocrate prévoit une série d'incitations financières destinées à faire évoluer l'économie américaine vers des sources d'énergie non fossiles. L'objectif est de réduire  les émissions de gaz à effet de serre américaines de 40 % d'ici à 2030 par rapport à 2005. Voici quelques-unes des mesures phares : 

- jusqu'à 7 500 dollars en crédits d'impôts pour l'achat d'une voiture électrique
- prise en charge de 30% pour l'installation de panneaux solaires sur le toit d’une habitation 
- plus de 1,5 milliard de dollars pour renforcer la résilience des forêts face aux incendies qui ravagent le pays, notamment en plantant massivement des arbres et en protégeant les forêts anciennes 
- 60 milliards de dollars pour la construction d'éoliennes, panneaux solaires et véhicules électriques aux États-Unis.

TV5 MONDE : ce projet de loi suffit-il à compenser l’impact de la présidence Trump sur la lutte contre le réchauffement climatique ? 

Je ne sais pas si le mot compenser est le bon mot. Donald Trump a été à la Maison Blanche pendant un mandat, cela ne fait que quatre ans aux États-Unis, c’est court, et en même temps, on peut faire beaucoup de choses en quatre ans, avec des impacts à moyen et long terme. Donald Trump avait retiré son pays de l’accord de Paris de décembre 2015 et l’une des premières décisions prise par le président Biden a été de réintégrer l’accord de Paris. C'était évidemment essentiel sur le plan symbolique et politique, mais il fallait ensuite mettre les États-Unis en situation de pouvoir lutter réellement contre le changement climatique. C'est ce que ce projet de loi permet dans une certaine mesure, mais on est évidemment sur un combat à long terme.

Personne ne peut garantir que les prochains dirigeants américains et que le prochain Congrès seront aussi réceptifs que l'administration Biden et l’actuel Congrès.
Francis Perrin, directeur de recherches à l'IRIS.

On parle d’un objectif 2050 pour la neutralité carbone pour les États-Unis ou d’autres grands pays ou organisations telles que l’Union européenne. Or, il peut se passer énormément de choses entre 2022 et 2050, notamment des élections présidentielles et législatives aux États-Unis. Nous avons en novembre les élections de mi-mandat au Congrès américain, et les Démocrates ne sont pas forcément en bonne situation. Nous aurons fin 2024 une, élection présidentielle à laquelle Donald Trump envisage de se re-présenter. On ne sait pas si ce sera le cas, ni ce qui se passerait s’il se présentait, mais une victoire républicaine fin 2024 est possible. Nous ne sommes pas dans une situation où on peut dire “ça y est, un projet de loi est voté et le pays est sur les rails jusqu’à 2050, rien ne fera dérailler le train”. Joe Biden ne sera pas président des États-Unis jusqu’en 2050, il le sera jusqu’à la fin 2024, et compte tenu de son âge, il n’est pas sûr qu’il se représente pour un second mandat. 

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Il faut donc rester extrêmement prudent : Barack Obama avait engagé les États-Unis dans l’accord de Paris, Donald Trump est sorti de l’accord de Paris, Joe Biden a réintégré l’accord de Paris… Personne ne peut garantir que les prochains dirigeants américains et que le prochain Congrès seront aussi réceptifs que l'administration Biden et l’actuel Congrès…. Ces problématiques d'énergies et de climat devront être poursuivies pendant des dizaines d’années, trente ans si on parle de l’objectif de neutralité carbone de 2050 fixé par Biden, l’UE, les accords de Paris etc. Mais le mandat de Joe Biden, lui, se termine début 2025… 

L'exploration et l'exploitation de pétrole et de gaz de schiste n’étaient pas mises en danger par ce projet de loi.Francis Perrin, directeur de recherches à l'IRIS

Vous le disiez, ce projet de loi n’atteint pas les objectifs fixés initialement par l’administration Biden. Il a fallu faire certaines concessions de taille, comme l'exploitation continue de gaz de schiste...

L'exploration et l'exploitation de pétrole et de gaz de schiste n’étaient pas mises en danger par ce projet de loi. Il portait sur autre chose. L'idée était de développer massivement les énergies renouvelables, les véhicules électriques, la lutte contre le changement climatique notamment à travers des crédits d'impôt et des investissements de l'État fédéral, un soutien à l’innovation et aux acteurs économiques dans ce domaine. La question des hydrocarbures de schiste est en dehors du domaine d’application de ce projet. L'administration Biden a  critiqué les énergies fossiles pour leur impact sur le changement climatique, mais elle n’a jamais réellement été en situation de prendre des mesures contre. Ce que les Démocrates ont essayé de faire, c’est de retarder le plus possible de nouvelles attributions de permis de pour l’exploration pétrolière et gazière - et il a fallu faire un compromis dans ce domaine pour que le Sénat adopte ce projet de loi, qui prévoit bien que de nouvelles attributions de permis pétroliers et gaziers auront lieu.

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Les États-Unis sont actuellement le premier producteur mondial de pétrole, de gaz naturel : ce projet de loi ne va rien changer à cette réalité. Les USA vont rester pour de nombreuses années un producteur énorme d’énergies fossiles, pétrole gaz naturel, charbon… ce sont des énergies clés pour lesquelles ils vont rester numéro un en termes de production dans le monde. 

TV5 MONDE : si la production d’énergies fossiles reste la même, les États-Unis pourront-ils vraiment atteindre l’objectif de neutralité carbone à 2050 ? 

Il faut être très prudent : nous parlons de l’objectif 2050. Or entre maintenant et 2050, beaucoup d’eau va couler sous les ponts ! Des élections présidentielles et législatives auront lieu, nous auront des changements politiques dans un sens ou dans l’autre… Toute projection à l'horizon 2050 suppose d’un optimisme que je qualifierais d’héroïque et je ne m’y risquerai pas ! Sur la base des dispositions adoptées par le Sénat, on peut être relativement optimiste sur le fait que cela facilite l’atteinte de l’objectif 2030. L’objectif 2030 étant d’arriver à une baisse d’émission de gaz carbonique d’environ 40%. Les USA étaient déjà sur une phase baissière avant d’adopter ce projet de loi, mais pas suffisamment rapide pour atteindre cet objectif intermédiaire. La plupart des grands pays industrialisés se sont fixé un objectif à 2030 pour savoir où ils en sont et faire le point, savoir s’il faut corriger le tir, si on va assez vite, assez loin, ou pas assez… On est sur des tendances extrêmement lourdes et qui demandent du temps pour que des résultats soient enregistrés ! 

Avec l'adoption de ce projet de loi, je ne dis pas que c’est dans la poche à 100%, mais je pense que le pays a fait un pas important vers la possibilité d’atteindre cet objectif 2030, qui esr extrêmement important. Car si cet objectif, on est évidemment mal parti pour celui de 2050. 

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L’ampleur des moyens mis en œuvre par l’État fédéral, et notamment le prolongement de crédits d’impôts pour 10 ans, permet aux investisseurs d’avoir une visibilité. Souvent ces crédits d'impôts existent des années mais on ne savait pas s'ils allaient être prolongés au terme de l’année budgétaire. L’industrie disait donc, à juste titre, “on ne peut pas se précipiter si les crédits d'impôts ne sont pas prolongés”.  Mais avec les éléments de ce projet de loi, on peut être relativement optimiste sur la réalisation de l’objectif 2030. 

TV5 MONDE : l’une des mesures phares est le crédit d’impôt pour l’achat d’un véhicule électrique. Est-ce que cette mesure peut avoir un véritable impact compte tenu du poids du parc automobile aux États-Unis ?  

Il est clair que la consommation de carburant automobile est très importante aux États-Unis : la consommation d’essence pour les voitures aux États-Unis* est supérieure à la consommation pétrolière de n'importe quel autre pays du monde, à part la Chine. C’est donc un défi considérable ! L’adoption d’un crédit d'impôt de 7500 dollars est donc un signal important en vue des automobilistes et des consommateurs.  Ce n’est pas suffisant, mais c’est important. 

Il y a aussi des incitations pour améliorer l’isolation des maisons, un soutien d’environ 30 milliards pour augmenter la production aux États-Unis de panneaux solaires et de turbines pour les parcs éoliens etc. Il y a quand même beaucoup de mesures phares et je pense que l’important n’est pas forcément une mesure, quelle que soit son importance, mais l’ensemble. Et l’ensemble est quand même impressionnant ! Je reviens à votre première question : est-ce qu’on peut utiliser le terme historique  ? Oui. Même si, encore une fois, on est très en dessous du Build Back Better voulu initialement par Joe Biden, on reste sur des sommes considérables.

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Pour moi, c’est vraiment la cohérence d’ensemble qu’il faut retenir par rapport à ce projet, même si comme tout résultat d’un compromis politique, cette cohérence peut-être discutée. Globalement, je crois qu’il y a une avancée importante avec ce vote du Sénat. 

 

*le parc automobile américain repose essentiellement sur l’essence, et non le diesel, comme c’est le cas en Europe ndlr