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Confinement en France, un an après : "Nous avons tous été sidérés parce que nous avions une forme de vie qui nous paraissait éternelle"

Illustration. Les Français vivent leur première journée de confinement, le 17/03/20 à Paris (France).
Illustration. Les Français vivent leur première journée de confinement, le 17/03/20 à Paris (France).
AP Photo/Francois Mori.

Entretien. "Nous sommes en guerre". Personne n'a oublié cette phrase prononcée par Emmanuel Macron. C'était il y a tout juste un an, le 16 mars 2020. Lors de son intervention télévisée, le chef de l'État annonçait le confinement total du pays. Une mesure totalement inédite. Comment les Français, contraints de rester chez eux pour limiter la propagation de l'épidémie de Covid-19, ont-ils réagi ? Quels ont été les effets psychologiques d'un tel isolement ?  Nous avons posé la question à Jean-Marc Lhabouz, psychanalyste et préparateur mental.

TV5MONDE : Il y a un an le 17 mars 2020, à midi, la France débutait officiellement son premier confinement. Quelles ont été les conséquences de cette mesure sanitaire inédite sur la santé mentale des Français ?

Jean-Marc Lhabouz : En réalité, le point de départ a été quelque chose de l’ordre d’une sidération. C’est-à-dire que chacun d’entre nous a été très choqué par ce premier confinement qui a touché tout le monde. Nous avons tous été sidérés, choqués à l’extrême, parce que nous avions une forme de vie, qui nous paraissait « éternelle ». Et tout d’un coup, quelque chose est arrivé et a tout changé : le confinement. Face à ce choc, selon nos personnalités, nous avons réagi de façon différente. C’est un choc émotionnel et cognitif parce que tout change.

La surprise a entraîné des chocs émotionnels, qui se sont traduits par exemple par de l’hyperactivité. Certains se sont mis à faire du sport intensément, à ranger chez eux etc… Il s'agit d'une hyperactivité qui répond à un besoin d’action et d’activité. Comme on ne peut plus sortir, marcher, ou faire ce qu’on a envie de faire, eh bien très simplement, on se tourne vers soi, ou on est dans l’hyperactivité.

Pendant le confinement, on a vu fleurir des propositions de yoga, pilates, boxe, de sport dans toutes les catégories et cela a fonctionné. Pour retrouver un équilibre, beaucoup de personnes se sont donc réfugiées dans de l’activité permanente : musique, écriture,  relation avec les autres. Il y a eu une sorte de frénésie d’échanges par vidéo et Internet...

D'autres en revanche ont subi un choc et se sont effondrés. Par conséquent, il y a eu d’un côté une hyperactivité épuisante et de l’autre une dépression, des burn-out etc… Certaines personnes se sont retrouvées sans énergie, parce que leur rythme habituel changeait.  Cette dépression s'est manifestée sous plusieurs formes psychologiques avec des gens qui sont devenus mélancoliques, ou se sont mis à broyer du noir.

Pour certains, la dépression s'est traduite par une absence d’énergie, c’est-à-dire qu’ils se sont repliés sur eux-mêmes et n’ont plus eu de relation sociale particulière. Il a fallu l’environnement, le réseau social, les amis, la famille, des réactions fortes pour sortir de cette situation.

Pour d'autres, ce choc s’est traduit par des insomnies chroniques avec pour conséquence, des fatigues diurnes permanentes, une augmentation exponentielle de la prise de médicaments, des consultations auprès de psychologues. Les gens ont eu besoin de parler et d’échanger. Les consultations auprès de psychiatres ont aussi explosé avec une panoplie de médicaments qui permettaient de réguler l’humeur, de mieux dormir.

A re(voir) : il y a un an, la France vivait son premier confinement

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TV5MONDE : On entend souvent que le deuxième confinement, six mois seulement après le premier, a été encore plus difficile à supporter pour les Français, plus violent. Pourquoi ? Comment l'expliquez-vous ?

Jean-Marc Lhabouz : Je crois que le deuxième confinement a été plus violent pour plusieurs raisons : la première c’est que nous entrions dans l’hiver, alors que lors du premier, nous allions vers l’été. Il est beaucoup plus facile de vivre à l’intérieur quand on a du soleil et que les jours rallongent, que lorsque les jours diminuent, qu’il fait de plus en plus gris, et que notre vitamine D n’est plus qu’un vague souvenir, comme actuellement par exemple.

La deuxième raison, me semble-t-il, est l’impact différent du deuxième confinement avec ces interrogations : " Ah non, ça recommence,  ce n’est pas possible,  est-ce que ça va être toute la vie comme ça ? " Tout d’un coup, il y a eu une espèce d’absence, d’effacement de l’avenir et du futur, en se disant « on a fait ça au printemps, on le refait à l’automne … Les spécialistes  nous annoncent que cela peut durer des années et des années et que nous ne retrouverons sans doute jamais la vie d’avant. " C’est quelque chose de terrible, parce que quand vous n’avez plus d’espoir, vous ne pouvez plus rêver. Résultat : vous vous effondrez bien plus. 

TV5MONDE : Parmi les victimes du confinement, il y a les jeunes, très affectés par les mesures de restrictions face au coronavirus.

Jean-Marc Lhabouz ​: L’avenir habituel, sociétal a été mis entre parenthèses, j’espère que ce n’est qu’une parenthèse. Mais tous les étudiants n’ont pas réagi de la même manière.

D'une part, certains étudiants se sont pris en main et ont travaillé chez eux beaucoup plus. J’ai des exemples d’étudiants et d’étudiantes asiatiques dans mon réseau proche, qui se sont dit : "Puisque c’est comme ça et qu'on n’y peut rien, on ne peut pas retourner en Chine, à Taïwan, au Japon, en Corée etc… Donc on va travailler." Ils ont étudié énormément, multiplié les formations, ils ont même  pris des UV (ensemble de matières constituant une partie d’un examen universitaire) différentes, supplémentaires pour obtenir un maximum de diplômes. Leur personnalité fait qu’ils peuvent se suffire à eux-mêmes plus facilement, et ils ont donc réussi à s’adapter plus facilement.

D'autre part, il y a des étudiants pour qui l’absence de vie sociale a été un enfer. Je les comprends tout à fait parce qu’ils ne pouvaient plus se retrouver, aller se promener, boire des pots, rigoler, flirter etc... Cette catégorie d’étudiants a psychologiquement vraiment besoin des autres.

Alors est-ce que sur le long terme il va y avoir de grandes différences ? Je le pense. Je pense que nous avons une génération, dont une partie va être déséquilibrée.

Je suggère aussi de continuer à rêver, de prendre le temps de rêver et d’imaginer ce que nous ferons, vous, moi, demain, cet été, en 2022.

Jean-Marc Lhabouz, psychanalyste

A re(voir) : Covid-19 et confinement : les étudiants suisses vont mal

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TV5MONDE : En tant que psychanalyste, quels conseils donnez-vous à vos patients pour vivre plus sereinement un confinement ? 

Jean-Marc Lhabouz ​: Le premier conseil que je donne, c’est de se créer des routines avec des moments de plaisir et de joie. Des routines qui peuvent être différentes. Par exemple, le fait d’apprécier d’avoir du temps pour lire, ranger, découvrir des lumières à des heures différentes de la journée dans son appartement, entreprendre des activités auxquelles on avait rêvé depuis des années etc...

Je connais des personnes qui se sont mises à écrire, composer, tricoter, créer un petit potager. Créer une routine, c’est se lever de la bonne façon, au moment où on l’aura décidé, s’habiller aussi - ne pas rester en pyjama, en jogging, c’est-à- dire rester dans une socialité. C’est très important.

Et évidemment, il est bien de prendre contact avec ses amis, sa famille, maintenir des contacts réguliers et ne regarder les informations qu’à certains moments de la journée et de façon très précise. Je conseille à mes patients de ne pas rester scotchés devant la télévision, sinon vous pouvez tomber dans une dépression profonde, en regardant ce qui ne va pas, ce qui se dégrade, ce qui est problématique… 

Je suggère aussi de continuer à rêver, de prendre le temps de rêver et d’imaginer ce que nous ferons, vous, moi, demain, cet été, en 2022, quels sont les défis que je vais me lancer, quels sont les voyages que j’ai envie de faire et partir là-dedans, c’est-à-dire mettre son esprit en contact avec l’avenir, avec le futur.

Se projeter de manière imaginaire aide aussi énormément, parce que notre esprit est ainsi fait. Entre faire comme si et faire, il y a très peu de différences. Vous pouvez vous baigner dans des images de Toscane ou de l’île Maurice, comme vous le souhaitez.

On peut se ressourcer pour de vrai et on peut aussi se ressourcer de manière imaginaire. Par exemple, certaines techniques de méditation vous mènent à créer un monde qui serait bien pour vous, vous pouvez y aller le plus souvent possible pour vous faire du bien. 

Chacun peut le faire et pour cela il n’y a pas besoin d’aller voir un psy, un maître en méditation etc… même si c’est bien aussi d’interagir avec eux.

Quand je me sens submergé par des problématiques, comme l’apparition de variants nouveaux, des réanimations partout, des transferts… je vais dans un endroit que j’ai créé, qui ne correspond à aucune réalité physique. C’est un endroit avec une cascade, du vert, j’y mets la lumière que je veux, de la chaleur, un vent tiède, des oiseaux, un peu de vent et j’y passe du temps. Quand j'en reviens, je suis ressourcé.

Ce qui est important, c’est de se créer un jardin secret et d'y mettre ce que l'on a envie : une rivière, un ruisseau, des amis, un tableau, une musique, des animaux… Car cela incite votre esprit à aller vers quelque chose, à construire, à élaborer un espace qui est le vôtre et dans lequel vous pouvez aller quand vous voulez, comme vous voulez, même si vous êtes dans le métro…

Vous y passez seulement trente secondes, une minute... l'important c'est qu'il s’est passé autre chose et les signaux émotionnels que j’envoie  à mon esprit et à mon corps changent, je me ressource et après je reviens à une autre réalité, à mon travail par exemple. C’est un peu différent d’une méditation. C’est juste un moment où on est centré différemment. 


TV5MONDE : S’il y avait l’annonce ces prochains jours d’un nouveau confinement "dur", comment serait-il vécu ? Comme un désastre psychologique ?

Jean-Marc Lhabouz ​: Ce qui me préoccupe beaucoup, c’est le problème économique. S’il y a désastre psychologique, c’est aussi parce qu’il y aura eu désastre économique, beaucoup de gens s’interrogent ainsi : "Est-ce que je vais garder mon poste ? Qu’est-ce qui va changer dans les mois et années à venir, qu’est-ce qui va se passer économiquement ? Jusqu’où notre gouvernement va-t-il dépenser de l’argent ? C’est-à-dire emprunter pour continuer de payer des chômages partiels, des salaires aux intermittents etc… Jusqu’où va-t-il aller pour pouvoir continuer à payer des APL, le RSA, les allocations familiales, les retraites etc…"

Comme nous ne savons pas, c’est un vrai élément d’incertitude, et cela explique le fait de la thésaurisation : nous essayons tous de mettre de l’argent de côté au maximum parce que on ne sait pas de quoi demain sera fait, ni si nous pourrons continuer à travailler. Cette dimension détermine une grande partie de notre état d’esprit.

Enfin s’il y a un nouveau confinement, -comme je l’ai dit auparavant, comme nous allons vers du beau temps, je pense qu'il pourrait être vécu par certains - je le dis vraiment au conditionnel, un peu comme celui du mois de mars précédent, en 2020. 

TV5MONDE : Selon vous, les gens sont-ils plus stressés par le virus ou par le confinement ?

Jean-Marc Lhabouz ​: Je pense que le stress vient plus du fait de ne pas pouvoir vivre normalement que du virus. Ne pas pouvoir vivre comme on en a envie, rencontrer tout simplement des gens, sortir, aller au musée, au théâtre etc… C’est cela qui, à mon avis, préoccupe plus que le virus.

Les gens qui ont très peur du virus, ce sont ceux qui regardent beaucoup les infos, qui se laissent "balader" par l’ambiance mortifère, là depuis un an.  

Je crois que cela touche aussi le rapport à la mort, c’est-à-dire le rapport à la vie, tout simplement. Selon votre rapport à la mort et donc à la vie, vous allez vivre ce qui se passe comme étant quelque chose qui fait partie des aléas de la vie. Vous allez faire en sorte d’avoir des comportements à la fois alimentaires, physiques, psychologiques et sociaux, pour réduire la rencontre, l’impact et les conséquences de ce virus, en faisant attention par exemple à ce que vous mangez, en prenant de la vitamine D, du zinc, de la vitamine C etc… Ces compléments alimentaires vous aident aussi psychologiquement, parce que vous vous occupez de vous et vous vous en occupez dans le bon sens, c’est-à-dire "je fais attention à moi, au problème de l’alcool, à ce que je mange". Toutes ces choses-là sont très importantes.

Il y a des personnes qui sortent tous les soirs, malgré le couvre-feu, vont à des dîners. Mais il y en a aussi beaucoup qui font des tests tous les jours comme des tests antigéniques à la pharmacie, juste avant d’aller chez des amis par exemple.

Finalement tout cela nous renvoie au plus profond de nous-mêmes : sommes-nous  du côté d’une pulsion de mort ou sommes-nous du côté d’une pulsion de vie ? Est-ce que nous nous faisons confiance pour faire tout notre possible pour continuer à vivre du mieux possible, ou est-ce qu’au contraire nous passons notre temps à craindre d’attraper ce virus, de tomber malade et de mourir ? Ce n’est pas la même chose. Il y a un danger, il est réel.

Pour conclure, je dirais que radicalement, c’est-à-dire à la racine, tout cela dépend de notre rapport à la mort et de notre rapport à la vie. Est-ce qu’on a peur de mourir ou  est-ce qu’on a envie de vivre ?

Moi j’ai envie de vivre et du coup je n’ai pas peur de mourir. Je n’ai pas peur de mourir parce que mon envie de vivre est là et qu'elle englobe chaque moment de mon quotidien, parce que j’aime vivre. Chaque matin quand je me réveille par exemple, juste au moment d’ouvrir les yeux, je me dis que je me remercie d’être en vie et d’être vivant. C’est merveilleux, et là vous vous mettez du côté de la vie. Vous mourrez vivante et vous ne vivrez pas morte.