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Birmanie - Rohingyas : on réprime en silence

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Bruno Philip, correspondant du « Monde » en Asie du Sud-Est, interviewé par Isabelle Malivoir

Alors que le sort réservé aux Rohingyas inquiète de plus en plus, deux journalistes ont été arrêtés et une rapporteuse de l'ONU a été interdite d'entrée en Birmanie. En réaction, Washington vient d'imposer de nouvelles sanctions contre le chef militaire birman Maung Maung Soe pour des violations des droits de l'homme.
 

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Que The Economist en vienne à publier un mea culpa manifeste la gravité de la situation. Dans son choix du "pays de l'année" (décerné pour la première fois à la France, considérée comme «un pays, de n'importe quelle taille, qui a changé significativement pour le mieux au cours des douze derniers mois, ou rendu le monde meilleur», ndlr), le grand hebdomadaire britannique a reconnu avoir commis des erreurs par le passé. Particulièrement en 2015, lorsque son choix s'était porté sur... la Birmanie. "Nous n'avions pas prévu combien le traitement de la minorité Rohingya allait empirer"a admis l'hebdomadaire, récompensant cette année, comme pour se dédouaner, le Bangladesh voisin pour sa politique d'accueil des réfugiés Rohingyas.

Car c'est bien en raison du "traitement" des Rohingyas que la Birmanie est depuis de nombreuses semaines pointée du doigt. Or ni l'ONU ni les journalistes ne parviennent à faire leur travail dans le pays.

Ce mercredi 20 décembre, la rapporteuse spéciale de l'ONU sur la Birmanie, qui devait effectuer une mission sur place en janvier, s'est vu tout bonnement refuser l'accès. C'est elle-même qui l'a annoncé, craignant que quelque chose de "terriblement horrible" soit en train de se produire.

Cela, alors que l'armée birmane poursuivait son enquête après la découverte de dix cadavres dans une fosse commune d'un village de l'Etat Rakhine, région où les soldats birmans sont accusés d'épuration ethnique contre les musulmans Rohingyas.
"Une enquête est en cours pour découvrir la vérité derrière cette fosse", a expliqué le chef de l'armée, responsable de l'exode de quelque 600 000  Rohingyas vers le Bangladesh, dans un communiqué publié sur Facebook, à côté de photos floues de corps en décomposition.

Journalistes arrêtés


Parallèlement, deux journalistes locaux de l'agence Reuters ont été arrêtés ces derniers jours et détenu dans un lieu tenu secret. De quoi poser des questions sur le respect de la liberté de la presse dans le pays. 

"Nous attendons des autorités birmanes qu'elles garantissent la pleine protection de leurs droits et qu'elles libèrent les journalistes le plus rapidement possible", a déclaré un porte-parole de l'Union européenne dans un communiqué.

"Nous appelons à leur libération immédiate", a renchéri la porte-parole du département d'Etat américain Heather Nauert devant la presse à Washington. "Nous sommes très inquiets au sujet de leur arrestation", "nous ne savons pas où ils sont, c'est un autre sujet d'inquiétude", a-t-elle ajouté. "J'espère que le gouvernement birman nous dira, ainsi qu'à leurs familles, comment ils vont."

Les deux Birmans ont été inculpés en vertu d'une loi datant de l'époque coloniale pour détention de documents relatifs aux forces de sécurité en Etat Rakhine, où l'armée est accusée d'"épuration ethnique" contre les musulmans rohingyas.

Personne n'a revu Wa Lone, 31 ans, et Kyaw Soe Oo, 27 ans, depuis leur arrestation dans la capitale économique Rangoun, le 12 décembre alors que l'ONU a, comme les Etats-Unis et l'UE, demandé leur libération.

Les faits pour lesquels ils sont poursuivis sont passibles de près de 14 ans de prison.
Les journalistes ont été arrêtés après avoir accepté une invitation à dîner de policiers, qui revenaient du nord de l'Etat Rakhine, et ont également été arrêtés.

"Nous n'avons pas pu les rencontrer, et leurs familles non plus, et nous n'avons reçu aucune information concernant leur localisation ou leur condition", a déclaré mardi le rédacteur en chef de Reuters, Stephen J. Adler.

Pour Sean Bain, un conseiller juridique de la Commission internationale des juristes (CIJ), leur situation "semble constituer une détention arbitraire".
 
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(commentaire : A. Rusek)


Depuis l'arrivée au pouvoir en 2016 d'Aung San Suu Kyi, qui dirige de facto le premier gouvernement civil depuis des décennies, les défenseurs de la liberté de la presse pointent le peu de progrès réalisés dans ce domaine voire les reculs.

"Les récentes arrestations ont accentué la peur de beaucoup de journalistes dans le pays, pour lesquels l'autocensure devient la norme, notamment quand il s'agit de parler des forces de sécurité", a déclaré Swe Win, un journaliste birman lui-même arrêté cette année.

Au moins onze journalistes ont été interpellés en 2017. Début novembre, deux journalistes --une Malaisienne et un Singapourien-- travaillant pour une télévision turque avaient été condamnés à deux mois de prison ferme pour avoir fait voler un drone au dessus du Parlement, en attendant d'autres inculpations.

Plusieurs régions du pays sont inaccessibles aux journalistes, y compris la majeure partie de l'Etat Rakhine, où l'armée a lancé une opération militaire poussant à l'exode plus de 650.000 musulmans rohingyas.

Face à cette situation de plus en plus inquiétante en Birmanie, Washington vient de communiquer.

Les Etats-Unis ont imposé ce jeudi 21 décembre des sanctions contre le chef militaire birman Maung Maung Soe pour son rôle dans la répression de la minorité musulmane des Rohingyas, dans le cadre d'une loi visant les responsables de graves infractions aux droits de l'homme dans le monde entier.