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Brexit : fini le rêve "de la Cité à la City" ?

La city de Londres, le coeur économique du Royaume-Uni qui attire de nombreux expatriés, travailleurs étrangers. Ici une photographie prise le 14 septembre 2018. 
La city de Londres, le coeur économique du Royaume-Uni qui attire de nombreux expatriés, travailleurs étrangers. Ici une photographie prise le 14 septembre 2018. 
©Kirsty O'Connor/PA via AP

Ces dernières années, Londres a attiré de nombreux diplômés français, d'origine africaine. Tous désireux de trouver enfin une place sur le marché du travail, loin des discriminations françaises. A l'heure du Brexit, la France peut-elle freiner cette fuite des cerveaux ? Entretien avec Eric Kesalssy, sociologue. 

Le Royaume-Uni sort de l'Union européenne ce 1er février. Mais Londres doit encore négocier auprès de Bruxelles les contours de sa future relation avec l'Europe. Cette période de négociation est qualifié de "période transitoire".

En vertu de l'accord de retrait, les expatriés installés de part et d'autre de la Manche avant la fin de la période de transition conserveront leurs droits de résider et de travailler dans leur pays d'accueil. Les citoyens européens résidant au Royaume-Uni doivent s'enregistrer pour bénéficier de ces droits.

Claude Bossi, un chef français étoilé qui vit depuis 26 ans a vu son permis de résidence refusé pour avoir oublié de s'être enregistré. Une ville comme Londres compte un peu plus de 110 000 citoyens français.

Parmi eux, de nombreux Français d'origine africaine y ont réalisé leur carrière. Le cas plus emblématique est celui du Franco-Ivoirien Tidjane Thiam arrivé à Londres en 2002. Il a été nommé en 2009 PDG du groupe d'assurances Prudential, devenant ainsi le premier noir à la tête d'une société cotée en bourse.

Dans un entretien au Guardian il rappelait les refus qu'on lui avait opposés en France et reconnaissait avoir été bien accepté au Royaume-Uni. Il dirige aujourd'hui une grande banque en Suisse.

Quant à Hamid Senni titulaire d'une maîtrise d'économie, d'un DESS de français et d'un MBA à Göteborg en Suède, il est aussi un autre exemple de réussite. Alors directeur de projet chez le géant des télécoms Ericsson en Suède, il souhaite rentrer en France. Un seul travail lui est proposé : vendre des aspirateurs. Deux mois plus tard, ce fils d'ouvrier marocain était recruté à Londres par BP dans le cadre de son programme pour candidats à haut potentiel. Il a retracé son parcours dans un ouvrage De la cité à la City.

Ces deux hommes sont les symboles d'une migration française de réussite analysée par Eric Kesalssy, sociologue et enseignant à Science Po Paris. Il est l'auteur de Démocratie et égalité aux éditions Bréal. Il a travaillé sur les questions de discrimination dans la société française et a ainsi pu constater la fuite des diplômés français victimes de dicrimination raciale à l'embauche. 

TV5MONDE : A-t-on pu mesurer le nombre de départs de jeunes Français africains?
Eric Kesalssy : Nous n'avons pas de données chiffrées exactes. Les statistiques basées sur l'origine des gens sont interdites en France. On peut cependant avancer que ce phénomène n'est pas un phénomène majeur mais reste signifiant. Il dit beaucoup de choses sur notre modèle français d'intégration.

C'est-à-dire ?
La France a développé sous la IIIème République un modèle basé sur l'assimilation. Le nouveau immigré devait se débarrasser, se dépouiller de sa culture d'origine. Ce modèle dit "d'assimilation" a cessé, de fait, d'exister à partir des années 1980 pour laisser place à un modèle dit "d'intégration".

Dans ce modèle d'intégration, il existe toujours un chapeau républicain, des lois auxquelles chacun doit se conformer. Mais il est plus souple dans l'acceptation de la culture de chacun. Le discours a évolué. Des figures médiatiques, classées à droite et certains partis politiques estiment qu'avec la fin de ce modèle, la France n'est plus la France.

De l'autre côté, des Français d'origine africaine estiment que le pays veut remettre en place le modèle d'assimilation. Il existe de fait un sentiment de malaise culturel, un sentiment de ne pas être à sa place dans une société qui nierait de fait les différences.

Ce malaise culturel est de fait accentué par une discrimination réelle à l'embauche ou au logement. Un jeune Français qui s’appelle Mohammed a quatre fois moins de chance de trouver un travail en fonction de ses compétences qu’un jeune qui se prénomme Michel (selon une étude empirique de l’Institut Montaigne, ndlr).

Cette jeunesse, de plus en plus éduquée, diplômée, ne supporte pas l'idée que ses compétences ne soient pas reconnues. Ce sont ces diplômés qui partent.

Pourquoi partir au Royaume-Uni ? 
Des problèmes de racisme existent aussi au Royaume-Uni. Il y a eu des émeutes raciales graves dans le sud de Londres dans les années 80. (Brixton, le quartier jamaïcain de Londres est le théâtre en 1981 de violents affrontements contre la police, qui feront plus de 300 blessés, ndlr). 

L'économie britannique est une économie basée sur le libéralisme. La question de l'origine des salariés passe au second plan. En recrutant un futur collaborateur, un employeur va d'abord se demander : " va-t-il me permettre de gagner l'argent ? "

Le niveau de discrimination à l'embauche est aujourd'hui quatre fois moins élevé qu'en France.

Au Royaume-Uni, des garde-fous ont été mis en place, au niveau institutionnel. Le pays dispose d'instruments statistiques basés sur l'origine, la religion, permettant de mesurer réellement les discriminations.

Les entreprises qui ne jouent pas la carte de la diversité sont pointées du doigt. J'ai pu faire des calculs d'après des données de l'OCDE. Le niveau de discrimination raciale à l'embauche est aujourd'hui quatre fois moins élevé qu'en France.

Il existe également une forme de respect imposé. On ne se permet pas de demander dans un espace public, ou au travail l'origine des gens. Ce qui est beaucoup plus fréquent en France. 

Au Royaume-Uni, il y a une logique communautaire très forte. Chacun est libre de vivre et d'afficher sa religion, sa culture comme il l'entend. Le modèle britannique est multiculturel. Certains citoyens français qui ont choisi de partir à Londres pour vivre plus librement.

Est-ce que la France doit suivre ce modèle pour permettre aux jeunes diplômés d'y trouver du travail ?
La France peut trouver sa propre voie dans la lutte contre les discriminations, sans forcément recourir au modèle britannique. Au lendemain des émeutes urbaines de 2005, la France avait mis en place des instruments de lutte contre les discriminations notamment dans sa politique de la Ville.

La France a une approche qui n'est pas basée sur l'origine mais sur des critères sociaux et territoriaux. Des entreprises installées dans les zones urbaines sensibles doivent désormais, contre avantage fiscale, embaucher des habitants de quartiers sensibles. Ces habitants défavorisés sont souvent des gens d'origine africaine.

La Halde, la Haute autoité de lutte contre les discriminations a permis de poser la question de la discrimination en fonction de l'origine, à l'embauche et à l'emploi. Mais cette autorité a été supprimée sous François Hollande pour être fondue dans celle de Défenseur des droits. La France a refusé de mettre en place des statistiques basées sur la couleur de peau ou la religion mais elle s'est privée d'un des rares thermomètres qu'elle avait pour mesurer cette question.