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Comment la médecine de guerre sauve des vies

Un soldat de l'armée ukrainienne subit une intervention chirurgicale dans un hôpital militaire à Zaporizhzhia, en Ukraine, samedi 2 avril 2022. 
Un soldat de l'armée ukrainienne subit une intervention chirurgicale dans un hôpital militaire à Zaporizhzhia, en Ukraine, samedi 2 avril 2022. 
Felipe Dana/ AP

La situation d’urgence en Ukraine impose des gestes de réanimation, de chirurgie de sauvetage, qui nécessite une pratique de ce que l’on appelle la médecine de guerre. Raphaël Pitty, professeur de médecine d'urgence et de catastrophe, annonce ouvrir un centre de formation en Ukraine dès avril. L’occasion de revenir sur les spécificités qui font la médecine de guerre.

Ils sont intervenus pendant plus de dix ans en Syrie. Des médecins français et syriens de l’ONG UOSSM (Union des Organisations de Secours et Soins Médicaux France) annoncent lancer en urgence un centre de formation des soignants et secouristes au cœur de l’Ukraine pour le mois d’avril.

Mais d'abord, un centre intermédiaire de formation va ouvrir à Metz. L’idée : faire venir des médecins ukrainiens et les former en France. Chaque médecin sera en mesure de former à son tour trente-deux personnes par sessions de trois jours une fois de retour en Ukraine.

Besoins de formations

"Nous les formerons pour qu'ils puissent ensuite apprendre à d'autres les procédures d'action à mener, les algorithmes de décision à suivre", explique Raphaël Pitty, professeur de médecine d'urgence et de catastrophe de l’ONG UOSSM France aux Échos.

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Il faut dire que la médecine de guerre nécessite de former des corps médicaux bien souvent peu préparés à de telles situations. En plus d’être une médecine d’urgence, c’est une médecine de terrain (s’adapte à toutes  circonstances), pluridisciplinaire (gère toutes les pathologies) et de masse (le plus grand nombre l’emporte sur le plus grave). Compte-tenu de ces critères, tous les médecins peuvent être mobilisés (notamment les anesthésistes, les chirurgiens, les réanimateurs). Mais ce sont les urgentistes qui sont en première ligne.

Les chirurgiens n'ont pas de casaques (blouses médicales) stériles. Il n'y a pas de champ opératoire. Il n'y a pas de respirateurs d'anesthésie donc ils utilisent des respirateurs de réanimation, ce qui n'est pas du tout prévu pour.

Arsène Sabaneev, médecin lillois franco-ukrainien et bénévole en Ukraine

Travailler sous le feu des bombes

Les médecins de guerre doivent apprendre à soigner sous le feu des bombes gérant ainsi la fatigue, la peur, la faim et des interventions à réaliser dans le noir. Ils ne disposent aussi bien souvent pas des mêmes moyens que dans d’autres situations.

Arsène Sabaneev, médecin lillois franco-ukrainien, s'est rendu à Kiev. Il confie combien il était choqué du manque de matériel sur place. "Les chirurgiens n'ont pas de casaques (blouses médicales) stériles. Il n'y a pas de champ opératoire. Il n'y a pas de respirateurs d'anesthésie donc ils utilisent des respirateurs de réanimation, ce qui n'est pas du tout prévu pour", raconte-t-il à Europe 1. Après avoir évalué les besoins précis de ses confrères ukrainiens, le jeune médecin est reparti avec des fixateurs externes de fractures, des bistouris électriques, mais aussi de très précieux kits de secours pour les combattants et les civils pris sous les bombes. "Les kits contiennent ce qu'il faut pour stopper une hémorragie massive", détaille-t-il.

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Les médecins doivent aussi apprendre à travailler dans des hôpitaux qui sont aussi devenus des abris pour civils. "Dans certaines situations, le même hôpital peut devenir centre d'accueil et centre de traitement, avec impossibilité d'évacuer les blessés", détaille Raphaël Pitty aux Échos.

50% des blessés de guerre meurent dans la première heure, aussi appelée la golden hour (heure dorée), d’asphyxie ou d’hémorragie, faute de prise en charge adéquate.Raphaël Pitty, anesthésiste-réanimateur et médecin d'urgence et de catastrophe

Faire preuve d’automatisme pour le triage des patients

La médecine en zone de guerre est très spécifique aussi du point de vue des patients qu’elle traite. 50% des blessés de guerre meurent dans la première heure, aussi appelée la golden hour (heure dorée), d’asphyxie ou d’hémorragie, faute de prise en charge adéquate, explique le site de l’ONG UOSSM France. C’est là que les médecins doivent faire preuve d’automatisme.

L’afflux de blessés entraîne le triage des patients : d’un côté, les urgences immédiates, de l’autre, celles qui peuvent attendre. Par exemple, si un médecin est seul avec deux blessés, il ne doit pas s’arrêter au premier blessé qu’il voit. Le temps qu’il masse le premier, l’autre aura peut-être perdu tout son sang.

Retours d’expérience et transmission de savoir rapides

La médecine de guerre élabore des doctrines pour la gestion des catastrophes futures, qui sont révisables après chaque événement, grâce au retour d’expérience (RETEX). La transmission de ce savoir doit se faire rapidement.

C’est précisément ce que fait le partenariat avec le centre de simulation et d'apprentissage interactif Steinberg de l'université McGill au Canada. Elle a mis sur pied en quelques heures des vidéos traduites en ukrainien pour aider tous les soignants à pratiquer la médecine de guerre. Réanimer, entuber, soigner une plaie provoquée par des éclats d’obus ou un bâtiment effondré, etc. Ces vidéos de quelques minutes expliquent "les notions élémentaires de secourisme et de réanimation", informe le Dr Gerald Fried, directeur du centre de simulation de l’université McGill, à Montréal. "Entre le moment de la demande ukrainienne et la création, il a fallu moins de trois heures, et le produit final a été livré en moins de 24 heures", se félicite-t-il.

Les Casques blancs en Syrie, organisation de protection des civils syriens, prévoient aussi de traduire leurs vidéos pour former les secouristes ukrainiens face aux bombardements russes. 

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Avec la guerre et le changement climatique, les universités proposent de plus en plus de formations à la médecine de guerre. Déjà en 2015,  une formation à la médecine de catastrophe avait ouvert à l'établissement militaire du Val de Grâce, en France, suite aux attentats perpétrés par le groupe État Islamique sur le sol français.