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Biélorussie : un mois après l'élection présidentielle, où en est-on ?

La figure de proue de l'opposition, Svetlana Tikhanovskaïa, en compagnie du Premier ministre polonais Mateusz Morawiecki, à Varsovie, le 9 septembre.<br />
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La figure de proue de l'opposition, Svetlana Tikhanovskaïa, en compagnie du Premier ministre polonais Mateusz Morawiecki, à Varsovie, le 9 septembre.

 
Monika Scislowska (AP)

Cela fait un mois jour pour jour que le peuple biélorusse s’est soulevé contre la réélection du président Alexandre Loukachenko. Depuis, quotidiennement, les citoyens expriment pacifiquement leur mécontentement contre ce qu’ils considèrent être un simulacre de scrutin, à l’issue duquel, le chef de l’Etat depuis 26 ans, a obtenu plus de 80 % des voix. Les principales figures de l’opposition ont soit été arrêtées soit contraintes à l’exil. A l’instar de Svetlana Tikhanovskaïa, exilée en Lituanie, qui a  pris la parole en Pologne, mercredi.

Opposants en exil ou emprisonnés

  • Maria Kolesnikova
Depuis le 9 août et même auparavant, nombreux sont ou ont été les contestataires à être contraints à l'exil ou incarcérés après que les autorités ont engagé des poursuites judiciaires à leur encontre pour « menace à la sécurité nationale. »

Derniers cas en date, les arrestations, respectivement les 8 et 9 septembre, de Maria Kolesnikova et Maxime Znak, membres du Conseil de coordination de l'opposition, mis sur pied dans le but d’obtenir la transition au pouvoir et de négocier le départ de M. Loukachenko. Le Comité d’enquête, organisme chargé des principales affaires criminelles en Biélorussie, a justifié ces arrestations  en raison « des actions visant à déstabiliser la situation socio-politique et économique (...) du pays » des deux opposants.

La mésaventure de Maria Kolesnikova s’est vraisemblablement avérée spectaculaire. Elle aurait « déchiré son passeport », mardi 8 septembre, selon ses alliés, pour faire échouer une tentative des autorités de la forcer à l'exil.

Conduite de force à la frontière entre la Biélorussie et l'Ukraine dans la nuit de lundi à mardi,  elle « criait qu'elle n'irait nulle part » et « s'est extirpée par la fenêtre de la voiture avant de se diriger vers la frontière biélorusse » où elle a été arrêtée, ont raconté depuis Kiev deux collaborateurs qui étaient à ses côtés, Anton Rodnenkov et Ivan Kravtsov. Ils ont fait, eux, le choix de quitter leur pays.

Les deux hommes ont raconté avoir été emmenés, lundi matin, par des inconnus et transportés dans diverses administrations, menottés et un sac sur la tête. Interrogés et menacés de poursuites judiciaires, ils se sont finalement vu proposer de quitter le pays.

« Ce qui les intéressait, c'était le transport de Maria Kolesnikova hors des frontières. Ils l'expliquaient par la nécessité d'une désescalade de la situation », a expliqué Ivan Kravtsov.

Maria Kolesnikova, 38 ans, est la dernière des trois figures féminines de l'opposition durant la campagne présidentielle à demeurer en Biélorussie. Les deux autres, la candidate Svetlana Tikhanovskaïa et Veronika Tsepkalo, se sont exilées à l'étranger.

L'avocat de Mme Kolesnikova, Ilia Salei, aurait également été arrêté selon le journaliste et réalisateur franco-biélorusse présent sur place, Andreï Vaitovich.
 
M. Vaitovich rapporte également que la prix Nobel de littérature, Svetlana Alexievitich, a averti, mercredi 9 septembre, des journalistes de la présence d’« inconnus » devant sa porte. Des représentants de corps diplomatiques (Suède, Pologne, Lituanie, Roumanie, Slovaquie) seraient arrivés sur place en soutien à l’écrivaine. 
 
Le pouvoir biélorusse a par le passé déjà eu recours à l'exil forcé pour éloigner ses détracteurs. La semaine dernière, une autre membre du Conseil de coordination, Olga Kovalkova, avait raconté avoir été contrainte à l'exil en Pologne.

(Re)voir : Biélorussie : les manifestants face à la répression, Maria Kolesnikova "actuellement détenue"​
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  • Svetlana Tikhanovskaïa
La principale adversaire, Svetlana Tikhanovskaïa, considérée comme victorieuse par une large frange de la population, est exilée en Lituanie.

Mercredi 9 septembre, elle a effectué sa première visite hors de Lituanie, en Pologne, à Varsovie, où elle a rencontré le Premier ministre du pays, Mateusz Morawiecki. Un déplacement non sans symbole puisque la Pologne a célébré, la semaine passée, le 40ème anniversaire de l’accord historique ayant reconnu Solidarnosc (Solidarité), premier syndicat indépendant du bloc soviétique, qui a contribué à la chute du communisme en 1989. 

L’opposante de 37 ans en a profité pour faire un parallèle avec la fronde biélorusse. « Ce fut un long chemin pour Solidarité, mais j'espère que pour nous ce sera beaucoup plus court », a-t-elle comparé devant les étudiants de l'université de Varsovie, avant de s'entretenir avec la direction actuelle du syndicat.

Elle a également réitéré son soutien et son optimisme quant aux débouchés du soulèvement dans son pays. « Accrochez-vous ! Il n'y en a plus pour longtemps. Nous allons gagner ! »

Mme Tikhanovskaïa a, par ailleurs, réagi à l’arrestation « terrifiante » par des hommes masqués à Minsk, mercredi, du juriste Maxime Znak, l’une des dernières figures de l’opposition encore en liberté en Biélorussie. Ce dernier compte parmi les sept membres de la direction du Conseil de coordination.

Elle a rappelé que sa candidature et l’émergence du « quartier général uni » (qui rassemblait les militants du trio de femmes opposé à M. Loukachenko : Veronika Tsepkalo, Svetlana Tsikhanovskaïa et Maria Kolesnikova), est à l’origine intervenue après que son mari, un bloggeur populaire œuvrant lui-aussi pour un changement de régime, a été emprisonné il y a deux mois.

 « Je ne suis devenue une dirigeante que pour mon mari », a-t-elle rappelé, soulignant le rôle prépondérant joué par les femmes dans la mobilisation. La Biélorussie « n'a jamais vu une telle implication des femmes à tous les niveaux. [Elles] ont réalisé que notre rôle dans la vie est bien plus important que ce que nous pensions auparavant. »

En témoigne cette photo reprise par le journaliste et analyste basé à Minsk, Franak Viačorka, avec son commentaire : "Une scène effrayante captée à Minsk hier. On se croirait en 1937 et pas en 2020."
 

 

Elle a, en outre, réclamé le concours de la Russi dans une vidéo postée sur Telegram, le principal canal de communication de l’opposition. « La propagande russe essaye de déformer au maximum ce qui se passe en Biélorussie. A aucune étape, cela n'a été une lutte contre la Russie et je suis convaincue que ça ne le sera pas. » Elle a appelé à rester lucide face aux « médias de propagande et [aux] hommes politiques qui affirment le contraire. »

(Re)voir : Biélorussie : les femmes défient le pouvoir

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Réactions internationales

Mardi, le chef de la diplomatie américaine, Mike Pompeo, s'est déclaré « profondément inquiet des informations sur l'enlèvement et la tentative d'expulsion forcée de dirigeants de l'opposition en Biélorussie, affirmant réfléchir à de nouvelles sanctions. Nous rappelons aux autorités de la Biélorussie qu'il est de leur responsabilité d'assurer la sécurité de Mme Kolesnikova et de tous ceux détenus de manière injuste. Les Etats-Unis, en coordination avec nos partenaires et nos alliés, envisagent des sanctions ciblées supplémentaires pour favoriser la prise de responsabilité de ceux impliqués dans la violation de droits humains et la répression en Biélorussie. »  

Même son de cloche du côté de la France qui condamne « les arrestations arbitraires et les pratiques d'exils forcés » et appelle à faire « toute la lumière » sur l'affaire Maria Kolesnikova.

L'ONG Amnesty International a appelé à « la libération immédiate » de l'opposante et à « la fin de la campagne d'intimidation et de persécution politique. » 

S'exprimant plus tôt mardi, M. Loukachenko avait donné une tout autre version des faits. « Dans leur voiture, ils ont mis les gaz, et l'ont jetée de la voiture en marche. En marche », a-t-il insisté, affirmant désormais négocier avec l'Ukraine la remise des deux autres opposants qui se trouvaient dans le véhicule.

Quelle position pour la Russie ?

Depuis le début de la contestation, des mouvements de grève inédits ont émergé au sein d’entreprises publiques, jusqu’alors à la solde de l’Etat, dont la principale compagnie de télévision. Au moins 300 de ses employés y avaient soutenu une grève lancée le 17 août. Des dizaines ont fini par donner leur démission. 

Quatre jours plus tard, Alexandre Loukachenko avait confirmé que des journalistes et des techniciens russes étaient venus épauler ceux de la télévision publique biélorusse. 

Depuis, la chaîne Russia Today (RT), considérée comme un média d’Etat par l’Occident, partage avec cette dernière ses images et suit activement le président Loukachenko lors de ses déplacements. Celui-ci n’avait d’ailleurs pas manqué de remercier chaleureusement les protagonistes. 

« En cette période difficile, vous savez à quel point vous avez été importants pour nous (...) je vous remercie de votre soutien, avait-il signifié, s'adressant à un journaliste de RT. Ce que vous avez montré, vos techniques, vos techniciens, vos journalistes, vos correspondants, vos dirigeants (...) tout cela a une très forte valeur. »

La position russe sur le sujet demeure, à ce jour, difficilement lisible, alors que « le chaud et le froid est le propre de la relation Russie/Biélorussie », comme l’expliquait à TV5MONDE au lendemain de l'élection,  Anna Colin Lebedev, directrice du master « Management du risque » à l’université Paris Nanterre, experte dans l’évolution politique et sociale des pays d’ex-URSS.
  Le président Vladimir Poutine a bien confirmé avoir levé « une réserve » d’hommes censés intervenir en Biélorussie si la situation venait à dégénérer, sans toutefois préciser dans quelle mesure surviendrait le déclic. 

Dos au mur, M. Loukachenko cherche à rallier le soutien russe après avoir accusé le Kremlin de travailler à son éviction au mois de juillet. Une trentaine de mercenaires du groupe Wagner, à la solde de Moscou, avaient été arrêtés fin juillet en Biélorussie. Minsk avait accusé son grand voisin de fomenter des « actes terroristes » visant à déstabiliser le pays peu avant l’élection présidentielle.
  • Loukachenko prêt à discuter ?

Pour la première fois, Alexandre Loukachenko, a évoqué, mercredi 9 septembre, la possibilité d’un débat sur une éventuelle élection présidentielle anticipée sans toutefois dévoiler un calendrier. Il a assuré que l’échéance dépendrait de son projet de réforme constitutionnelle. 

« Si nous changeons la Constitution, alors il faudra y inscrire l'élection présidentielle. Et je penche pour une présidentielle anticipée, je ne l'exclus pas », a-t-il déclaré dans un entretien à des médias russes, expliquant que le sujet sera débattu lors d'une « Assemblée populaire pan-biélorusse » qui se tiendra en décembre ou en janvier. « Je n'évoque pas de calendrier car il faut adopter la Constitution, organiser des élections locales. »

Dans cet entretien, il a aussi martelé qu'il ne quitterait pas le navire sous la pression: « Je ne suis pas un lâche, je n'ai pas peur. Je ne me suis pas enfui et je ne vais pas m'enfuir. Et mes enfants n'iront nulle part non plus. »

Confronté à des manifestations d'ampleur inédite depuis sa réélection controversée en août, il refuse, pour l’heure toute négociation avec ses détracteurs. Malgré la poigne des autorités, la mobilisation populaire ne s’essouffle pas, loin s’en faut. Dimanche 6 septembre, plus de 100.000 personnes se sont à nouveau rassemblées à Minsk. Les autorités ont procédé à plus de 630 arrestations.