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Biodiversité : le silence des oiseaux

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Un chant de moineau... en podcast
(fanogny.fr)

Alors que le chant des oiseaux se tait un peu partout sur la planète, l'IPBES tire la sonnette d'alarme sur la biodiversité. La plateforme d'experts -équivalente au GIEC sur le climat- a dévoilé un bilan sombre en mars. L'extinction des espèces s'accélère dangereusement d'année en année. Mais il ne serait pas encore trop tard. Interview, décryptage et espérance avec Anne Larigauderie, secrétaire exécutive de l'IPBES.   

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N’avez-vous pas remarqué comme un changement dans l’air en ce printemps 2018 ? Comme un silence ? Il suffit de se promener dans les champs, les bois et les parcs, du côté septentrional de la planète pour se rendre compte que le chant des oiseaux a pratiquement disparu. Les gazouillis des passereaux qui accompagnaient généralement l’arrivée de la belle saison se sont tus, remplacés dans beaucoup de villes, comme à Paris, par le croassement plus sinistre des corbeaux. Faudra-t-il bientôt podcaster le chant du moineau ? 

Accélération du déclin

Une impression inquiétante corroborée par des chiffres. Une étude du CNRS et du Museum d’histoire naturelle publiée en mars 2018 confirme que le nombre d’oiseaux a chuté de 30% en 15 ans en France. Une tendance déjà observée en 2014 dans toute l’Europe : le journal scientifique Ecology Letters avançait alors la disparition de 421 millions d’oiseaux en 30 ans, soit 20% d'une population totale d'un peu plus de 2 milliards d'oiseaux européens au début des années 80. La baisse est toute aussi préoccupante en Amérique du Nord, où le dernier recensement en 2016 pointait la disparition d’un milliard et demi d’oiseaux. Un déclin qui vient s’ajouter à celui encore plus conséquent des insectes (80%) dont les abeilles pollinisatrices, et des plantes sauvages, moins nombreuses. Toute la chaîne alimentaire et l’écosystème sont remis en cause. Des végétaux à l’homme en passant par les insectes et les animaux. Et le responsable, c’est l’homme justement. 

Le vieux continent reste malgré tout parmi les « bons élèves » de la planète selon Anne Larigauderie, la secrétaire exécutive de la plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES). Les dégâts sont tout aussi inquiétants, voire davantage, sur les autres continents, notamment en Afrique, dernièrement sous le feu des projecteurs avec l’extinction de son dernier rhinocéros blanc au Kenya. Et que dire de l’Australie, au large duquel la grande barrière de corail vit peut-être ses dernières heures ? 

L’IPBES, kesako ? 

Le sigle est moins entré dans le langage courant que son contrepoint le « GIEC », le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat. Il faut dire que l’acronyme « IPBES » se prononce plus difficilement, il est anglais, et ce qu’il représente semble plus complexe : « plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques ». Pour autant, marchant main dans la main avec le réchauffement climatique, la biodiversité pose un défi de même envergure à la planète. 

La 6ème session plénière de cette plateforme en Colombie, le 23 mars dernier, est presque passée inaperçue dans les médias alors qu’elle traite des enjeux de notre… survie à terme. Pourquoi ? Rassemblant des milliers de pages de données par continent, le rapport présenté était-il trop compliqué ? Trop alarmiste aussi peut-être ? 

Plus de 700 experts venant de plus d’une centaine de pays se sont penchés sur l'état de la biodiversité de la planète -confrontée à la sixième extinction d'espèces de plantes et d'animaux de son existence, la première depuis la disparition des dinosaures il y a environ 65 millions d'années- et leur constat est sombre. Après trois années d’études dans 4 « régions » du globe (Amériques, Europe et Asie centrale, Afrique, Asie-Pacifique -  en somme la planète entière à l'exception des pôles et des océans), ils concluent qu’aucune ne s’en sort bien.  Dont acte. 

Il ne s’agira ni de la première ni la dernière fois. Anne Larigauderie de l’IPBES nous rappelle l’urgence de la situation. On ne pourra pas dire qu’on n’était pas au courant.   
 

Interview d'Anne Larigauderie, secrétaire exécutive de l'IPBES

Anne Larigauderie, secrétaire exécutive de l'IPBES
Anne Larigauderie, secrétaire exécutive de l'IPBES
EurekAlert!


 
M.B. : Pourquoi la biodiversité ne bénéficie-t-elle pas de la même attention médiatique que le changement climatique ? Les travaux de l’IPBES restent toujours beaucoup plus confidentiels que ceux du GIEC alors que l’urgence est la même et les enjeux tout aussi cruciaux.  

A.L. :
C’est toujours la question qui revient et on a quelque espoir que cette année va peut-être un peu changer le cours des choses. Si on s’intéresse au climat ce n’est pas pour le climat lui-même mais pour son influence sur la vie sur  terre. Cela devrait être ça le souci essentiel de l’humanité or ce n’est pas vraiment le cas. Le changement climatique est perçu comme une menace directe et immédiate sur les activités humaines, mais pas la perte de la biodiversité. La biodiversité, elle, devrait effrayer au même titre en raison des conséquences des disparitions d’espèces. Elle est souvent encore perçue par le grand public et les décideurs comme lointaine et avec un impact indirect. Les gens aiment bien les abeilles et les pandas mais leur disparition n’est pas perçue pour beaucoup comme une menace pour eux-mêmes. Fondamentalement, les questions liées à la biodiversité sont aussi beaucoup plus complexes à comprendre et à résoudre que celles liées au climat, ce qui peut expliquer cette faible médiatisation.  

M.B. : Dans les deux cas, l’être humain est bien à l’origine des dégâts climatiques et sur la biodiversité… 

A.L. : Exactement. Les grands mécanismes à l’origine du problème sont les activités humaines. Pour la partie terrestre : c’est la destruction de l’habitat, les déforestations pour construire des routes, des quartiers, l’agriculture et l’utilisation des pesticides en particulier. Au plan marin, la première cause de la disparition de la biodiversité, c’est la surexploitation des ressources marines, la surpêche, la pollution de l’eau, son réchauffement. Et puis il y a la pollution de l’air et les espèces envahissantes qui peuvent conduire à la disparition de certains écosystèmes.  

M.B. : Vous teniez en mars 2018 votre 6eme conférence annuelle en Colombie. D’année en année depuis la création de l’IPBES en 2012, n’avez-vous pas le sentiment d’une accélération de la dégradation de la biodiversité ?

A.L. :
Tout à fait. Il s’agissait de lancer 4 évaluations régionales cette année, à la fois terrestres et côtières. Pour la première fois, toutes les publications disponibles sur le sujet ont été passées au peigne fin par  des experts qui en ont tiré des rapports d'environ 1000 pages chacun sur chaque « région », et pour chaque région un court résumé à l'intention des décideurs composé de messages-clé ! L’ensemble des tendances, que ce soit au plan « animal » ou végétal, est à la baisse avec une accélération. Soulignons quand même que les rapports pointent quelques lueurs d’espoir. Là où l’on se donne les moyens de mettre en place des politiques de protection durable et une agriculture raisonnée, on a immédiatement un impact positif. Avec parfois des populations d’espèces qui augmentent de nouveau ! 

M.B. : Quels sont les « bons élèves » de la planète ?

A.L. :
L’Europe joue un rôle important avec sa politique européenne. La création d’un espace de collaboration entre pays est un type de gouvernance qui favorise la protection de la biodiversité, laquelle ne s’arrête pas aux frontières comme on sait. L’Europe a mis en place une directive de protection sur les oiseaux sauvages et parmi les espèces suivies, 40% des espèces listées ont vu leur statut « en voie d’amélioration ». C’est encourageant. Idem pour les pratiques de pêche en mer du Nord car des mesures ont été prises. Il y a certaines espèces emblématiques qui ont fait l’objet d’efforts ciblés comme le Lynx ibérique et le bison européen qui sont aussi « en voie d’augmentation ». Des zones forestières sont en augmentation en Amérique du sud notamment au Brésil. Il y a ici et là des choses positives auxquelles il faut se raccrocher. 

M.B. : L’Europe apparaît donc politiquement comme une locomotive dans la préservation de la biodiversité globale. Pour autant, on parle beaucoup de l’Europe en ce moment concernant la disparition de ses oiseaux ?

A.L. : Oui c’est vrai. Mais au sein de notre communauté, nous nous sommes remis en question et avons abouti à cette conclusion : délivrer sans cesse des messages pessimistes sur l’état de la biodiversité sans donner des lueurs d’espoirs ni des pistes s’avère finalement contre-productif. Car les gens se lassent de trouver des listes d’espèces en voie de disparition dans le journal, et ils tournent la page. Cela n’a pas d’impact. Il s’agit donc de changer un peu notre discours. Les choses ne vont pas bien du tout mais on peut malgré tout arriver à faire quelque chose. 

M.B. : Et que peut-on faire concrètement ? Quelles mesures peut-on prendre d’urgence ? 

A.L. :
Tout d’abord, on peut agir au plan individuel. En changeant à la marge sa manière de consommer, se comporter et voyager, on pourra avoir un impact important sur la biodiversité et le climat.  Par exemple, il faudrait réduire sa consommation de viande, et en particulier de viande rouge. Les comportements alimentaires des pays riches ont un impact désastreux sur la biodiversité. L’élevage extensif et intensif est consommateur de terres, d’eau, et créé de la pollution. Il ne s’agit pas de devenir végétarien mais de devenir des consommateurs plus responsables. Autres mesures : essayer de valoriser la qualité plutôt que la quantité, se préoccuper de l’origine des aliments, privilégier le « bio », consommer davantage « local », respecter les saisons pour limiter les transports de denrées, moins gaspiller (l’eau notamment), mieux utiliser les transports en commun. Ou encore mieux voyager et moins prendre l’avion. Celui-ci est de plus en plus utilisé aujourd’hui et c’est catastrophique. 


Il faudrait réduire sa consommation de viande, et en particulier de viande rouge. Anne Larigauderie, IPBES.

Concernant les politiques publiques, il s’agirait d’arriver à intégrer de manière systématique les notions d’utilisation durable de la biodiversité dans toutes les stratégies et pratiques des acteurs publics et privés dans l’utilisation de l’environnement. La question de la biodiversité n’est pas seulement une question environnementale mais c’est une question liée à toutes les activités humaines : agriculture, transport, énergie, industrie… Pour chaque nouveau projet, il faudrait réfléchir à l’impact sur la biodiversité. Cette question d’intégration est d’ailleurs préconisée par l’agenda 2030 du développement durable. On ne peut plus se préoccuper du développement, de l’alimentation, de l’eau, et de la pauvreté dans le monde sans y ajouter une composante environnementale liée à la biodiversité. On ne peut plus séparer  les objectifs avec d’un côté, la préservation de l’environnement qu’on laisserait au ministère dédié, et de l’autre, des ministères de l’agriculture, du transport et de l’énergie qui agiraient sans se préoccuper de l’environnement. Il ne s’agit pas juste de créer des parcs naturels comme on l’a pensé à une époque car 80% de la biodiversité est en dehors des parcs naturels ! Donc il faut se saisir de toutes ces questions sur l’ensemble du territoire. 
 

La question de la biodiversité n’est pas seulement une question environnementale mais c’est une question liée à toutes les activités humaines. Anne Larigauderie, IPBES.

M.B. : Quid de l’Afrique ? 

A.L. :
C’est le seul continent de la planète qui a réussi à conserver ses grands mammifères. Il est donc emblématique pour ce qui concerne la biodiversité. Mais c’est aussi un pays où il y a énormément de défis, d’opportunités, qui ont été soulignés dans notre rapport. Dans la mesure où l’industrialisation n’est pas encore complètement terminée en Afrique, on peut encore avoir une influence sur le cours des choses, sur l’urbanisation, et ne pas répéter les erreurs des autres « régions ». Ceci étant dit, notre rapport pointe vers des disparitions inquiétantes d’oiseaux et de mammifères (comme le rhinocéros blanc) et la qualité des lacs est catastrophique. On a eu une perte de productivité de 30% des lacs africains et une perte associée des espèces y vivant.
 
M.B. : Globalement et malgré votre volonté d’optimisme, la situation apparaît vraiment grave. 

A.L. :
Très grave. Que veut-on à la fin ? Etre tout seul sur terre ? La perte de la biodiversité est liée à une question de survie humaine sur terre ! Il y a aussi des questions éthiques profondes. Une espèce, l’espèce humaine, est-elle en droit d’annihiler d’autres espèces ? C’est une question fondamentale. C’est la question de base dont la société ne se saisit pas complètement.  Il faudrait une transformation radicale de la gouvernance au niveau national en particulier. 

La perte de la biodiversité est liée à une question de survie humaine sur terre ! Anne Larigauderie, IPBES.

A.L. : Beaucoup d’espoirs résident en France. La France va accueillir notre prochaine réunion en 2019 avec cette fois un rapport d’évaluation globale sur tous les écosystèmes – y compris les océans qui ne font pas partie de la dernière étude, ndlr. Par ailleurs, en 2019, la France accueillera également le G7 et elle pourrait bien souligner la biodiversité comme l’un des grands thèmes de ce G7, à l’instar du changement climatique choisi précédemment.
On place des espoirs dans la présidence française pour continuer à jouer un rôle de leadership dans les réponses au changement climatique au plan international, après l’accord de Paris, comme tout récemment à Bonn, la compensation du financement américain par le financement français, après le retrait des Américains du GIEC. Un symbole fort. Alors que le président Macron est vu comme un champion des enjeux du changement climatique, ce que nous souhaitons, c’est d’étendre ce portefeuille afin qu’il devienne également le champion de la biodiversité ! 

La France, moteur de la biodiversité ? 


Alors que le ministre français de la Transition écologique et solidaire, Nicolas Hulot, a réclamé début mars un "sursaut d'indignation" pour défendre la faune et la flore de la planète, déplorant à l'Assemblée nationale le fait que la biodiversité, "tout le monde s'en fiche", la Mairie de Paris empoigne le sujet. 
 

Sur proposition de la Maire de Paris, Anne Hidalgo, le Conseil de Paris a adopté début avril le Plan Biodiversité 2018-2024, qui va renforcer les actions de la capitale en faveur de la protection de la faune et de la flore ainsi que du développement de la place de la nature en ville.
 
(Mairie de Paris)


Une initiative suivie de près par la création de la première Agence régionale de la biodiversité (ARB) en Île-de-France, ce jeudi 12 avril. Une première du genre en France qui marque son rôle de chef de file de la biodiversité et son engagement sur les questions environnementales.

Sur un territoire à forte densité démographique qui a perdu la moitié de ses milieux humides en cinquante ans et 21% de ses oiseaux et 8% de ses papillons en quinze ans, l'objectif de l'ARB îdF est de renforcer l'action engagée pour la biodiversité, de la rendre encore plus efficace, plus visible et de l'ancrer durablement dans les territoires. 

Enfin, c’est en France que la 7ème session de l’IPBES se tiendra en 2019.
Que ce soit au plan municipal, régional ou national, la France entend faire entendre sa voix en matière de biodiversité. Espérons que ce ne soit pas le chant du cygne.