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Chine : la diplomatie globale au service du Parti communiste chinois

Wang Yi, le ministre chinois des Affaires étrangères, joue un rôle très important dans le rayonnement international de la Chine, notamment et surtout auprès des pays en développement, enjeu de l'influence entre Occident et Chine. <br />
AP Photo/Mary Altaffer
Wang Yi, le ministre chinois des Affaires étrangères, joue un rôle très important dans le rayonnement international de la Chine, notamment et surtout auprès des pays en développement, enjeu de l'influence entre Occident et Chine. 
AP Photo/Mary Altaffer

Entretien. Pour asseoir son influence sur le monde, la Chine, deuxième puissance économique mondiale, a notamment recours à un "activisme diplomatique". Comment le définir et quelles sont les régions où la Chine concentre ses efforts en terme de politique extérieure ? Éléments de réponse avec Antoine Bondaz, chargé de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique.

TV5MONDE : Récupérer Taïwan est-elle vraiment la priorité numéro 1 du président chinois Xi Jinping ?

Antoine Bondaz : Prendre le contrôle de Taïwan, le « réunifier », est la mission historique du Parti Communiste Chinois. Nous parlons de « mission historique » puisque c’est le terme même qui a été utilisé dans le dernier Livre blanc publié sur Taïwan, en août 2022. C’est une mission historique parce qu’elle dépasse la seule personne du dirigeant, Xi Jinping. C’est l’objectif du parti pour au moins trois raisons. 

D’un point de vue militaire, il s’agit d’accroître la profondeur stratégique de la Chine et pouvoir se projeter librement vers le Pacifique. 


Prendre le contrôle de Taïwan est un objectif transcendant Xi Jinping.Antoine Bondaz, chargé de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique.

Il y également une dimension historique à cet objectif. Le PCC entend mettre fin aux derniers vestiges de la guerre civile, qui avait vu le Parti nationaliste se recroqueviller sur Taïwan et faire disparaitre la République de Chine, le régime politique à Taïwan.

L’objectif est enfin et surtout politique et idéologique puisqu’il s’agit d’éliminer littéralement un contre-modèle gênant pour le parti. Taïwan est la démonstration qu’un pays de culture chinoise avec une société multi-ethnique, ayant connu une dictature extrêmement brutale, est capable de se démocratiser.

Prendre le contrôle de Taïwan est un objectif transcendant Xi Jinping. Les Chinois parlent de « réunification », or, il faut parler d’annexion ou de prise de contrôle puisque Taïwan n’a jamais fait partie de la République Populaire de Chine. Il est fondamental de le rappeler. 

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TV5MONDE : Annexer Taïwan représente-t-il une urgence dans l’agenda politique du Parti ? 

Antoine Bondaz : Taïwan est un objectif important. Après, il s’agit aussi d’un objectif de long terme. Il n’a pas de date butoir. Évidemment, le rapport de force évolue de plus en plus au désavantage de Taïwan. La Chine est dans une dynamique ou elle a le luxe de pouvoir attendre.

Aujourd’hui, elle dispose de leviers qu’elle n’avait pas il y a dix ans. Par exemple, le budget militaire chinois a été multiplié par 5 ces vingt dernières années quand celui de Taïwan à plus ou moins stagné. Il ne sert à rien d’accélérer le processus pour Pékin. En revanche, il faut pour la Chine envoyer des messages forts, essayer d’exploiter les vulnérabilités de Taïwan, essayer d’accroître la pression, qu’elle soit militaire, politique, économique, informationnelle, afin d’essayer d’isoler l’île sur la scène internationale.


Pour la Chine, la priorité n’est pas d’aller dorer les relations avec les pays occidentaux.Antoine Bondaz, chargé de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique.

TV5MONDE : Y-a-t-il une hiérarchie des objectifs chinois dans la politique étrangère ? 

Antoine Bondaz : Le parti ne donne pas une hiérarchie d’objectifs, si ce n’est par exemple en 2010, quand la Chine a défini ses intérêts fondamentaux. Le premier était la continuité du système politique, c’est-à-dire le maintien au pouvoir du Parti Communiste. Le second était d’assurer l’intégrité territoriale et la souveraineté de la Chine, dans lequel nous pouvons insérer la question de Taïwan. Troisièmement, il s’agissait de poursuivre le développement économique et social de la Chine. 

Plus largement, la Chine continue d’avoir besoin d’une certaine stabilité dans sa périphérie. La périphérie chinoise est en réalité relativement stable. Il y a certes des tensions. Mais d’un point de vue chinois, la périphérie de l’Europe est beaucoup plus instable. Qu’il s’agisse de l’arc de crise allant du Sahel au Moyen-Orient, ou évidemment, de la guerre en Ukraine.

Quelqu’un que nous avons sous-estimé ou sous-traité ces derniers mois, est Wang Yi, le ministre chinois des Affaires étrangères, qui, il faut le dire, est impressionnant. Fin mai, il a visité huit États insulaires dans le Pacifique. C’est une visite sans précédent, personne d’autre ne l’a fait. Par exemple, aucun des ministres français des Affaires étrangères n’est allé dans le Pacifique ces vingt dernières années, alors que la France revendique être une nation de l’Indo-Pacifique, avec ses territoires en Nouvelle-Calédonie, en Polynésie, avec Wallis et Futuna. 

Il existe donc un véritable activisme diplomatique chinois. Pour la Chine, la priorité n’est pas tant d’aller dorer les relations avec les pays occidentaux, d’éviter qu’elles ne se dégradent trop, même si cela est important. La priorité est les pays en développement, non pas le tiers-monde mais ce « troisième monde » qu’est le Brésil, l’Indonésie, l’Arabie saoudite, l’Algérie, le Nigéria, etc. La Chine y fait preuve d’un dynamisme extrêmement fort. 


Le Département de liaison internationale, une sorte de ministère des Affaires étrangères du Parti, a établi des relations avec plus d’une centaine de partis politiques sur le continent africain.Antoine Bondaz, chargé de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique.

TV5MONDE : La présence chinoise en Afrique est-elle si déterminante que cela ? Certains chercheurs parlent de la « désillusion » africaine face à une Chine qui n’aurait finalement pas tant investi en terme d’infrastructures, s’en tenant au commerce. 

Antoine Bondaz : L’Afrique est importante pour plusieurs raisons. Souvent, ce qui est mis en avant est la question des ressources premières. Ces vingt dernières années, les besoins de la Chine ont certes explosé et nécessairement, la Chine a besoin de nouveaux marchés à l’importation, de nouveaux marchés d’approvisionnement, que ce soit dans les minéraux, dans le pétrole, ect. La Chine importe massivement de l’Angola par exemple. 

En revanche, ce que l’on sous-estime souvent, est l’importance de l’Afrique en terme de votes à l’ONU. L’Afrique réunit une cinquantaine de pays. C’est plus d’un quart des voix potentielles à l’ONU. Il y a eu un effort chinois extrêmement fort ces dernières années pour sécuriser ces votes. Par exemple, la semaine dernière, a eu lieu le vote du Conseil des droits de l’homme de l’ONU à propos du Xinjiang. Le projet de résolution a été rejeté. Dans les 19 pays qui avaient voté contre, huit pays étaient africains. Il y a donc une sur-représentation des pays africains dans les pays qui votent en lien avec les intérêts de la Chine. 

L’Afrique est aussi un continent très important pour la Chine, afin d’éviter les critiques. Les efforts chinois sont ici massifs, à tous les niveaux et y compris à des niveaux que nous sous-estimons et sous-analysons. Il existe un activisme du Parti.

Aujourd’hui, le Département de liaison internationale, une sorte de ministère des Affaires étrangères du Parti, a établi des relations avec plus d’une centaine de partis politiques sur le continent africain. Des formations sont dispensées aux cadres de nombreux partis africains, des visites sont organisées à Pékin. Au-delà, le Front Uni (un réseau de groupes et d'individus clés qui sont influencés par le Parti communiste chinois et utilisés pour faire avancer ses intérêts), des associations rattachées au PCC même si elles n’en portent pas le nom, sont également utilisées par le Parti. Nous voyons se multiplier l’activisme, avec des associations comme celle des Chinois d’Outre-mer, etc. 

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TV5MONDE : En quoi les îles du Pacifique sont-elles vraiment intéressantes pour la Chine ? 
 

Antoine Bondaz : Les îles du Pacifique ne représentent pas des débouchés importants. Les contrats de télécom sont anecdotiques par rapport à l’Europe et même par rapport à l’Afrique. Il peut y avoir sur certaines ressources naturelles de l’intérêt, comme pour le nickel en Nouvelle-Calédonie, mais cela est à relativiser.

Il existe un intérêt stratégique chinois dans cette région parce que le Pacifique, historiquement, est avant tout influencé par les pays occidentaux. Les États-Unis, mais aussi l’Australie, sont extrêmement impliqués dans la région et l’objectif est de faire contrepoids et d’identifier des pays dans le Pacifique qui seraient potentiellement des relais de cette influence occidentale : les îles Salomon, Kiribati… 


Xi Jinping est la tête qui tient sur une colonne vertébrale, celle du PCC.Antoine Bondaz, chargé de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique.

TV5MONDE : N’y-a-t-il pas ici aussi un intérêt stratégique à influer sur une région permettant un contrôle des mer pertinent en cas de guerre avec Taïwan ? 

Antoine Bondaz : Cette région a un intérêt diplomatique : celui d’isoler Taïwan et de gagner des voix à l’ONU. Dans la compétition sino-américaine, le Pacifique est important. Nous avons tendance, côté européen, à nous sur-concentrer sur l’aspect militaire de la Chine. Il s’agit pourtant de la mauvaise lecture.

Là où la Chine peut marquer des points dans les îles du Pacifique, ce n’est pas sur des questions uniquement militaires, mais surtout sur des questions sécuritaires. S’il y a bien quelque chose que l’on voit ces dernières années dans le monde entier, en Afrique, mais aussi dans le Pacifique, c’est cette question de la coopération sécuritaire de la Chine, sur le plan policier, sur le plan des services de renseignement. L’accord signé avec les Îles Salomon concerne avant tout cela. 

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TV5MONDE : Quel est l’interêt de la coopération sécuritaire dans cette région pour la Chine ? 

Antoine Bondaz : C’est une façon d’influencer. Mais surtout, c’est un moyen de légitimer encore un peu plus le système de gouvernance chinois. Il s’agit d’essayer de démontrer que le système démocratique libéral est moins performant que le système de gouvernement chinois, que ce dernier dispose de réels avantages, notamment sur le plan économique. Cela est important pour la Chine, non pas pour exporter son modèle, mais montrer qu’elle n’est pas seule. 

Bien sûr, il faut aussi le reconnaitre, la Chine apporte aux îles du Pacifique des financements qui sont nécessaires. Cela pose aux États-Unis, à l’Australie, à la France, la question des investissements que nous pouvons faire pour répondre aux enjeux globaux, du réchauffement climatique et de l’environnement dans la région. La France, par exemple, a initié avec d’autres pays, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, l’Union européenne et le Canada, l’initiative Kiwa, qui vise à protéger la biodiversité des États insulaires du Pacifique. C’est un domaine où il y a beaucoup d’enjeux. 

La Chine est d’autant plus forte que les pays occidentaux ne font pas assez preuve d’initiative pour répondre aux besoins de ces États insulaires. La question de l’accès des zones de pêche est importante, notamment pour la pêche illégale, opérée par des acteurs privés chinois. Elle se multiplie dans le Pacifique. Cette problématique est aussi importante concernant des accords de pêche potentiels, où des États souverains donneraient accès aux pêcheurs chinois à leurs ressources halieutiques dans le Pacifique. 


La politique extérieure de la Chine est avant tout au service de la politique intérieure chinoise et d’une chose en particulier, le maintien au pouvoir du Parti. Antoine Bondaz, chargé de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique.

TV5MONDE : Comment alors définir la politique extérieure chinoise ? 

Antoine Bondaz : La politique extérieure de la Chine est avant tout au service de la politique intérieure chinoise et d’une chose en particulier, le maintien au pouvoir du Parti. 

Deuxièmement, la Chine a parfaitement conscience que les relations avec les pays occidentaux vont se dégrader de façon structurelle. Donc le prisme aujourd’hui se porte avant tout sur les pays en développement, c’est là que se joue notamment l’enjeu de l’influence entre les États-Unis et plus largement les pays occidentaux et la Chine.

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TV5MONDE : A la veille du 20e congrès du Parti communiste chinois, la Chine s’est-elle renforcée avec Xi Jinping au pouvoir ? 

Antoine Bondaz : Indépendamment de Xi Jinping, la Chine d’aujourd’hui est incontestablement plus forte. Sur le plan économique et sur le plan militaire. Elle est la deuxième puissance économique mondiale mais c’est la première puissance commerciale, en matière de réserve de change, c’est le premier marché de consommation. Elle dépense aujourd'hui 250 milliards de dollars par an pour sa défense militaire, il s’agit du deuxième budget au monde. Est-ce le fait de Xi Jinping ? Je n’en suis pas sûr. Il est la tête qui tient sur une colonne vertébrale, celle du PCC.

On observe autant une concentration du pouvoir autour de Xi Jinping ces dernières années, qu'une concentration du pouvoir autour du Parti. Le PCC est l’élément structurant, organisationnel, de la Chine d’aujourd’hui. Nous ne pouvons pas analyser la Chine comme on analyse une démocratie libérale parce que ce qui compte en Chine, ce n’est pas l’État, c’est le Parti. C’est donc avant tout le PCC qui guide, même si bien sûr, Xi Jinping influence.