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Canada : le "plan vert" du Québec, un bel effort mais peut mieux faire

La Chute de Montmorency à Québec, 31 août 2017, Canada. (AP)
La Chute de Montmorency à Québec, 31 août 2017, Canada. (AP)

6,7 milliards de dollars : c’est le montant total de l’investissement que le gouvernement québécois veut déployer au cours des cinq prochaines années pour lutter contre les changements climatiques et verdir l’économie québécoise. Un plan vert jugé timide et insuffisant par les écologistes et les spécialistes, mais ils estiment quand même que c’est un premier pas dans la bonne direction…

Soulignons tout d’abord que ce « Plan pour une économie verte » est le plus ambitieux jamais proposé par un gouvernement québécois, étant donné que ceux présentés par les gouvernements précédents n’ont brillé ni par leur audace ni par leur accomplissement. Les 6, 7 milliards de dollars pour les cinq prochaines années vont se dépenser sur deux axes : réduire les émissions de gaz à effet de serre et verdir l’économie de la province.

Pour ce qu’il est de la réduction des émissions, le bilan du Québec n'est guère reluisant : au cours des dernières années, la province a raté sa cible de réduire de 20% ces émissions par rapport à 1990 pour la fin de 2020. Les émissions ont même augmenté entre 2015 et 2017. « C’est clair qu’on ne va pas dans la bonne direction… Il y a un coup de barre à donner » a d’ailleurs précisé le premier ministre François Legault quand il a présenté son plan à la presse le 16 novembre. Mais il promet que le Québec atteindra sa cible en 2030, soit une baisse de 37,5% de ses émissions par rapport à 1990.

Priorité à l'électrification des transports

François Legault qualifie de « très ambitieux » le plan de son gouvernement et il souligne la nécessité morale de s’attaquer au fléau du réchauffement climatique, précisant qu’il dit vouloir « pouvoir regarder fièrement ses deux fils dans les yeux ». C’est donc un sérieux coup de barre qui devra être donné au Québec pour atteindre cet objectif. Pour ce faire, le gouvernement va consacrer la moitié de cet argent à l’électrification des transports. Des transports qui sont en effet responsables de plus de 43% des émissions de gaz à serre : rien que les camions et les voitures sont responsables de l’augmentation de 50% des émissions depuis 1990.

Le tiers des 3,6 milliards de dollars consacrés à cette électrification va offrir des incitatifs financiers à ceux et celles qui vont acheter des voitures électriques, ainsi qu’à l’installation de bornes électriques sur le territoire québécois. Un autre milliard sera consacré à l’électrification des transports scolaires, collectifs et taxis. Et le reste ira aux programmes liés au développement des transports collectifs. Notamment six projets de tramways qu’il reste encore à définir plus précisément.

Le plan prévoit aussi une enveloppe de 113 millions de dollars pour aider les entreprises québécoises à améliorer leur efficacité énergétique. Enfin 384 millions de dollars vont servir à aider les municipalités à s’adapter aux changements climatiques et 56 millions aideront à « peaufiner les connaissances en matière de changements climatiques ».

Au total, seulement 42% des mesures et programmes sont identifiés et financés dans ce plan, le premier ministre québécois compte, pour les 58% restants, sur l’arrivée de nouvelles technologies et une participation du gouvernement fédéral à cette lutte contre les changements climatiques.

A noter également que ce plan ne prévoit aucune mesure contraignante tant pour la population que pour les entreprises, comme, par exemple, payer des malus si on achète un véhicule énergivore ou des amendes advenant un comportement pollueur pour une entreprise. Le gouvernement refuse d’imposer des impôts et taxes supplémentaires à la population.

La carotte, mais pas de bâton

Et c’est bien là le problème pour beaucoup d’environnementalistes : ce plan agite bien des carottes, mais il ne menace d’aucun bâton.

« Le Plan pour une économie verte ne répond pas à l’urgence climatique, car il manque de mesures « contraignantes et structurantes » qui feraient en sorte que polluer, ça coûte cher » déclare l’écologiste Laure Waridel.

Etienne Leblanc, le journaliste de Radio-Canada spécialisé en environnement, abonde : « Un autre grand défaut de ce plan est d’éviter à tout prix d’imposer des mesures qui déplairont aux électeurs. Alors que le plan caquiste offre un bonus pour l’achat de voitures à émission zéro, il refuse catégoriquement d’imposer un malus (une taxe) sur l’achat de gros véhicules ». Etienne Leblanc estime que pour l’instant, seulement 12 millions de tonnes pourront être réduites grâce aux mesures en place, c’est seulement 42% de l’objectif du gouvernement. «  Enfin, le plan de la CAQ souffre d’une autre grande lacune, celle de ne pas avoir une vision en profondeur du défi climatique, poursuit le journaliste. La protection du climat demande beaucoup plus que de remplacer les voitures à essence par des voitures électriques. Elle appelle à revoir la structure même de la mobilité sur le territoire. Plus de transport en commun, partout. Entre les banlieues, entre la ville et la banlieue, dans les petites villes de région. Elle exige de repenser l’aménagement du territoire, de revoir le design urbain, d'aménager les villes pour faciliter les transports actifs, de mettre en place des structures pour le partage des véhicules, d'encourager le télétravail, de densifier les milieux urbains, de verdir le territoire, de développer les circuits courts d’alimentation et, surtout, d'éduquer la population. Tout ça, avec en tête un seul impératif : répondre à ce que nous prescrit la science depuis déjà trop longtemps ».

C’est bien, les carottes, mais parfois il faut aussi des bâtons. C’est ça qui a fonctionné pour la cigarette, mais c’est ça qu’on se refuse à utiliser.

Pierre-Olivier Pineau, professeur des HEC

En entrevue au quotidien montréalais La Presse, le professeur des HEC Pierre-Olivier Pineau juge ce plan insuffisant : «  On continue à faire ce qui n’a pas marché ces 10 dernières années… C’est comme arrêter de fumer, ce qui est difficile, c’est psychologiquement, avoir la force mentale de [contrer] cette dépendance ». Pierre-Olivier Pineau estime qu’il faut aller beaucoup plus loin, changer les manières de faire, bousculer les habitudes de la population, être plus coercitif dans les mesures, faire des ruptures drastiques : « C’est bien, les carottes, mais parfois il faut aussi des bâtons. C’est ça qui a fonctionné pour la cigarette, mais c’est ça qu’on se refuse à utiliser ».

"Peut mieux faire"

Patrick Bonin, responsable de la campagne Climat-Énergie chez Greenpeace Canada, rajoute : « Proposer un plan incomplet et remettre l’adoption de politiques et de mesures plus ambitieuses à plus tard est une recette pour un autre échec alors que le Québec vient de rater son objectif de réduction des GES pour 2020 ».

Alice-Anne Simard, directrice générale de Nature Québec, conclut : « Avec un plan qui n’identifie que 40 % des mesures nécessaires pour atteindre notre cible, le gouvernement n’a remis qu’un devoir à moitié fait ».

Bref, « peut mieux faire » disent d’une seule voix les spécialistes et les environnementalistes.

Le plan n’est que pour les cinq premières années; on a tout à fait confiance, au cours des cinq années suivantes, d’être en mesure d’atteindre les objectifs.

Benoit Charrette, ministre québécois de l’Environnement

Le ministre québécois de l’Environnement Benoit Charrette a répliqué à ces critiques : « Ce n’est pas au gouvernement à déterminer quels sont les besoins en matière de véhicules pour une famille ou un travailleur; c’est là où on doit travailler à mobiliser, plutôt que décourager ». Il répond aussi à ceux qui accusent le gouvernement de ne pas être réaliste en matière de cible de réduction des gaz à effet de serre : « Le plan n’est que pour les cinq premières années; on a tout à fait confiance, au cours des cinq années suivantes, d’être en mesure d’atteindre les objectifs ». Le gouvernement québécois promet aussi que ce plan sera révisé tous les ans par un comité scientifique.