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Centenaire de la naissance de Jean-Paul II : "avec le recul, les gens prennent un peu de distance par rapport à ce pape prétendument populaire"

Photos du défunt pape Jean-Paul II lors d'une veillée de prière sur la place Saint-Pierre au Vatican pour commémorer le premier anniversaire de sa mort, le dimanche 2 avril 2006.<br />
 
Photos du défunt pape Jean-Paul II lors d'une veillée de prière sur la place Saint-Pierre au Vatican pour commémorer le premier anniversaire de sa mort, le dimanche 2 avril 2006.
 
©AP Photo/Pier Paolo Cito

A l'occasion du centenaire de la naissance de Jean-Paul II, le pape François célèbre une messe ce lundi 18 mai. Quinze ans après sa mort, que reste-t-il de son pontificat ? Jean-Paul II incarnait-il véritablement un pape "populaire" ? Pas forcément, comme nous l'explique Christian Terras, rédacteur en chef de la revue catholique critique Golias.

TV5MONDE : quinze ans après sa mort, que reste-t-il de Jean-Paul II, ce pape a priori si singulier ? 
 
Christian Terras
 : Je dirais qu’il reste aujourd’hui un héritage très controversé de Jean-Paul II. Ce pape a finalement été absent des grandes problématiques de la confrontation du christianisme et de la sécularisation de la société. J’en veux pour preuve que Jean-Paul II a avant tout été un pape politique, notamment sur des registres idéologiques d’affrontement entre l’Est et l’Ouest. Il a par exemple fortement soutenu Reagan (ndlr : Ronald Reagan, 40ème président des Etats-Unis de 1981 à 1989), dans sa géopolitique de soutien des dictatures en Amérique latine. Jean-Paul II s’est même joint à la croisade de Reagan en faisant son propre ménage dans l’Eglise. Il a condamné la théologie et tous les théologiens de la libération, c’est-à-dire les chrétiens, les prêtres et les évêques qui voulaient un christianisme et une parole d’évangile acculturée, du côté des pauvres et des plus démunis et qui étaient contre les plus forts, à savoir les dictatures militaires.  
 



On a écouté le chanteur mais on n'a pas écouté la chanson


Christian Terras, rédacteur en chef de la revue Golias.

D’autre part, le pape Jean-Paul II, a fait subir à l’Eglise catholique un véritable diktat dans la réflexion théologique. Il a fait condamner ou mis à l’index, plus de mille théologiens sous son pontificat. Ainsi, il a privé l’Eglise de son laboratoire intellectuel et théologique et on peut observer aujourd’hui les dégâts qu’a produit cette curée qu’il a organisée avec Joseph Ratzinger, le futur Benoît XVI.

Le fait d’avoir éradiqué toute la pensée théologique, toute la pensée chrétienne différente de la leur à l’aube du 21 siècle est une catastrophe intellectuelle, théologique et spirituelle pour l’Eglise. On ne se remet pas aussi facilement d’une telle saignée. 
 
TV5MONDE : Jean D’Ormesson disait pourtant dans un article paru dans Le Figaro le 17 octobre 1978 : « Jean-Paul II brille par l’audace et la nouveauté », vous n’êtes pas d’accord avec cela ?  
 
Sous le Pontificat de Jean-Paul II, on était sur de la communication. C’est un pape jeune, un pape venu de l’Est et tout cela lui donne une image qui change complètement des codes habituels de la curie et du pontificat. Habituellement, seuls des italiens étaient élus papes, Jean-Paul II a changé cela. Mais je pense que l’on a confondu l’image de la jeunesse de ce pape, le fait qu’il vienne d’un pays nouveau, le fait qu’il communique aussi de manière très populaire, avec le contenu de son message. On a écouté le chanteur mais on n’a pas écouté la chanson. 

Jean-Paul II est donc responsable (...) d'avoir faussé la donne du témoignage évangélique


Christian Terras, rédacteur en chef de la revue Golias.

Je dirais ensuite que ce pape a été très médiatisé, il était d’ailleurs très habile au niveau de la communication. C’est par exemple un pape qui voyageait beaucoup contrairement à ses prédécesseurs qui sortaient peu de Rome. Mais une fois de plus, je pense que l’on a confondu le fond et la forme de son message, il a effectivement donné l’impression qu’il était moderne mais derrière sa modernité se cachait un discours conservateur et réactionnaire : "refaisons chrétiens nos frères puisque nous avons tourné le dos aux valeurs évangéliques. Le monde séculier, le monde laïcisé est en train miner les bases du christianisme, donc retrouvons les valeurs fondatrices du christianisme contre la société, contre le sécularisme contre le relativisme".
 
Cette confusion n’a eu de cesse de se produire durant les 26 ans de son pontificat et a induit plein de gens en erreur. J’en veux pour preuve tous les groupes de nouvelle évangélisation qu’il a soutenue, l’Opus Dei, les Légionnaires du Christ, les charismatiques, le chemin Néo-Catéchuménal etc etc. Toute cette nouvelle évangélisation qu’il a appelée à sa droite n’a eu de cesse de vilipender tous les acquis du concile Vatican II en considérant que l’Eglise s’était trahie et qu'eux seuls portaient la vérité. En ce sens, Jean-Paul II est donc responsable, devant l’Histoire, devant l’Eglise, devant l’évangile d’avoir faussé la donne du témoignage évangélique.
 
 
TV5MONDE : quelles étaient les « valeurs » défendues par Jean-Paul II ?
 
Chez Jean-Paul II, la maxime était simple : "en dehors de l’Eglise catholique, pas de salut", c’est-à-dire qu’en dehors des codes moraux catholiques, en dehors de la théologie catholique telle que lui la concevait, il n’y avait pas de salut. En somme, l’Eglise, donnait le La, elle donnait le signal, la vérité. Toute personne même catholique, tout théologien, tout prêtre qui se situait contre sa vérité était quelqu’un qui ne méritait pas le titre de catholique. Pour Jean-Paul II, il fallait donc que l’Eglise reconquiert des parts de marché à l’échelle mondiale par rapport à cette religion dont il considérait qu’elle était la vérité ou du moins qu’elle annonçait la vérité pour les nations du monde entier.  
 
TV5MONDE : Jean-Paul II avait en effet un avis très tranché sur des valeurs familiales très conservatrices, en matière de sexualité notamment. Cela lui a parfois été reproché. 
 
La morale familiale, sexuelle et éthique de Jean-Paul II était une morale conservatrice qui devait s’aligner sur les valeurs et la discipline de l’Eglise. Toute personne en dehors de cette discipline n’avait aucun crédit et ne pouvait être recevable.

C'est quand même lui qui a failli faire capoter l'Assemblée générale des Nations Unies sur le Droit des femmes à disposer de leur corps 


Christian Terras, rédacteur en chef de la revue Golias.

Jean-Paul II avait notamment un discours très stigmatisant, très culpabilisant, concernant la sexualité familiale et la sexualité tout court. Il a par exemple été au cœur de la pandémie du sida et pourtant, il n’a jamais eu aucune empathie sur ces questions-là. Jean-Paul II a toujours considéré qu’il était diabolique d’utiliser le préservatif pour se prémunir de la maladie. Il n’a jamais été capable de prononcer un mot compassionnel concernant le préservatif. Je ne dis pas qu’il n’en a pas eu pour les victimes, je dis simplement que par rapport aux associations, y compris chrétiennes, qui militaient pour endiguer la pandémie du sida et pour le préservatif, il n’a jamais apporté son soutien, même mesuré. Je trouve que c’est profondément criminel ! Surtout qu’à l’époque dans les années 80-90, il n’existait pas de traitement. Jean-Paul II a fait tout cela au nom du droit de la nature qui prétend qu’il ne faut pas qu’il y ait d’instrument artificiel entre l’homme et la nature, en l’occurrence un préservatif.

  •  Voir aussi : États-Unis : manifestations pour défendre le droit à l'IVG
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Sur la question de la pilule également Jean-Paul II a été très inquisiteur. Il a été très totalitaire sur la question de la régulation des naissances. C’est quand même lui qui a failli faire capoter l’Assemblée générale des Nation Unies sur le Droit des femmes à disposer de leur corps, il a fait jouer une diplomatie. A l’époque, j’ai enquêté auprès des institutions internationales dont l’ONU (Organisation des Nations Unies), l’OMS (Organisation mondiale de la Santé) et de nombreuses ONG, on n’avait jamais vu l’Eglise catholique en ordre de bataille diplomatique aussi offensive pour pouvoir laminer cette conférence des Nations Unies. C’était une véritable croisade politique et médiatique du Vatican dans les coulisses des Nations Unies sous la houlette de Jean-Paul II, pour pouvoir casser cette conférence qu’il considérait comme diabolique parce qu’elle autorisait des femmes à réguler leur planification natale. 
 
Et on peut décliner cette posture très identitaire, très moralisatrice sur toutes les questions de la morale familiale. Par exemple, s’il vous arrivait un accident de parcours dans votre couple et que vous choisissiez de divorcer, et bien vous étiez mis en dehors de l’Eglise. Sur ces questions-là, Jean-Paul II a eu une responsabilité au niveau institutionnel catholique dont il est important de rendre compte aujourd’hui. 
 
 
TV5MONDE : ce centenaire de l’anniversaire de Jean-Paul II semble également entaché par le scandale de la pédophilie dans l’Eglise, dont on a beaucoup reparlé dernièrement
 
Jean-Paul II est complètement passé à côté de la question de la pédocriminalité dans le clergé. Chaque fois qu’il a été interpellé, notamment par les évêques américains sur la question de la pédocriminalité des clercs, il a toujours botté en touche avec le cardinal Ratzinger, qui était à la congrégation de la doctrine pour la foi. Tous les deux ne voulant pas entendre parler de ce séisme, de ce drame, de ce crime à l’échelle institutionnelle de l’Eglise catholique.

  • Voir aussi : Vatican : sommet de crise pour lutter contre la pédophilie dans l'Eglise
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Mais ces dernières années ont montré le désastre que cela représentait. Je dirais que le manque de courage et d’anticipation, la dénégation de ce fléau réside dans le fait que Jean-Paul II considérait que c’était un complot contre l’Eglise. Il considérait que les Etats, la justice, les organisations, les associations, voulaient du mal à l’Eglise, voulaient détruire l’Eglise en dénonçant les prêtres pédophiles. Or, il se trompait de bataille et de siècle. On n’était plus dans la logique des blocs Est-Ouest, on était dans la volonté d’une transparence de l’Eglise par rapport à ces crimes. A ce titre-là aussi, Jean-Paul II a une responsabilité colossale. 
 

François est dans une prédication qui est tout à fait à l'opposé de Jean-Paul II


Christian Terras, rédacteur en chef de la revue Golias.

Je pense qu’avec le recul aujourd’hui les gens prennent un peu de distance par rapport à ce pape prétendument populaire. La baudruche se dégonfle parce que l’on a beaucoup plus de recul. Les analyses que nous faisions à cette époque de déconstruction d’un pontificat très restaurateur et très identitaire ne sont plus recevables aujourd’hui, notamment pour des gens qui considèrent que ça a fait des dégâts. 

TV5MONDE : le pape François est aujourd’hui populaire, peut-être comme l’était Jean-Paul II à l’époque. Se situe-t-il selon vous dans la lignée de son prédécesseur ? 
 
Il n’y a pas de lien aujourd’hui entre Jean-Paul II et le pape François. François est même dans une prédication qui est tout à fait à l’opposé de Jean-Paul II. Il est très compassionnel, c’est un pasteur. Quand on écoute son discours, il est dans la préoccupation pastorale et non dans la préoccupation identitaire de faire valoir les privilèges de l’Eglise catholique dans le monde. Le pape François est pour les périphéries d’ailleurs, ses voyages montrent qu’il ne s’occupe pas des pays riches, il s’occupe plutôt des pays qui sont à la périphérie des pays pauvres, des pays marginalisés. Le discours moteur du pape François, c’est un discours social sur les immigrés et sur les pauvres. Je ne dis pas que Jean-Paul II n’a pas eu un discours sur les pauvres mais son fil conducteur était identitaire, conservateur, de croisade, de conquête et de "en dehors de l’église, pas de salut"

Lorsque le pape François est arrivé au Vatican, je dirais qu’il a critiqué la curie en disant que celle-ci s’auto-satisfaisait de son rôle et qu’elle ne se mettait pas à l’écoute du peuple de Dieu. Le pape François ne se paye pas de grande communication, il ne se paye pas de mots, pas d’alliage politique et c’est ce qui fait la différence avec Jean-Paul II. 

Concernant Benoit XVI, il était certes conservateur, mais je lui reconnais toutefois deux qualités. C’était un théologien et un philosophe, ce que n’était pas Jean-Paul II. En 2009-2010, il a par exemple commencé à regarder le problème de la pédophilie dans l’Eglise. Ensuite, Benoît XVI a su démissionner au moment où il a compris qu’il n’était plus à la hauteur de la situation alors que Jean-Paul II est allé jusqu’au bout du bout moribond, alors qu’il aurait pu démissionner cinq ans avant. Mais ça, ce n’était pas dans son ordre logique et moral, il fallait qu’il puisse mourir à la tâche comme le christ est mort sur la croix.

In fine, c’est cela  ma critique de Jean-Paul II : il y avait chez lui non seulement une posture identitaire de reconquête des valeurs catholiques à l’échelle de la planète,  mais il y avait aussi un messianisme politique et religieux qui faisait qu’il se mettait en scène comme un autre Christ pour le 21ème siècle.