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Biélorussie : le tout-répressif, dernier socle du régime d'Alexandre Loukachenko

Des dizaines de milliers de Biélorusses, dont certains brandissent le premier drapeau de la République populaire biélorusse de 1918, défilent dans la capitale, Minsk, le 18 octobre 2020. Ces rassemblements monstres, qui appelaient à la démission du président, Alexandre Loukachenko, ne sont aujourd'hui plus possible en raison de la répression imposée par le régime. 
Des dizaines de milliers de Biélorusses, dont certains brandissent le premier drapeau de la République populaire biélorusse de 1918, défilent dans la capitale, Minsk, le 18 octobre 2020. Ces rassemblements monstres, qui appelaient à la démission du président, Alexandre Loukachenko, ne sont aujourd'hui plus possible en raison de la répression imposée par le régime. 
AP

Un an jour pour jour après la réélection frauduleuse d'Alexandre Loukachenko, la relation entre le président et son peuple s'est sensiblement détéroriée. Le dirigeant impose une répression brutale, à l'intérieur comme à l'extérieur des frontières du pays, pour faire taire toute voix discordante. Comment l'opposition peut s'en sortir ? Eléments de réponse avec Anna Colin Lebedev, maîtresse de conférence à l'université Paris Nanterre, spécialiste de l'évolution politique et sociale des pays d’ex-URSS. Entretien.

TV5MONDE : À quoi ressemble la Biélorussie aujourd’hui ?

Anna Colin Lebedev : La situation a énormément bougé. La Biélorussie d’aujourd’hui n’a pas grand-chose à voir avec la Biélorussie d’avant la campagne électorale d’Alexandre Loukachenko. Les choses ont vraiment commencé à changer non pas au moment de l’élection mais au moment de la campagne.

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Le pays n’a pas pris la direction que souhaitaient ceux qui avaient impulsé le changement. Mais désormais, les citoyens ont un rapport au pouvoir totalement différent. Un pouvoir qui emploie des moyens d’actions qui sont nouveaux pour lui aussi. En somme, le pays se trouve dans une situation de crise qui s’approfondit.

On se trouve maintenant dans un pays où la répression s’exerce à l’égard de tout ce qui est potentiellement non étatique

Anna Colin Lebedev, maîtresse de conférence à l’université Paris Nanterre, experte dans l’évolution politique et sociale des pays d’ex-URSS

TV5MONDE : Le pouvoir biélorusse réprime à tout-va. En quoi cela constitue-t-il une rupture avec l’avant 2020 ?

Anna Colin Lebedev : Avant la dernière élection, le pouvoir biélorusse était à la fois répressif et permissif. Il exerçait une répression à l’égard des opposants c’est-à-dire quand quelqu’un prenait une posture politique d’opposition active explicite, à savoir la création d’un parti ou une candidature à des élections par exemple. En revanche, il se montrait permissif à la fois à l’égard de l’expression de la population et de l’ouverture du pays.

Au cours de la dernière décennie, la Biélorussie a été un pays ouvert, avec des gens qui voyageaient, des partenariats noués avec des structures européennes et non-européennes, un développement assez important des tissus associatifs, des médias indépendants sur internet etc.

On se trouve maintenant dans un pays où la répression s’exerce à l’égard de tout ce qui est potentiellement non étatique. En ce moment, Alexandre Loukachenko tire sur tout ce qui bouge. Vu de Paris, on a l’impression que les choses se sont toujours déroulées comme telles. Mais vu de Minsk, on se rend compte à quel point cela constitue un changement radical.

Le pouvoir n’a jamais compté autant d’opposants [...] On assiste à une politisation très importante d’un nombre inédit de citoyens

Anna Colin Lebedev, maîtresse de conférence à l’université Paris Nanterre, experte dans l’évolution politique et sociale des pays d’ex-URSS

TV5MONDE : Cette façon brutale d’étouffer les voix discordantes tous azimuts a-t-elle tué la révolution dans l’œuf ?

Anna Colin Lebedev : Au contraire ! Le pouvoir n’a jamais compté autant d’opposants. Durant toutes ces années, Loukachenko s’est maintenu au pouvoir pas tant par la répression que par les politiques qu’ils mettaient en œuvre et qui avaient l’aval de la population. Des politiques sociales, de gestion des services publics, des salaires etc. Chez beaucoup de Biélorusses, et même chez ceux qui étaient en désaccord politique, prévalait la perception qu’on avait affaire à un système fonctionnel et orienté vers le citoyen. Aujourd’hui, il ne se maintient plus que la par la répression.

La majorité des personnes qui ont été arrêtées cette année n’étaient pas des opposants très actifs mais simplement des citoyens qui, à un moment donné, ont pris une position. Par contre, le passage par la prison ou le contact avec les services répressifs de l’Etat en ont fait des opposants féroces. On assiste à une politisation très importante d’un nombre inédit de citoyens.

Plus de 600 prisonniers politiques

L’arrestation spectaculaire du journaliste Roman Protassevitch à bord d’un vol Ryanair, le 23 mai dernier, et la menace de rapatriement forcé de la sprinteuse Krystsina Tsimanouskaya pendant les Jeux olympiques de Tokyo, ne sont que l’arbre qui cache la forêt de l'étendue de la répression.

Depuis le début de la contestation, au lendemain de la réélection frauduleuse d’Alexandre Loukachenko le 9 août 2020, les autorités du pays ont procédé à plus de 35.000 arrestations. L’organisation de défense des droits humains, Viasna Human Rights Center, recensait, le 9 août 2021, 610 prisonniers politiques.

Je dirai même que ceux qui était hésitants vis-à-vis de l’administration en place, ont perdu la certitude de résider dans un pays sûr et tranquille. Or, ce côté « prévisibilité » est un critère très important pour les Biélorusses, qui forment un peuple très légaliste. Résultat, même ceux qui n’étaient pas forcément opposés au pouvoir de Loukachenko se sentent fragilisés. En cela, la Biélorussie compte potentiellement beaucoup plus d’anti-Loukachenko qu’il y a un an.

TV5MONDE : Dans quel état d’esprit se trouvent les protestataires ?

Anna Colin Lebedev : Ceux qui étaient potentiellement des cibles ont fui, là aussi en nombre inédit, vers la Lituanie et l’Ukraine en majorité. Les Biélorusses ont beaucoup à perdre à protester car ils ne savent pas exactement dans quoi ils s’engagent. Ils ne vivent pas dans un pays plongé dans la pauvreté où rien ne fonctionne. En cas de départ de Loukachenko, le projet économique n’est pas clair et l’avenir politique un peu inquiétant aussi. L’énergie de 2020 aurait pu tout emporter et, à ce moment, ils seraient repartis de zéro.

Mais un an après, je pense que les gens font des calculs. Ils sont toujours mécontents, prêts à protester mais pas à n’importe quel prix. Ils considèrent que la valeur de la vie, familiale et professionnelle, est tout aussi importante. L’attachement à l’entreprise et la dynastie au sein des entreprises sont, par exemple, des dimensions encore très prégnante.

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TV5MONDE : Ce raisonnement plus pragmatique, plus calculateur ne conforte-t-il pas Alexandre Loukachenko à son poste ?

Anna Colin Lebedev : Pas forcément ! Ce qui fonctionnait justement très bien dans la Biélorussie d’avant 2020, à savoir la stabilité économique, la sensation d’utilité sociale, en somme un contrat social plutôt serein, a volé en éclats. Ils n’ont plus du tout la sensation de vivre dans le même pays avec des lendemains sûrs.

A l’époque, j’avais dit, de manière trop ambitieuse, qu’on était déjà dans l’après-Loukachenko. D’une certaine manière, je crois que cela est toujours un petit peu vrai. Le temps où Louakchenko apportait quelque chose à sa population et bénéficiait d’un pouvoir très stable est révolu. Nous sommes dans une période de transition vers autre chose mais dont la durée est imprévisible.

Il y a une espèce d’inflation des moyens pour contrer les critiques d’opposants qui ne représentent pas un danger énorme pour le pouvoir

Anna Colin Lebedev, maîtresse de conférence à l’université Paris Nanterre, experte dans l’évolution politique et sociale des pays d’ex-URSS

TV5MONDE : Que pensez de ces manœuvres spectaculaires, telles que l’arrestation du journaliste Roman Protassevitch ou la menace de rapatriement forcé de la sprinteuse Krystsyna Tsimanouskaya, opérées au nez et à la barbe du monde ?

Anna Colin Lebedev : Le pouvoir biélorusse a appris à ne pas se soucier de la réaction de ses partenaires européens. Il s’est construit sur le déni de sa réputation à l’international. Le fait qu’il agisse de la sorte, aux yeux du monde, n’a rien de nouveau. Il y a, en revanche, quelque chose d’intéressant dans ces deux affaires. Dans l’une comme dans l’autre, il y a une espèce d’inflation des moyens pour contrer les critiques d’opposants qui ne représentent pas un danger énorme pour le pouvoir.

L’arrestation de Roman Protassevitch était symbolique. Le message était clair : "nous pouvons atteindre tous les opposants, même ceux réfugiés à l’étranger." Et encore, les moyens utilisés pour sa mise en œuvre étaient disproportionnés. Le cas de l’athlète est encore plus révélateur. Cette histoire de conflit complètement interne aux institutions sportives biélorusses n’aurait pas fait le moindre bruit avant 2020. Or, comme toutes les critiques d’organismes liés à l’Etat sont devenues inacceptables à tous les échelons, ce petit événement s’est transformé en crise international. Cela démontre une fébrilité du pouvoir, qui se sent attaqué de toutes parts.


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TV5MONDE : Quid de l’efficacité des sanctions adoptées par l’Union européenne fin juin ?

Anna Colin Lebedev : C’est une question à joker. Déjà, les sanctions sont très importantes pour ceux qui les appliquent. C’était une décision déterminante pour nous, en tant qu’Européens, pour définir qui nous sommes. Ce positionnement est une posture politique.

Le régime de sanctions européen

Le 24 juin dernier, le Conseil de l’Union européenne avalisait un nouveau régime de sanctions à l’encontre du régime d’Alexandre Loukatchenko. Des mesures justifiées par une « escalade dans les graves violations des droits de l’homme en Biélorussie et de la répression violente qui s’abat contre la société civile, l’opposition démocratique et les journalistes. »

Concrètement, elles prohibent toutes ventes, fournitures, transferts, exportations, de manière ou indirecte « à quiconque en Biélorussie », d’équipements, de technologies ou de logiciels de surveillance ou d’interception des communications (téléphoniques et sur internet). Ces restictions concernent également « les biens et technologies à double usage pour un usage militaire et à des personnes, entités ou organismes déterminés » dans le pays.

D’autres importants revenus à l’exportation sont par ailleurs visés tels que les produits pétroliers, la potasse (un minerai destiné à l’engrais) ainsi que les biens utilisés pour la production ou la fabrication de produits de tabac. Ces derniers font l’objet d’une contrebande gérée par des proches du président.

L’accès aux marchés de capitaux européens par les entités étatiques est lui aussi proscrit tandis que la Banque européenne d’investissement suspend ses aides liées à des projets dans le secteur public.

En outre, une interdiction d’entrée sur le territoire européen et un gel des avoirs, pèsent sur 166 personnes et 15 entités biélorusses.

Aussi, pour de multiples raisons, les sanctions ne sont jamais efficaces immédiatement. Dans le cas biélorusse, elles agissent encore moins vite dans la mesure où le pays a appris à être surtout dépendant de la Russie et beaucoup moins des autres pays du monde. Ses points de vulnérabilité sont assez faibles. Et je dirai que sur les points de vulnérabilité, on n’est pas allés très loin non plus. Ces mesures auront peut-être un impact mais elles agissent comme un poison lent.

Il n’est pas impossible que la contestation bascule dans la violence tellement le pouvoir est extrême

Anna Colin Lebedev, maîtresse de conférence à l’université Paris Nanterre, experte dans l’évolution politique et sociale des pays d’ex-URSS

TV5MONDE : Compte tenu du statu quo concernant la position d’Alexandre Loukachenko, peut-on s’attendre à un durcissement de la contestation ?

Anna Colin Lebedev : Les manifestations et l’expression d’une opposition pacifique ne sont aujourd’hui plus possibles. Donc la contestation passera par autre chose et il n’est pas impossible qu’elle bascule dans la violence. D’autant plus que le pouvoir devient lui-même de plus en violent.

Le président biélorusse, Alexandre Loukachenko, participe à une conférence de presse annuelle à Minsk, le 9 août 2021, un an jour pour jour après sa réélection frauduleuse à la tête du pays. 
Le président biélorusse, Alexandre Loukachenko, participe à une conférence de presse annuelle à Minsk, le 9 août 2021, un an jour pour jour après sa réélection frauduleuse à la tête du pays. 
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Il existe, grosso modo, deux formes d’opposition : il y a les leaders et les réfugiés à l’étranger qui essaient d’avoir des stratégies et qui n’appellent pas à la violence pour le moment. Je doute que Svetlana Tihkanovskaïa appelle à cela ; et il y a des mouvements spontanés à l’intérieur du pays, conduits par ceux qui vivent cette répression. Spontanément, nous ne sommes pas à l’abri d’une explosion tellement le pouvoir est extrême aujourd’hui.

TV5MONDE : Comment expliquer la loyauté des élites du pays depuis le début du soulèvement ?

Anna ColinLebedev : Depuis le début de la contestation, hormis un ancien ministre des Affaires étrangères, quelques diplomates et ambassadeurs en contact avec l’étranger, il y a eu relativement peu de responsables qui ont fait défection. Mon hypothèse repose sur deux facteurs.

Le premier relève de la façon dont Loukachenko verrouille ses élites. Y compris dans les années pacifiques, les cas de ministres envoyés en prison étaient très fréquents. Ce modus operandi, qui s’est sans doute durci depuis 2020, est toujours d’actualité et tout le monde en est conscient.

Le second réside en ce que la protestation a d’emblée été très radicale avec l’idée de couper des têtes et qu’avec Loukachenko, tout devait partir. Il n’y a pas de projet modéré, pas d’espaces de négociation entre l’opposition et ceux qui soutiennent le pouvoir, qui ont émergé jusqu’à présent. S’il y avait eu d’autres forces politiques dans le pays en 2020, avec des projets de société, des programmes, les choses auraient peut-être tourné autrement. Comme tout s’est construit dans l’émotion, sur le tas, cela s’est fait dans une certaine radicalité. Les élites n’y ont vu aucun potentiel politique.

S’il n’y a pas eu de révolution de palais l’an dernier ni maintenant, c’est parce que ceux qui occupent des postes à responsabilité craignent pour eux-mêmes si Loukachenko venait à partir.

(Re)voir : Biélorussie : une répression qui n'en finit plus

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