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Canada : Trans Mountain, l'oléoduc de la discorde

L'agrandissement de l'oléoduc Trans Moutain : un projet très controversé. Ici, un terminal pétrolier du groupe Kinder Morgan, à l'origine du projet.
L'agrandissement de l'oléoduc Trans Moutain : un projet très controversé. Ici, un terminal pétrolier du groupe Kinder Morgan, à l'origine du projet.
©AP Photo/Jeremy Hainsworth

Le projet d'agrandissement de l'oléoduc Trans Mountain continue de faire couler beaucoup d'encre au Canada. Deux provinces de l'Ouest s'affrontent, l’Alberta et la Colombie-Britannique. Entre les deux, le gouvernement de Justin Trudeau, coincé entre sa volonté présumée de protéger l’environnement et, de l’autre, de développer l’industrie pétrolière canadienne. Mais la balance vient de pencher en faveur de l’or noir.

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L’oléoduc Trans Moutain est à l'origine la propriété de la compagnie américaine Kinder Morgan qui veut l’agrandir entre les villes d’Edmonton, en Alberta, et de Burnaby, au sud de la Colombie-Britannique, où se trouve un imposant terminal pétrolier. Un projet de plus de 7 milliards de dollars qui offre une voie de sortie privilégiée de 1 150 kilomètres pour le pétrole issu des sables bitumineux de l’Alberta vers les marchés internationaux, en particulier l’Asie.

Sauf que la province de la Colombie-Britannique s’y oppose catégoriquement : elle craint des risques de déversement de pétrole sur son territoire, surtout sur ses côtes. Alors que l’Alberta y est favorable puisque cet agrandissement va lui permettre d’augmenter considérablement ses exportations de pétrole : on parle de 890 000 barils de bitume tous les jours qui seraient acheminés vers la côte, soit le triple du volume actuel.

890 000 barils de bitume seraient acheminés tous les jours vers la côte, soit le triple du volume actuel
La compagnie Kinder Morgan assure que ce nouvel oléoduc va offrir des revenus de 5,7 milliards de dollars en impôts supplémentaires à la Colombie-Britannique, 19,4 milliards de dollars à l’Alberta et plus de 21 milliards de dollars au Canada. Sans oublier quelque 15 000 emplois liés de près ou de loin à ces travaux d’agrandissement. Et, une fois ces travaux terminés, son exploitation offrirait jusqu’à 37 000 emplois. Ce n’est pas rien…

Un investissement stratégique

Voilà pourquoi le gouvernement Trudeau y est favorable : des dizaines de milliers d’emplois et des dizaines de milliards de dollars de retombées sont en jeu et ce, même si l’impact environnemental de l’exploitation des sables bitumineux de l’Alberta est indéniablement dévastateur. Le gouvernement canadien avait plusieurs options devant lui pour couper court à la querelle entre les deux provinces et sauver ce projet qu’il qualifie « d’intérêt national ». Il a choisi la plus drastique : la nationalisation de l'oléoduc, annoncée ce mardi 29 mai. Le gouvernement va racheter les actifs de l’oléoduc existant à Kinder Morgan, pour 4,5 milliards de dollars. Un investissement stratégique pour permettre de poursuivre les travaux d’agrandissement de l’oléoduc.
 

Nous croyons que (cette entente) est la meilleure façon de protéger des milliers d’emplois et la façon la plus sécuritaire d’acheminer nos ressources naturelles sur les marchés internationaux

Bill Morneau, ministre canadien des Finances

Le gouvernement assure qu’il ne veut pas rester longtemps propriétaire de l’oléoduc : il veut le revendre dès que possible à des investisseurs. Mais en en devenant propriétaire, il cherche à couper l’herbe sous le pied à la province de la Colombie-Britannique et redonner donc le feu vert aux travaux qui étaient arrêtés depuis plusieurs mois.

Vives réactions d’un côté et de l’autre

L’Alberta se réjouit bien sûr de cette décision du gouvernement canadien. La Première ministre Rachel Notley a déclaré : « L’annonce d’aujourd’hui permet d’employer dès maintenant des travailleurs pour construire le pipeline et nous aidera à mettre en place ce qui compte pour nos familles, comme des écoles et des hôpitaux. Nous n’arrêterons que lorsque le travail sera fini…C’est un grand pas vers l’avant pour nous tous. Nous avons promis de respecter la date limite. Nous sommes parvenus à respecter cette date. Nous avons dit que le projet irait de l’avant et le projet ira bel et bien de l’avant. Nous avons dit que le pipeline sera construit et ce sera bel et bien le cas. »
 

Nous avons dit que le pipeline sera construit et ce sera bel et bien le cas

Rachel Notley, première ministre de l'Alberta

Du côté de la Colombie-Britannique, c’est la colère et la déception. Le Premier ministre John Horgan promet toutefois de poursuivre le combat : « Cette annonce du gouvernement fédéral ne réduira pas les risques de déversement, ni les conséquences que cela pourrait avoir sur l’économie et l’environnement en Colombie-Britannique. Je ferai tout en mon pouvoir pour protéger les intérêts des Britanno-Colombiens, pour m’assurer que nos rivages, nos terres et nos plans d’eau soient propres. Je travaillerai pour mes citoyens devant les tribunaux et selon les règles du droit ».

Je ferai tout en mon pouvoir pour protéger les intérêts des Britanno-Colombiens, pour m’assurer que nos rivages, nos terres et nos plans d’eau soient propres.

John Horgan, premier ministre de Colombie-britannique

Le gouvernement de la province va poursuivre les démarches devant les tribunaux qu’il avait entamées pour bloquer les travaux, et des démarches similaires menées par des nations autochtones et des groupes environnementaux sont, elles aussi, maintenues. Une manifestation s’est tenue à Vancouver en soirée pour dénoncer le geste du gouvernement fédéral.

Des opposants à l'oléoduc manifestent en Colombie Britannique en mars dernier © AP Photo/Phoung Lee
Des opposants à l'oléoduc manifestent en Colombie Britannique en mars dernier © AP Photo/Phoung Lee

« Capitaine du Titanic des pipelines »

Greenpeace estime que cette transaction fait de Justin Trudeau le « capitaine du Titanic des pipelines » : « le gouvernement fédéral est en contradiction avec ses engagements pour les droits des Autochtones et envers l’Accord de Paris sur le climat » estime Mike Hudema, de Greenpeace Canada.
 

Le gouvernement fédéral fait une chose et son contraire. Il dit vouloir s’attaquer aux enjeux environnementaux, diminuer les gaz à effet de serre, mais il investit dans un projet du siècle passé

Sidney Ribaux, directeur général et cofondateur d’Équiterre

Les autres organismes environnementaux abondent : « C’est une très mauvaise nouvelle, dit Sidney Ribaux, directeur général et cofondateur d’Équiterre. On assiste à un recul du gouvernement Trudeau. Le gouvernement fédéral fait une chose et son contraire. Il dit qu’il veut s’attaquer aux enjeux environnementaux, diminuer les gaz à effet de serre, et d’autre part il investit dans un projet du siècle passé qui va permettre une augmentation de la production du pétrole ».

Le lieutenant québécois d’Équiterre, Steven Guilbeault, s’inquiète : « L’implication très importante du gouvernement fédéral nous met tous et toutes à risque, parce que c’est notre argent qu’on met dans ce projet-là et il est loin d’être garanti que nous allons pouvoir retrouver cet argent-là. »

C’est sur ce point que porte la critique du principal parti d’opposition à Ottawa, le Parti conservateur, pourtant fervent défenseur de l’industrie pétrolière canadienne : l’investissement d’argent public pour sauver un projet privé. « C’est une journée très, très triste pour le secteur énergétique du Canada, a dit le chef conservateur Andrew Scheer. C’est un message terrible au monde qu’aujourd’hui, sous Justin Trudeau, il faille avoir un plan de nationalisation pour le secteur énergétique ; que si on veut construire un grand projet, il faut être partenaire avec le gouvernement fédéral. Ce n’est pas l’histoire de notre pays ».

Nous sommes heureux d’avoir abouti à cette entente sur une transaction qui sera avantageuse pour les Canadiens, les transporteurs du projet d’expansion de Trans Mountain et les actionnaires de Kinder Morgan

Dirigeants de Kinder Morgan

Quant aux dirigeants de Kinder Morgan, ils se disent satisfaits : « Nous sommes heureux d’avoir abouti à cette entente sur une transaction qui sera avantageuse pour les Canadiens, les transporteurs du projet d’expansion de Trans Mountain et les actionnaires de Kinder Morgan » a dit Steve Kean, président et chef de la direction de l’entreprise. Kinder Morgan avait mis une date butoir aux autorités canadiennes : elle leur donnait jusqu’au 31 mai pour savoir avec précision si elle pouvait aller de l’avant avec les travaux d’agrandissement ou pas, sinon elle annulait le projet.

L’image d'environnementaliste de Justin Trudeau amochée

Toute cette histoire divise les Canadiens, même si dans l’Est du pays, les Québécois ou les Ontariens, se sentent moins concernés. Selon un récent sondage, 58% des Canadiens interrogés estiment que cet agrandissement sera bénéfique et 42% appuient le projet. Certaines communautés autochtones de la Colombie-Britannique y sont favorables, attirées par la perspective d’emplois et de revenus.

Quoiqu’il en soit, c’est l’image d’environnementaliste de Justin Trudeau qui sort passablement égratignée de toute cette histoire : alors qu’il réclame sur toutes les tribunes où il passe d’adopter des politiques pour défendre l’environnement et lutter contre le réchauffement climatique, il vient de poser un geste clair en faveur du développement d’une industrie dont les effets sur les émissions de gaz à effet de serre sont dévastateurs. Difficile maintenant, dans les circonstances, de continuer à prêcher dans la paroisse des écologistes de ce monde.