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Climat : l’éco-anxiété va-t-elle gagner la planète ?

Vue extérieure d'une aciérie (image d'illustration). 12 juillet 2019, Duisbourg, Allemagne.
Vue extérieure d'une aciérie (image d'illustration). 12 juillet 2019, Duisbourg, Allemagne.
© AP / Michael Sohn

Greta Thunberg, l’adolescente suédoise devenue chantre de la lutte contre le réchauffement climatique, est à Lausanne cette semaine pour le sommet "Smile for future". Le 23 juillet, elle avait été reçue à l’Assemblée nationale en France. Invitée par 162 députés du collectif transpartisan « Accélérons », la militante écologiste de 16 ans incarnerait-elle la dépression écologique, aussi appelée éco-anxiété ou solastalgie ?

Elle pleure tous les jours depuis un mois. Sécheresse, restrictions d’eau, températures extrêmes, Noémie s’inquiète pour son avenir, et celui de sa fille. « Je ne vais pas bien du tout », assure cette employée d’hôpital âgée de 30 ans qui vit dans le Nord de la France. « Quand je regarde ma fille de 11 mois, mon ventre se serre », confie cette trentenaire en réprimant un sanglot. « Je ne dors plus, je ne mange plus, je n’arrive plus à rire. »

Noémie est éco-anxieuse. Ce sentiment, qui touche de plus en plus de personnes, renvoie à « une souffrance psychique face à des changements environnementaux, ce qui entraîne un sentiment de deuil, voire une dépression », analyse Alice Desbiolles, médecin spécialiste en santé environnementale.

Je ne dors plus, je ne mange plus, je n’arrive plus à rire.

Noémie, éco-anxieuse

L’éco-anxiété, ou aussi solastalgie, est un terme apparu dans les années 2000, dans les articles du professeur australien Glenn Albrecht, solastalgie venant du latin solacium (consolation), et du grec algia (relatif à la douleur).

« Policiers, médecins, cadres (…) adolescents, parents, grand-parents. La solastalgie touche tous les âges, et toutes les franges de la société », indique la médecin Alice Desbiolles. Et la presse « joue un rôle dans l’imprégnation (de ces questions environnementales) dans la société », estime Alice Desbiolles, ce qui « renforce l’inquiétude » de la population. Noémie, par exemple, ne peut pas « s’empêcher de s’informer sur le réchauffement climatique ».

Lire la presse, facteur d'éco-anxiété ?

En ce moment, difficile d’échapper aux articles de presse sur la deuxième vague de chaleur de l'été 2019 ; "#canicule" est le deuxième hashtag sur Twitter ce 22 juillet (ndlr, le sujet qui occupe le plus les discussions sur ce réseau social).

Pour Jean-Marie Charon, sociologue et spécialiste des médias à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), interviewé par TV5MONDE en juin 2019, la couverture de la canicule par la presse française peut constituer un « facteur de stress », qu’accentue "un manque de recul" : « Il faudrait peut-être que des météorologues, ou des spécialistes du climat viennent nous expliquer : "C’est peut-être plus compliqué que cela, ou cela s’est peut-être déjà passé à une certaine époque" ».

Greta Thunberg serait entrée en dépression à 8 ans après avoir regardé des documentaires sur la fonte des glaciers et les ours polaires. Huit ans plus tard, elle incarne l’une des figures de proue de la lutte contre le réchauffement climatique. « Je ne suis pas optimiste (…) Je veux que vous paniquiez », assure-t--elle. « Je veux que vous ressentiez la peur que je ressens tous les jours. »

Je ne suis pas optimiste. Je veux que vous paniquiez. Je veux que vous ressentiez la peur que je ressens tous les jours.Greta Thunberg, militante écologiste

La jeune militante écolo n’est pas la seule à se servir de la peur comme d’un moteur pour "réveiller" les consciences. Désormais, des politiques comme François Ruffin, n’hésitent pas à « faire part de (leur) angoisse ». Sur Franceinfo le 12 juillet 2019, le député de gauche s'alarme : "Dans le Doubs, on me racontait qu’on reculait vers le Sud de 10 mètres par jour, donc de 40 kilomètres par an". "Dans 10 ans, on aura dans le Doubs la température d’Avignon."

« Les peurs ont tendance à paralyser, ou à faire sombrer dans des postures irrationnelles », met en garde Frédéric Le Blay, coordinateur scientifique du programme de recherche  « Penser la fin du monde : imaginaire et expérience de la catastrophe », dans le journal Le Monde en juin 2019.

"Si vraiment la planète flambe, il faut garder son sang-froid", tempère également le sociologue Jean-Pierre Le Goff, sur TV5MONDE le 10 juin 2019. « La citoyenneté en République suppose l’usage de la raison critique. Ce n’est pas ce qui nous est dit. On nous dit "Paniquez, réveillez-vous" ! »

La citoyenneté en République suppose l’usage de la raison critique. Ce n’est pas ce qui nous est dit. On nous dit "Paniquez, réveillez-vous" !

Jean-Pierre Le Goff, sociologue

Noémie fait partie de ceux qui paniquent : « J’ai l’impression de devenir folle quand je vois mon entourage poursuivre sa vie comme si de rien n’était, s’indigne-t-elle. En 2050, on devra rester enfermés chez nous, tellement il fera chaud ! ».

Quels remèdes face à l'éco-anxiété ?

« Mon conjoint me dit qu’il ne me reconnaît plus », indique Noémie, qui a pu mettre des mots sur son mal-être après son inscription sur le groupe Facebook « La collapso heureuse ». Inquiète de ses symptômes, la jeune femme songe à aller voir un psychologue. Le problème, souligne Alice Desbiolles, c’est que « les professionnels de santé ne sont pas formés à ces questions (environnementales et leur éventuel impact sur la santé, ndlr) ».

Alors, que faire pour sortir de la solastalgie ? Le lâcher prise, la méditation, mais aussi la sophrologie pour apprendre à « gérer ses émotions », assure Alice Desbiolles et « ne pas être dans l’anticipation du monde de demain ».

D’après un sondage IPSOS d’octobre 2018,  85% des Français se disent "inquiets" "en pensant au phénomène du réchauffement climatique". Cette proportion atteint 93% chez les 18-24 ans. La jeunesse s’est illustrée par ses grèves pour le climat tous les vendredis, initiées par Greta Thunberg dont la venue au Palais Bourbon ce mardi 23 juillet déchaîne les passions, "prophétesse en culottes courtes" pour les uns, "prix Nobel de la peur" pour le député de droite (Les Républicains) Julien Aubert.
 

Ironie du sort : c’est aussi ce mardi 23 juillet que les députés français devront se prononcer sur la ratification du CETA, le très controversé accord commercial entre l’Union européenne et le Canada, que Nicolas Hulot appelle à boycotter.