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Congrès mondial pour la nature : peut-on sauver la biodiversité en l'intégrant à l'économie ?

Mieux protéger la nature  en lui donnant une valeur économique est l'une des pistes retenue par les grandes instance internationales de protection de la biodiversité.
Mieux protéger la nature  en lui donnant une valeur économique est l'une des pistes retenue par les grandes instance internationales de protection de la biodiversité.
(Photo : AP)

L’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) se réunit du 3 au 11 septembre 2021 à Marseille pour son Congrès mondial de la nature. Parmi les moyens concrets envisagés pour rétablir la biodiversité une"financiarisation de la nature" est envisagée. Explications.

Peut-on parvenir à protéger les océans de la pollution des plastiques, de la surpêche, protéger les forêts, empêcher l'extinction des espèces en voie de disparition et conserver ou même rétablir la biodiversité dans son ensemble ? Le Congrès mondial de la nature de l'UICN — qui débute à Marseille ce vendredi 3 septembre 2021 — compte bien répondre "oui" à toutes ces questions, avec des propositions concrètes.

Ce Sommet de la nature à Marseille a pour objectif final de signer 128 recommandations mondiales concrètes, dont 109 ont déjà été votées par les États et les ONG. Ces recommandations doivent permettre de définir les prochains objectifs pour la protection de la biodiversité à l'horizon 2030. Le président de la République Emmanuel Macron lance le Congrès ce 3 septembre 2021, le gouvernement français étant partenaire de l'événement.

Ce Congrès devait avoir lieu — à l'origine — fin 2020. La crise sanitaire mondiale causée par le Covid-19 en a décidé autrement. Ce report a malgré tout servi la cause de l'organisation internationale, celle de la protection de la biodiversité.

L'UICN en quelques mots :

L’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) a été réée en 1948. Elle offre aux organisations publiques, privées et non-gouvernementales les connaissances et les outils nécessaires pour que le progrès humain, le développement économique et la conservation de la nature se réalisent en harmonie. Grâce à son statut officiel d’Observateur des Nations Unies, l’UICN veille à ce que la conservation de la nature soit entendue au plus haut niveau de la gouvernance internationale.  Organisé tous les quatre ans, le Congrès de l'UICN permet aux 1 400 organisations Membres de l’UICN, dont des États, la société civile et les peuples autochtones, de déterminer de façon démocratique les questions les plus urgentes en matière de conservation de la nature, ainsi que les actions à entreprendre pour y répondre. 

Les organisateurs du Congrès de la nature à Marseille estiment que désormais, suite à l'épidémie, quelque chose a changé dans la perception de la biodiversité : "Le monde reconnaît de plus en plus le lien inextricable entre conservation de la biodiversité et bien-être économique et humain, une connexion que la pandémie de COVID-19 a rendue d’autant plus visible." C'est à partir de ce constat — le lien entre bien-être économique et protection de la biodiversité — que l'idée d'une intégration de la nature dans l'économie commence à faire son chemin.

Constats et propositions

L'UICN fait le constat d'une biodiversité en permanente dégradation depuis que l'organisation a établi en 1964 une liste rouge des espèces menacées.

L'UICN indique que "sur les 134 425 espèces étudiées, 37 480 sont classées menacées, soit près de 28%. Parmi ces espèces, 41% des amphibiens, 14% des oiseaux et 26% des mammifères sont menacés d’extinction au niveau mondial. C’est également le cas pour 36% des requins et raies, 33% des coraux constructeurs de récifs et 34% des conifères."

Dans cet état des lieux, l'organisation précise par ailleurs que "la France figure parmi les 10 pays hébergeant le plus grand nombre d’espèces menacées : au total, 1 742 espèces menacées au niveau mondial sont présentes sur son territoire, en métropole et en outre-mer."

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Vidéo promotionnelle du Congrès de l'UICN à Marseille.

Le comité français de l'organisation a établi plus d'une dizaine de priorités dont celle de "la protection des grands singes, des mangroves et des poissons des récifs coralliens, la généralisation des pratiques alternatives aux pesticides, la diminution de la pollution plastique dans les océans, la réduction de l’artificialisation des sols et l'arrêt de la déforestation importée."

On consacre 80 milliards de dollars à la protection de la nature alors qu'il faudrait 800 milliards de dollars.

Maud Lelièvre, Présidente du Comité français de l’UICN

Mais ces mesures, pour être efficaces à l'échelle mondiale, doivent-elles devenir un secteur économique et financier ? Cette discussion est prévue lors du Congrès de Marseille avec une conférence plénière d'ouverture intitulée : "Réaligner l'économie et la conservation [de la nature] : vers un changement systémique en économie et en finance."

La nature, richesse économique majeure ?

Maud Lelièvre, Présidente du Comité français de l’UICN et avocate, rappelle que "la moitié du Produit intérieur brut mondial (PIB) est dépendant de la nature." Ce constat a est aussi celui du Forum économique mondial en 2020. La responsable de l'UICN estime que l'économie est déjà intégrée à la protection de la nature, mais insuffisamment : "On consacre 80 milliards de dollars à la protection de la nature alors qu'il faudrait 800 milliards de dollars selon une étude récente que nous avons publiée."

Cette évaluation, qui établit une valeur monétaire des écosysèmes est souvent utilisée dans les outils de communication, pour faire rentrer les écosystèmes dans le langage économique (…)

Aurore Lalucq, députée européenne, économiste et co-autrice en 2015 de l'ouvrage "Faut-il donner un prix à la nature ?"

Cet enjeu de la "protection de l'environnement par son intégration dans l'économie" est donc désormais un sujet important au sein des institutions internationales.

M. Guterres, le secrétaire général des Nations unies avait déjà lancé une piste en 2020 sur l'entrée de la nature dans le marché économique, en demandant aux gouvernements "de prendre en compte les ressources naturelles et la biodiversité comme des valeurs économiques et financières et à les taxer".

Nature 2050 est un projet avec les entreprises pour financer la restauration de la biodiversité par l'achat de territoires, un peu de la même manière que les plantations pour la compensation carbone.

Maud Lelièvre, Présidente du Comité français de l’UICN

L'économiste et députée européenne Aurore Lalucq, autrice en 2015 avec l'économiste Jean Gadrey de l'ouvrage "Faut-il donner un prix à la nature ?" explique pourquoi cette "monétarisation des ressources naturelles et de la biodiversité" est sur la table : "On a tendance à mélanger les concepts la plupart du temps sur ce sujet, entre le prix, la valeur, la monétisation et le fait d'évaluer certains services rendus par les écosystèmes, notamment. Cette évaluation qui établit une valeur monétaire des écosystèmes est souvent utilisée dans les outils de communication, pour faire rentrer les écosystèmes dans le langage économique dominant, avec l'objectif de montrer que "ça vaut quelque chose" et mettre en évidence leur importance."

Par ailleurs, à titre d'exemple, la spécialiste explique : "Cette évaluation monétaire peut aussi être utilisée pour des services rendus, comme pour rémunérer certains paysans qui entretiennent les haies ou qui n'utilisent pas certains types de pesticides. Cette approche, avec ces outils, n'a donc pas été lancée à l'origine, dans les années 80, pour vendre la nature mais pour tenter de rendre la nature visible, dans un monde dominé par le langage économique où ce qui n'est pas compté ne compte pas. Sachant que l'on risque quand même d'arriver à la création de certains types d'actifs financiers liés à la biodiversité ou à la nature, aujourd'hui."

Monétariser la nature : une fausse bonne idée ?

Les mesures économiques pour la protection de la nature et de la bodiversité sont de plusieurs ordres. L'UICN recommande d'inciter "les bailleurs de fonds publics bilatéraux et multilatéraux à augmenter la part de subventions dédiées à la biodiversité dans les pays en développement (…)" et appelle à "la mobilisation du secteur financier – banquiers, investisseurs, assureurs – à investir pour préserver la biodiversité."

Maud Lelièvre donne un exemple : "l'UICN organise des projets de compensations. Nature 2050 est par exemple un projet avec les entreprises pour financer la restauration de la biodiversité par l'achat de territoires, un peu de la même manière que les plantations pour la compensation carbone. Ce projet a déjà permis l'achat et la restauration de 850 000 mètres carré de biodiversité restaurée, qui vont être suivis jusqu'en 2050." Ce projet de restauration est l'un des nombreux autres développés en France dans le cadre de ce programme Nature 2050.

Le président du Fonds mondial pour la Nature (WWF International), a estimé quant à lui que les investissements financiers dans une transition positive pour la nature "pourraient générer jusqu’à 10 milliards de dollars en valeur commerciale annuelle et créer près de 400 millions d’emplois au cours de la prochaine décennie". La protection de la biodiversité va-t-elle devenir à  terme un secteur économique lucratif comme un autre ?

On marche sur la tête, parce qu'on sait très bien que l'enjeu n'est pas d'intégrer la nature à notre vision du monde économique, mais au contraire de faire l'inverse.

Aurore Lalucq, députée européenne, économiste et co-autrice en 2015 de l'ouvrage "Faut-il donner un prix à la nature ?"

Au delà de ces facteurs d'enrichissement ou de création d'emplois, la "monétarisation de la nature" envisagée n'est pourtant pas une simple amélioration des investissements dans les secteurs de la protection de l'environnement. Des investissements qui peinent encore par ailleurs à se montrer véritablement efficaces sur le terrain. C'est donc la création d'un "marché des services écosystémiques" (par exemple la pollinisation des cultures par les insectes) — déjà évoquée au sommet sur la biodiversité des Nations Unies il y a un an — qui semble l'une des pistes les plus privilégiées pour "monétiser la nature à des fins de protection".

Interrogée sur le sujet, Aurore Lalucq estime qu'"On marche sur la tête, parce qu'on sait très bien que l'enjeu n'est pas d'intégrer la nature à notre vision du monde économique, mais bien au contraire de faire tout l'inverse." La députée-économiste précise qu'il "ne doit pas s'agir d'adapter la nature ou les écosystèmes en valeur financière et monétaire pour les taxer, mais il s'agit de dire que le système économique dans son ensemble doit accepter et respecter les limites de la biosphère."

L'idée que l'efficacité des marchés, si elle était mise à la disposition de la protection de la nature pourrait permettre d'améliorer cette protection est un raisonnement ahurissant pour la spécialiste, qui souligne que "Cette approche est terrible, parce que c'est cette pseudo efficacité-là qui est en train de tuer la bonne vie sur Terre. Notre système économique est parfaitement corrélé avec la destruction de l'environnement. Donc le raisonnement ne tient pas une seule seconde."

Et de conclure : "On est persuadé que c'est en faisant gagner de l'argent aux gens avec la nature qu'on va s'en sortir. Mais cela ne fonctionne pas comme ça. L'idéologie néolibérale actuelle pense qu'à chaque fois qu'il y a un problème c'est parce qu'il n'est pas régulé par le marché. Pourtant à chaque fois que l'on a voulu régler les problèmes de cette manière, ça n'a pas fonctionné. Les systèmes de quotas pour les émissions carbone en sont la démonstration, tandis que la réglementation pure par les États est performante comme dans les cas des pluies acides en Europe ou du trou dans la couche d'ozone, au niveau mondial." Le sujet d'une financiarisation de la nature divise les différents acteurs impliqués dans la protection de la biodiversité. Le Congrès de Marseille va dans tous les cas permettre d'aborder ce sujet… qui pourrait devenir central dans les années qui viennent.