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Camion charnier de Londres : " Les Vietnamiens s'invisibilisent pour réussir leur exil"

Extrait d'un reportage sur les familles des victimes vietnamiennes. 
Extrait d'un reportage sur les familles des victimes vietnamiennes. 
©capture d'écran

Dans un camion frigorifique à Londres, 39 corps ont été retrouvés le 23 octobre 2019. La police britannique confirme, le 7 novembre, que toutes les victimes sont bien de nationalité vietnamienne. Les premiers corps ont été rapatriés ce 27 novembre dans leur pays. Que révèle cette découverte macabre des nouvelles migrations au sein de la communauté vietnamienne ?

Ils étaient partis en quête d’une vie meilleure au Royaume-Uni. Entassés dans un camion et à court d’air, 39 personnes ont trouvé la mort dans la capitale britannique. Des analyses sont encore en cours pour identifier les victimes et l’enquête révèle peu à peu les conditions de leur arrivée sur le sol britannique. 

La plupart des personnes retrouvées sans vie étaient originaires du Vietnam selon les derniers éléments communiqués par les autorités. Des femmes, de jeunes hommes effectuant un long périple, difficile et onéreux avant d’atteindre l’Occident.

Les projets de départ sont nombreux au Vietnam. Les candidats à l’exil sont majoritairement masculins comme une partie des victimes présumées du camion retrouvé en Angleterre. “ Généralement, ils s'installent d'abord ailleurs au Vietnam car c'est moins coûteux, notamment dans les grandes zones industrielles des grandes métropoles. Mais bien souvent, cela ne permet pas de mettre suffisamment de côté pour envoyer de l'argent et subvenir aux besoins des parents ou des enfants.” souligne Marie Gibert.

Pour la plupart d'entre eux, la destination finale est l’Angleterre. “Le profil révélé par l'affaire est nouveau. Nous ne sommes pas dans de l'émigration politique, liée à la guerre ou au régime. Il s'agit de migrants économiques qui partent des provinces les plus pauvres du Vietnam. Les personnes sont souvent originaires des régions du centre du pays, les plus pauvres et les plus touchées par les risques climatiques. L'agriculture y est moins fertile que dans le reste du pays et il y a également moins d'opportunités économiques.”, explique Marie Gibert, maître de conférence à l’université Paris-Diderot et spécialiste du Vietnam.

 

Une majorité d’hommes

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Depuis l'annonce de la découverte macabre en Angleterre, au Vietnam, Nguyen Dinh Gia est inquiète. Cette mère de famille pense que son fils se trouvait dans ce camion. La dernière fois qu’il a donné de ses nouvelles, il était serveur en France et avait indiqué avoir trouvé un moyen pour mieux gagner sa vie a-t-elle confié à nos confrères de l'AFP.

Chaque mois, le jeune homme envoyait entre 250 et 430 dollars pour rembourser la dette contractée par ses proches. La famille doit près de 9000 dollars aujourd’hui.

La somme est colossale pour ces personnes issues de milieu modeste. “Il apparaît que les migrants vietnamiens, par rapport à d'autres profils de migrants économiques, ne financent pas l'intégralité de leur voyage au départ. Cela veut dire qu'ils vont emprunter des circuits, des zones de transit ; où ils travaillent sur le parcours pour pouvoir continuer la migration.” explique Marie Gibert.


Les filières de l’Europe de l’Est

Avant d’arriver en Angleterre - la destination privilégiée de l’immigration vietnamienne en Europe de l’Ouest, les personnes empruntent bien souvent une route les menant vers la Russie. “ Cela date de la période de l'économie planifiée et du socialisme. Entre 1954 et 1986 il y a eu énormément de Vietnamiens envoyés pour se former dans ce que l'on appelle les pays frères notamment dans les usines. En Russie, en Ukraine, en République Tchèque en Allemagne de l'Est… énormément de cadres ont été formés.”, indique Marie Gibert.

Il faut se montrer patient avant d’atteindre Londres, cela peut prendre des mois voire des années. La stratégie adoptée passe souvent par la solidarité intercommunautaire. Les Vietnamiens évoluent au sein de leurs différentes diasporas. “ A la fois il y a des liens d’entraide évidents mais il y a aussi de l’exploitation, c’est-à-dire que l’on est entre Vietnamiens mais on peut aussi exploiter celui qui vient d’arriver. Par exemple, cela passe par lui proposer du travail à des taux de rémunération très faibles. Il est estimé que du Vietnam jusqu'à Londres il faut compter entre 20 000 et 40 000 euros pour payer les différents passeurs.” précise Marie Gibert.

Il est difficile d’avoir des chiffres précis sur cette immigration vietnamienne illégale. En revanche, en plus de s'appuyer sur les liens intercommunautaires, une stratégie volontaire d’invisibilisation est instaurée. “Il y a une forme de conscience des migrants du fait qu’il faut s’invisibiliser pour réussir son projet. Cela s’est par exemple vu lors du démantèlement de ce que l’on appelait “Vietnam city” à Angres à 10km au nord d’Arras. Il y avait un camp où des migrants vietnamiens essayaient d’être le plus discrets possible pour monter dans les camions et passer en Angleterre.”, déclare Marie Gibert.