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Caroline Hayek, prix Albert-Londres 2021 : “Il faut qu’on reste les témoins de ce qu’il se passe au Liban”

Caroline Hayek, reporter à L'Orient-Le Jour, et lauréate du prix Albert-Londres.
Caroline Hayek, reporter à L'Orient-Le Jour, et lauréate du prix Albert-Londres.
Photo Ameer al-Halbi.

Entretien. La journaliste Caroline Hayek a reçu le prix Albert-Londres de la presse écrite pour cette année 2021. C'est sa série de reportages sur la vie au Liban après la double explosion du port de Beyrouth qui a été récompensée par le prestigieux prix du journalisme francophone.

Les premiers jours du reste de leur vie”, “Ils ont fui la guerre en Syrie… Ils sont morts dans les explosions de Beyrouth”,  "Promenade dans un Beyrouth en déliquescence"... 
À travers cette série de reportages, la journaliste du quotidien libanais francophone, L’Orient-Le Jour, Caroline Hayek raconte la vie des Libanais après l'explosion du port de Beyrouth du 04 août 2020. Elle évoque non seulement les conséquences tragiques de l'explosion mais aussi et surtout "comment la ville est complètement tombée en dépression." Elle revient aujourd'hui, avec nous, sur la réalisation de sa série.

TV5Monde : Vous êtes franco-libanaise, ce drame vous a touché personnellement.  Est-ce que le fait de couvrir cette crise était une évidence pour vous ? 

Caroline Hayek :  Pendant l’explosion, j’étais en France. C’était un vrai choc. Des amis ont perdu des proches, d'autres ont vu leur appartement complètement détruit, des membres de ma famille ont été blessés. Je suis rentrée le plus tôt possible.

Comme je travaillais au service international du journal L’Orient-le Jour à Beyrouth, je ne couvrais habituellement pas la scène libanaise, mais là, on était tous mobilisés.

La ville où j'avais grandi était complètement défigurée. Toutes les petites rues que je connaissais, les endroits où je sortais n'existaient plus.

Peut-être que si j'avais vécu l'explosion, j’aurais plié bagage et je serais revenue en France. Je pense que c’est important qu’on reste les témoins de tout ce qui se passe.

Personne ne s’intéressait vraiment aux réfugiés syrien au Liban. (...) Pourtant, une quarantaine d’entre eux sont morts pendant l’explosion. 

Caroline Hayek, journaliste à L'Orient-Le Jour et lauréate du prix Albert-Londres

TV5Monde :  Pourquoi avez-vous choisi de raconter ces histoires du point de vue de ceux qui ont subi les conséquences de l'explosion ? 

Caroline Hayek :  Comme j’ai couvert la Syrie pendant 6 ans depuis Beyrouth, je voulais, entre autres, raconter cette explosion à travers ceux qui en ont souffert, notamment des réfugiés syriens au Liban.

Personne ne s’intéressait vraiment à eux. C'est quelque chose que je peux comprendre, c'était tellement la panique. Pourtant, une quarantaine d’entre eux sont morts pendant l’explosion.  Dire qu'après tout ce qu’ils avaient vécu, ils pensaient se retrouver en sécurité ici.... 

Le drame syrien me touche particulièrement. C’est vraiment important de donner la parole à ces réfugiés. En ce moment, de plus en plus de Libanais disent qu'il faudrait qu’ils rentrent chez eux, que la guerre en Syrie est finie. Le pire c’est que les réfugiés syriens aimeraient partir mais ils veulent repartir dans de bonnes conditions.

À (re)voir : Liban : à Beyrouth, de nombreux candidats à l'exil européen via Minsk

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Une autre rencontre m’a marquée. J’ai fait le portrait d’un employé du port de Beyrouth, un vrai miraculé. Le jour de l'explosion, il regardait des ouvriers travailler dans ce hangar, qui a explosé quelques minutes après. 

Quand il a senti que quelque chose clochait, il est tout de suite monté dans son camion. Le hangar a explosé et son camion a volé dans les airs. Il s’en est sorti avec “seulement” des côtes et des dents cassées. Une chance inouïe.

 TV5Monde : La presse internationale a beaucoup parlé de l'explosion dans les jours et les semaines qui ont suivi, moins après. Vous travaillez sur le long-terme, en quoi cette démarche était importante pour vous ? 

Caroline Hayek : Je voulais continuer à suivre ces personnes et leur situation sur le temps long , voir comment elles se remettent après plusieurs semaines, après plusieurs mois, voir si elles avaient reçu des aides, comment ça s’était passé.

Les feux de circulation ne marchaient même plus, il y avait des accidents tout le temps. Les gens étaient en dépression, ils n'avaient plus le goût à rien.

Caroline Hayek, journaliste à L'Orient-Le Jour et lauréate du prix Albert-Londres

Je raconte aussi comment cette ville est complètement tombée en dépression après cette explosion mais aussi après la crise économique. En 2019, c'était la révolution, il y avait une ambiance dans les rues, avec des gens partout dans les rues. Et là plusieurs mois après l'explosion, il n’y avait plus un chat, les rues étaient laissées à l’abandon parce que la municipalité n'a plus les moyens de l'entretenir.

L'un des plus grands magasins de vêtements a fait faillite après la crise économique dans la rue commerciale Hamra de Beyrouth, à Beyrouth, au Liban, mardi 16 mars 2021. 
L'un des plus grands magasins de vêtements a fait faillite après la crise économique dans la rue commerciale Hamra de Beyrouth, à Beyrouth, au Liban, mardi 16 mars 2021. 
AP Photo/Hussein Malla

Les feux de circulation ne marchaient même plus, il y avait des accidents tout le temps. Les gens étaient en dépression, ils n’avaient plus de goût à rien. Certains bars restaient en vie mais les discussions tournaient autour de : “Je cherche à partir”, “Toi aussi ?”, “T’as postulé où ?”, “Dans quel pays ?” C'était un sentiment vraiment triste.

 TV5Monde :  Vous travaillez à L’Orient-Le Jour, l’un des principaux journaux libanais et du Moyen-Orient. Quel est l’avenir de la presse au Liban ? Comment les journalistes peuvent-ils continuer à raconter ces histoires ? 

Caroline Hayek : Beaucoup de médias libanais dépendent de financements de la part de certains partis politiques ou d’autres pays, comme l’Arabie Saoudite. Les fonds diminuent drastiquement, ils ne peuvent même plus payer leurs journalistes. Ces journaux ne sont pas totalement indépendants.

À L’Orient-Le-Jour, la direction n'interfère pas dans nos décisions éditoriales. Ils ont vite compris qu’il fallait sauver les équipes, leur permettre de travailler dans des conditions acceptables, pour qu’on reste. Beaucoup de journalistes au sein de la rédaction sont franco-libanais ou canado-libanais. Ils auraient pu être tentés de travailler ailleurs. On va fêter nos 100 ans dans trois ans. On espère qu’on sera encore là.

C'est une récompense très importante pour le journal parce que nous sommes une rédaction indépendante. Au Moyen-Orient, c'est extrêmement rare.

Caroline Hayek, journaliste à L'Orient-Le Jour et lauréate du prix Albert-Londre

Voir aussi : Caroline Hayek du quotidien libanais "L'Orient-le Jour" reçoit le prix Albert-Londres

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 TV5Monde :  Quelle est le message que vous voulez faire passer avec cette récompense ?

Caroline Hayek : Ce prix, c’est vraiment quelque chose d’incroyable pour moi et pour le journal. C’est très important parce que nous sommes un journal indépendant. Au Moyen-Orient c’est extrêmement rare, c’est le plus vieux journal de la région.

On espère que ce prix va motiver encore plus les troupes, c’est un message pour les autres journalistes, qui veulent produire une information aussi indépendante que possible.

Ça fait plusieurs années qu’on essaye d’insuffler de la nouveauté, de se remettre en question, de penser contre nous-mêmes et de prendre de nouveaux chemins. Au niveau politique, on s’intéresse à d’autres sujets, on essaye de parler à tout le monde, de toucher la diaspora et les non-Libanais.