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Canada : polémique autour de l'utilisation du mot "nègre"

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L’Université d’Ottawa a suspendu temporairement une de ses professeures parce qu’elle a employé le mot « nègre » dans un de ses cours, ce qui a été dénoncé par une étudiante. Depuis, la polémique fait rage jusque sur la scène politique canadienne et soulève la question délicate de la liberté académique et de la liberté d’expression.

En septembre dernier, une professeure à temps partiel de l’Université d’Ottawa, Verushka Lieutenant-Duval, donne un cours, en anglais, sur la représentation des identités visuelles. Elle utilise le mot « nègre » pour illustrer comment des groupes marginalisés peuvent récupérer des mots péjoratifs. Par la suite, une étudiante lui a fait remarquer que ce mot ne peut pas être utilisé par une personne blanche, avant finalement de porter plainte auprès du doyen de l’Université. L’institution a suspendu illico temporairement la professeure et donné aux étudiants la possibilité de suivre le cours avec un autre enseignant. « Les membres des groupes dominants n’ont tout simplement pas la légitimité pour décider ce qui constitue une micro-agression » a justifié le recteur Jacques Frémont dans son communiqué.

Mais la controverse déboule dans les médias sociaux avec tous les dérapages qu’ils peuvent engendrer, avec notamment la publication d’informations personnelles de l’enseignante. Vingt-sept professeurs et bibliothécaires noirs de l’Université ont appuyé publiquement les étudiants qui ont pu se sentir blessés par l’utilisation du mot « n *** ». En parallèle, trente-quatre professeurs de l’Université publient une lettre dans laquelle ils se portent à la défense de leur collègue. Ils subissent à leur tour de l’intimidation sur les réseaux sociaux et reçoivent eux aussi insultes et commentaires haineux. Et comme la majorité de ces professeurs sont des francophones, les propos ont aussi dérapé en insultes à connotation linguistique : ils se font notamment traiter de « frogs ». La controverse ne cesse alors de s’amplifier jusqu’à atterrir sur la scène politique.

Le débat divise les politiciens

La classe politique québécoise a, dans une rare unanimité, dénoncé la décision de l’Université d’Ottawa.

Le premier ministre du Québec estime que « les universités doivent être des endroits où on peut faire des débats, où la liberté d’expression est importante ». François Legault a parlé d’un « dérapage important » qu’il juge inquiétant et d’une « exagération du côté de la rectitude ». « Il faut toujours regarder le contexte dans lequel les mots sont utilisés. (…) C’est comme si on avait une espèce de police de la censure. Il faut vraiment arrêter ça ». Plusieurs ministres de son gouvernement ont abondé dans son sens, dont la vice-première ministre du Québec Geneviève Guilbault : « Le terme en tant que tel est inacceptable s’il est utilisé dans la société communément, le débat n’est pas là. C’est très important de faire la nuance. Le débat est vraiment sur la liberté intellectuelle, la liberté académique, la liberté dans un contexte où on dispense des formation qui font appel à des notions historiques ».

Les chefs des partis d’opposition québécois se sont rangés derrière ces opinions du gouvernement de François Legault, comme la cheffe du Parti libéral du Québec, Dominique Anglade, qui est la première femme et la première noire à diriger un grand parti politique québécois : « Il est fondamental de pouvoir nommer les choses dans un contexte académique pour pouvoir comprendre les choses et en débattre » estime-t-elle. Dominique Anglade juge que la rectitude politique va trop loin et parle de « dérive ». 

Mais ce n’est pas le même son de cloche du côté des politiciens canadiens. Le chef du Nouveau Parti Démocratique, Jagmeet Singh, d’origine sikh, a pris la défense des étudiants qui ont dénoncé l’utilisation du mot « nègre » : « C’est tellement important que nos milieux d’éducation soient sécuritaires pour tout le monde qu’on n’y ait aucun exemple de racisme systémique. (…) C’est tellement clair qu’une professeure ne doit pas utiliser un mot comme ça, qui est plein de racisme historique, qui peut blesser les autres » a dit le chef néo-démocrate.

Le maire d’Ottawa, Jim Watson, prend une position identique : « Je ne pense pas que c’est une bonne idée d’utiliser le "mot en n" en aucune circonstance. C’est une insulte à la communauté noire. Certainement, il y a toujours la liberté d'expression dans les universités, mais il y a des limites à ça ».

Réaction beaucoup plus prudente du premier ministre canadien, qui n’a pas voulu prendre position dans le débat : « Nous devons tous être conscients de la portée de notre parole, nous favorisons le respect des autres et l'écoute des communautés. Notre priorité c'est toujours de mettre de l'avant des actions concrètes pour combattre le racisme dans toutes ses formes » a dit Justin Trudeau à la Chambre des Communes.

Pourquoi l’utilisation de ce mot peut déplaire et blesser

Vanessa Destiné est une journaliste et chroniqueuse noire : en entrevue au téléjournal de Radio-Canada, elle a expliqué pourquoi l’utilisation de ce "mot en n" peut déplaire et blesser : « Il faut comprendre que le mot nègre, quand on a la peau noire, nous accompagne durant toute notre vie, c’est un mot que l’on entend souvent très jeune, quand il nous est balancé à la figure la première fois, on s’en rappelle aussi la première fois quand ça arrive. C’est tous ses dérivés, c’est nègre, négresse, c’est une blessure qu’on ravive à chaque fois, parce que, ce que ça nous dit quand on utilise ce mot-là, c’est qu’on vaut moins que les autres personnes, on vaut moins qu’une personne blanche, donc c’est toujours utilisé dans le but de nous déshumaniser. Et quand on contrarie une personne blanche, il y a toujours la possibilité de se faire traiter de nègre ou de négresse, c’est un poids avec lequel on vit, au quotidien qui n’est peut-être pas compris par la majorité parce qu’il faut vraiment le vivre pour comprendre toute la charge, toute la douleur, la charge historique douloureuse qui est associée à ce mot-là ».

La journaliste croit qu’il est possible d’utiliser le mot en n dans un contexte pédagogique autant qu’on le contextualise. Elle estime qu’il est absolument inadmissible de donner les informations personnelles de quiconque sur les réseaux sociaux et qu’il est « possible de se porter à la défense de cette professeure à Ottawa sans pour autant banaliser l’utilisation du mot nègre dans l’espace public car c’est un mot qui porte une charge historique très importante et douloureuse, qui continue à faire mal au quotidien ».

Une professeure bouleversée

Verushka Lieutenant-Duval a depuis repris ses cours à l’université. Mais la jeune femme dit avoir été profondément bouleversée par toute cette histoire. Elle a présenté ses excuses "à la communauté noire ou à toute autre personne que [s]a mention du mot, dans le cadre d’une présentation académique et savante – a pu blesser ou offenser. Ce n’était vraiment pas mon intention", a-t-elle déclaré en entrevue à la radio de Radio-Canada.

L’enseignante n’en revient tout simplement pas de l’ampleur que toute cette histoire a prise dans les médias et elle avoue avoir « peur depuis la première journée », notamment parce qu’après la publication de ses données personnelles, elle a reçu des courriels d’insultes.

Le drame du professeur français décapité sur la place publique pare qu’il avait montré les caricatures de Mahomet dans l’un de ses cours a aussi accentué son sentiment de peur : « Quand j’ai entendu ce qui s’est passé en France, j’ai eu des sueurs froides ». Bien sûr, l’histoire tragique de l’enseignant français n’est pas la même, mais elle résonne fortement aussi ici parce qu’on touche, dans les deux cas, aux questions fondamentales de la liberté d’expression, de la liberté académique, des limites de la rectitude politique. Quels seront les prochains mois qui deviendront tabous dans nos sociétés ? Les prochaines caricatures qu’il ne faudra pas dessiner et présenter ?

«  L’enjeu de départ, c’est vraiment comment utiliser un mot sensible en classe dans le cadre d’un cours académique? Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? » s’interroge la professeure, qui précise que jamais on ne lui a dit de ne pas utiliser le mot « n *** » dans le cadre de ses cours. « Je suis fière de cette jeunesse qui se lève pour dénoncer les inégalités, les injustices, qui sont liées tant aux discriminations qu'à l’origine ethnique ou sociale, ou même le harcèlement, les agressions à caractère sexuel. Mais je suis tout à fait estomaquée qu’on puisse penser combattre le racisme, les inégalités, les injustices en utilisant des mots haineux, et aussi, si on pense à la France, en utilisant une violence d’une extrême cruauté, et de barbarie même », conclut l’enseignante.

Les universités interpelées

Critiqué par une partie du corps professoral de son institution, le recteur de l’Université d’Ottawa a publié un deuxième communiqué pour s’expliquer de nouveau, en précisant que son intention était «  d’expliquer que la liberté d’expression en milieu académique [sic] et le droit d’être traité avec dignité ne sont pas irréconciliables. Les questions de liberté académique [sic] et de liberté d’expression sont fondamentales, ajoute-t-il.  Le respect de la dignité de la personne l’est tout autant. Les questions souvent troublantes doivent être abordées avec doigté, même dans nos milieux académiques. [...] Chaque professeur doit favoriser les échanges, même difficiles, sans pour autant brimer les droits d’autrui ». 

Plusieurs autres universités ont été interpelées par le débat. L’université Concordia par exemple, la deuxième université anglophone de Montréal, a été confrontée à une problématique similaire en octobre 2019. Mais elle n’a pas sanctionné l’enseignante qui avait prononcé le mot « n*** » dans un de ses cours parce qu’elle présentait l’ouvrage de Pierre Vallières, un auteur québécois, « Nègres blancs d’Amérique ». L’établissement a plutôt ouvert la discussion avec les étudiants et mis en place une politique contre le racisme anti-noir en tenant compte de leurs remarques. Le mot « n*** » n’est pas banni en tant que tel a précisé Annie Gérin, la doyenne de la Faculté des Beaux-Arts de Concordia en entrevue à la radio de Radio-Canada : «  Il n’y a rien d’interdit, mais je pense qu’il faut se servir de son jugement, c’est un mot qui porte un bagage très lourd. En tant que professeure, je pense que c’est notre rôle de vraiment réfléchir à l’impact que les mots ont sur les gens autour de nous  ».

Une position beaucoup plus nuancée donc. L’Université de Montréal et l’Université du Québec à Montréal, les deux universités francophones de la métropole, disent vouloir elles aussi mener des consultations sur ces questions avec leurs étudiants et leur corps professoral. A l’Université du Québec à Montréal par exemple, la liberté d’enseigner est inscrite dans la convention collective des professeurs. Le nouveau recteur de l’Université de Montréal, Daniel Jutras, a pour sa part déclaré : « Aucun mot n’est interdit dans le contexte d’une recherche de la vérité et du juste. Aucun dogme, religieux ou séculier, ne saurait être soustrait à cette quête. Cette liberté, qui exclut le manichéisme et l’absolutisme, est le cœur de notre vie universitaire  » .

Le sujet divise : de nombreux professeurs avouent se censurer pour éviter tout problème avec leurs étudiants, d’autres revendiquent leur liberté d’enseignement et la nécessité de parler et de débattre de ces questions souvent douloureuses . Toute cette polémique autour du mot « n*** » est donc loin d’être finie…