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Canada : qui est Pierre Poilievre, le nouveau chef du Parti conservateur ?

Pierre Poilievre vient d’être élu chef du Parti progressiste conservateur du Canada, au terme d’un duel avec l’ancien Premier ministre du Québec, Jean Charest, qui se présentait à cette course à la chefferie.<br />
Ivanoh Demers/Radio-Canada
Pierre Poilievre vient d’être élu chef du Parti progressiste conservateur du Canada, au terme d’un duel avec l’ancien Premier ministre du Québec, Jean Charest, qui se présentait à cette course à la chefferie.
Ivanoh Demers/Radio-Canada

Le Parti progressiste conservateur du Canada a un nouveau chef : il s’appelle Pierre Poilievre et il vient d’être élu au terme d’un duel avec l’ancien Premier ministre du Québec, Jean Charest. Qui est Pierre Poilievre ? Quelles sont les valeurs qu’il défend ? Sera-t-il un adversaire coriace lors des prochaines élections canadiennes ? Peut-il s’emparer du pouvoir ? Portrait d’un homme qui ne laisse personne indifférent.

Tombé très jeune dans la marmite politique

Pierre Poilievre, 43 ans, est né le 3 juin 1979 à Calgary, en Alberta. Il a été adopté à la naissance par Donald Poilievre et sa femme, Marlene, tous deux enseignants. Ils l’élèvent à Calgary, en Alberta. Il est tombé dans la marmite politique très jeune : il n’a que 16 ans quand il vend déjà des cartes de membres du Parti réformiste, un parti très conservateur alors mené par l’ex-Premier ministre de l’Alberta, Jason Kenney. Alors qu’il étudie à l’Université de Calgary, il remporte 10 000$ à un concours qui portait sur la question : « si j’étais Premier ministre… ».

Il milite par la suite pour inciter le politicien Stockwell Day à prendre les rênes de l’Alliance canadienne, un parti de la droite conservatrice de l’ouest canadien qui a fusionné par la suite avec le Parti conservateur du Canada. Pierre Poilievre plonge en politique active en 2004, en se faisant élire député conservateur à la Chambre des communes, il représente une circonscription de l’Ontario, la plus grosse province du Canada. Il en est toujours le député. Il a aussi été ministre sous les gouvernements du conservateur Stephen Harper.

En 2012, sa maman a cette déclaration visionnaire au quotidien Ottawa Citizen : « Je suis pas mal convaincue qu’il a l’ambition de briguer le gros job dans 10 ans. Je n’en serais pas surprise une miette ». Le gros job, c’est devenir premier ministre du Canada.
 

Une stratégie payante pour devenir chef du Parti conservateur du Canada
 

Premier ministre du Canada, c’est clairement la cible qui est dans la ligne de mire de Pierre Poilievre. Il n’a pas hésité une seconde quand la course à la direction du Parti conservateur a été relancée à la suite de la démission du chef, Erin O’Toole, en février, dans la foulée de sa défaite devant Justin Trudeau l’an dernier. Dès janvier, Pierre Poilievre fourbissait déjà ses armes : il était prêt à se lancer dans la mêlée. Il est d’ailleurs parti bien en avance dans cette course devant son principal rival, Jean Charest, appelé comme un sauveur par la frange plus progressiste du Parti conservateur dans l’espoir qu’il puisse réunifier un parti profondément divisé.


Il a intégré 300 000 nouveaux membres, selon ses chiffres, au sein du Parti conservateur. C’est du jamais vu.Christian Noël, analyste

« Pierre Poilievre se prépare depuis des années pour devenir chef du Parti conservateur, explique Christian Noël, analyste politique de la Société Radio-Canada. Il a déclenché sa campagne rapidement, trois jours après la démission d’Erin O’Toole, avant même que la course soit ouverte. Cela lui a donc donné du temps pour mettre en place une sorte d’effet de rouleau compresseur dans cette course à la succession.»

Pierre Poilievre a aussi amené du sang neuf au sein de Parti conservateur en allant recruter des nouveaux membres qui l’ont appuyé dans cette course à la chefferie.

« Sa stratégie n’a pas juste été de courtiser les membres qui étaient déjà au sein du Parti, précise Christian Noël. Il a aussi attiré de nouveaux membres en allant appuyer les manifestations des camionneurs, le fameux convoi de la Liberté à Ottawa. Il a appuyé leurs revendications contre les mesures sanitaires et il a canalisé cette espèce de colère qui flotte dans les réseaux sociaux, en disant : « voyez-vous si ça va mal, c’est la faute de Trudeau ! Vous voulez vous débarrasser de Trudeau ? Votez pour moi, signez ici. Il a intégré 300 000 nouveaux membres, selon ses chiffres, au sein du Parti conservateur. C’est du jamais vu en politique canadienne actuelle, un record. Il a réussi à mettre en place une grosse machine de guerre ». Une machine qui l’a fait gagner…

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Le candidat « antiwoke » qui veut faire du Canada le pays le plus libre du monde
 

« Mon mari est un grand homme de principe, de convictions, un grand batailleur, qui est prêt à se battre pour nous. Donc, mesdames et messieurs, sans plus tarder, mon mari, notre batailleur, l’homme de la situation : Pierre Poilievre ! », a déclaré Anaida Poilievre avant que son mari ne monte sur l’estrade pour prononcer un discours devant ses partisans à Gatineau au printemps dernier.

Batailleur, c’est le moins que l'on puisse dire : Pierre Poilievre, l’est, sans l’ombre d’un doute et du genre bataille de chats de ruelle, où tous les coups sont permis, du moment que la griffe lacère l’adversaire. Il est réputé notamment par ses attaques verbales au sein du Parlement, avec des phrases au ton mordant qui font mouche. C’est lui qui a inventé le mot « Justinflation » pour critiquer le gouvernement de Justin Trudeau qui n’en fait pas assez, selon lui, pour juguler l’inflation galopante, voire qui en est même responsable. « C’est un pugiliste, il veut toujours gagner » ajoute Christian Noël.

Pierre Poilievre se proclame candidat « antiwoke », il est proche de la droite libertarienne et promet de faire du Canada le « pays le plus libre du monde ». Selon Christian Noël, il flirte même dangereusement avec les théories complotistes et leurs auteurs et il ne s’en cache pas.

Il se dit en faveur des monnaies virtuelles et du bitcoin, il a d’ailleurs été chercher de nombreux partisans chez les adeptes de ces monnaies. Il ne porte pas dans son cœur la Banque du Canada, qu’il critique vertement, il a même déclaré que s’il devient Premier ministre, il mettrait la hache dans cette institution en lui enlevant notamment son pouvoir d’imprimer les dollars canadiens. Il déteste tout autant les médias et les journalistes et ne cache pas son intention, s’il est élu Premier ministre, de couper le financement public de CBC-Radio-Canada, le radio diffuseur public du pays, sauf RDI, le Réseau de l’Information continu de Radio-Canada qui joue un rôle important, selon lui, pour les communautés francophones au Canada.

Sur le plan des valeurs, Pierre Poilievre n’est pas contre l’avortement ni contre les mariages de même sexe, il n’est pas non plus pro-armes comme a pu l’être son prédécesseur Erin O’Toole.

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En revanche, il est pro-pétrole : il promet d’abolir les importations de pétrole et d’augmenter la production canadienne en développant les moyens de transport du pétrole d’un bout à l’autre du pays. Et il abolirait la taxe carbone qui est en vigueur au Canada depuis 2018 car il estime qu’elle a un impact sur l’inflation et sur le coût de la vie au Canada.

Bref, Pierre Poilievre est un politicien redoutable, « un homme intelligent, qui peut être drôle, vif d’esprit, qui a le sens de la répartie et qui a un certain charisme » souligne Christian Noël. Et un homme de terrain, comme le fait remarquer un stratège conservateur Yan Laplante au quotidien La Presse + : « Pierre est un des rares députés qui fait beaucoup de porte-à-porte à longueur d’année, pas seulement pendant les campagnes électorales. Il a le pouls de la population dans sa circonscription, bien au-delà de ce qui se dit dans les nouvelles, de ce qui se dit dans les sondages ».
 


Comment va-t-il se comporter, en tant que chef, quand viendra le temps de faire face aux complotistes qui l’ont aidé à prendre les rênes du Parti conservateur ? Christian Noël, analyste

Un danger pour le Canada ?
 

Avec les idées qu’il défend, Pierre Poilievre peut-il représenter un danger pour le Canada s’il en devient Premier ministre ?

L’un de ses adversaires politiques, le néo-démocrate Alexandre Boulerice, s’en méfie : « J’ai toujours de la misère avec le fait qu’il est capable de détourner les faits, la réalité, les statistiques, confiait-il au quotidien La Presse. C’est difficile d’avoir un débat sensé contre quelqu’un qui est capable de détourner la réalité ».

L’analyste Christian Noël note, lui, que Pierre Poilievre peut tenir parfois un discours contradictoire sur certains points mais qu’il n’en a cure car l’important pour lui, c’est de véhiculer un sentiment, ce ras-le-bol, cette colère d’une certaine frange des électeurs canadiens par rapport au système en place. Il se demande ce que Pierre Poilievre va faire avec tous ces nouveaux membres qu’il est allé recruter pour se faire élire chef du Parti conservateur : va-t-il chercher à les satisfaire en faisant adopter les politiques qu’ils réclament ?

« Comment va-t-il se comporter, en tant que chef, et peut-être en tant que Premier ministre, quand il viendra le temps de faire face, par exemple, aux complotistes qui l’ont aidé à prendre les rênes du Parti conservateur ?» se questionne Christian Noël, qui donne cette image : « C’est comme s’il avait réussi à dompter un dragon pour s’emparer de la cité, que va-t-il faire avec le dragon une fois qu’il a pris la cité ? Le dragon ne va pas se transformer en brebis demain… ».

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Un adversaire coriace pour les Libéraux de Justin Trudeau
 

Ce qui est sûr, c’est que le nouveau chef conservateur sera un adversaire de taille contre Justin Trudeau et les troupes libérales.

« Il faut que les Libéraux fassent attention à ne pas être trop arrogants, s’ils ont l’impression que Pierre Poilievre se disqualifie auprès d’un certain segment de la population parce qu’il est trop radical, ils pourraient avoir de mauvaises surprises » avertit Christian Noël.

Les Libéraux ont d’ailleurs établi comme stratégie de ne pas répondre au cas par cas aux attaques incessantes de Pierre Poilievre à leur endroit. Mais clairement, son arrivée comme chef du Parti conservateur va changer le ton à Ottawa et représenter un sérieux danger pour Justin Trudeau lors des prochaines élections. Rappelons que les Libéraux forment un gouvernement minoritaire, qui peut tomber n’importe quand si les partis d’opposition s’allient pour se faire. Les Libéraux ont donc été fins stratèges en concluant une alliance avec le Nouveau Parti Démocratique afin d’obtenir le soutien des néo-démocrates jusqu’en 2025, en échange de quoi ils se sont engagés à faire adopter plusieurs des mesures phares du programme du NPD.

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Cela met donc à priori Justin Trudeau et ses troupes à l’abri d’élections au cours des deux prochaines années, mais cela va aussi laisser le temps au nouveau chef conservateur de prendre ses marques et de se faire connaître des électeurs canadiens. Et quand duel électoral il y aura, il sera sanglant, pas de doute.