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Contestation contre la réforme des retraites : un moment charnière du quinquennat Macron ?

Cortège de la manifestation parisienne le jeudi 5 décembre.<br />
©AP Photo / David Vincent
Cortège de la manifestation parisienne le jeudi 5 décembre.
©AP Photo / David Vincent

Le gouvernement français a été confronté à une forte mobilisation et des manifestations massives contre la réforme des retraites ce jeudi 5 décembre. Alors que la grève se poursuivaitt ce vendredi, les syndicats ont décidé d'une nouvelle journée d'actions mardi. Depuis plusieurs jours, le gouvernement tente de rassurer les Français. Difficile exercice que décrypte pour TV5MONDE Philippe Moreau-Chevrolet, spécialiste de la communication politique.

En matière de communication de crise vaut-il mieux expliquer au risque de fédérer les mécontentements ou ne rien dire et... fédérer les mécontentements ? Les membres du gouvernement d'Edouard Philippe se succèdent dans les médias pour expliquer les contours du futur projet de loi sur la réforme des retraites. Mais la communication auprès des Français a du mal à passer. C'est ce que nous explique Philippe Moreau-Chevrolet, président de MCBG Conseil et professeur à Sciences Po Paris.


TV5MONDE : Comment analysez-vous la communication du gouvernement français ces dernières semaines ?

Philippe Moreau-Chevrolet : La raison pour laquelle tout le monte semble nerveux c'est le souvenir du mouvement des "Gilets jaunes". Dans l'inconscient collectif - que ce soit le gouvernement ou les Français- c'est une période très traumatisante. On se souvient que l'exécutif avait perdu la main durant toute une journée de manifestation avec le président Macron au G20 en Argentine ; Christophe Castaner venait d'être nommé ministre de l'Intérieur donc il n'avait pas vraiment d'autorité et un désordre qu'on n'avait jamais vu régnait à Paris, avec un vrai sentiment de perte de contrôle. Le pays a été bloqué durant 13 semaines.

Le gouvernement a une peur panique que cela se réitère surtout à la veille des élections municipales. Tout le monde a pris conscience de la gravité de la situation mais le souci pour le gouvernement c'est que le mouvement est populaire (68% des Français estiment que le mouvement de grève du 5 décembre contre la réforme des retraites est justifié selon un sondage Odoxa-Dentsu Consulting pour franceinfo et Le Figaro publié mercredi 4 décembre, ndlr). Ce n'est pas une grande cause unique contre la réforme des retraites mais c'est l'addition de petites revendications qui finissent par former une grosse revendication.

Le problème de la réforme des retraites c'est que personne ne la comprend donc c'est très anxiogène. Le gouvernement et le haut-commissaire aux retraites, Jean-Paul Delevoye, ne sont pas d'accord sur la réforme. Et c'est très curieux de la part de l'exécutif d'avoir choisi de lancer ce débat maintenant avant les élections et à la date anniversaire des "Gilets jaunes". C'est un choix très risqué. Le problème c'est qu'il n'y a personne autour d'Emmanuel Macron pour désamorcer la situation. Tout le monde s'est contredit sur les retraites donc il n'y a plus vraiment d'interlocuteurs. Le seul qui peut parler c'est Emmanuel Macron mais il a déjà beaucoup donné de sa personne lors du grand débat. Est-ce qu'il est encore audible aujourd'hui ? C'est une vraie question.

 
Nous avons deux camps qui ne ne se parlent plus. Un duel s'est mis en place entre les Français et Emmanuel Macron.


Le message du gouvernement a du mal à passer. Est-ce un manque de clarté ou une partie des Français ne veut-elle plus écouter ses dirigeants ?

P. MC. : Au lieu d'avoir un discours clair dès le départ, on n'a eu que des couacs. Cette réforme a été vendue sans message principal, sans explications et avec une multitude d'intervenants de même niveau (ministres, haut commissaire...) avec des points de vue différents, et le président qui n'a pas l'air de vouloir arbitrer. Le gouvernement a perdu la bataille de la communication sur les retraites.

Aujourd'hui il y a un réel fossé entre le gouvernement et la population : non seulement il n'y a plus de confiance mais il n'y a plus de communication possible. On a l'impression qu'on a à faire à un président qui aime se faire peur, qui aime se retrouver dans des situations de défis, seul face au peuple. Le gouvernement est convalescent de la crise précédente. Pourquoi un gouvernement qui est en récupération lance une réforme sans prévoir une communication qui fonctionne sachant que cela va déclencher des tensions majeures dans le pays ? On a l'impression que le gouvernement a perdu tout sens politique. Ce qui est très étonnant parce que ce gouvernement avait une façon de communiquer tout à fait maîtrisée et qui a fonctionné durant 18 mois, jusqu'à l'affaire Benalla.

Depuis, l'exécutif n'arrive plus à renouer avec les Français. En fait c'est un gouvernement qui passe son temps à se tirer une balle dans le pied et à se mettre lui-même dans des difficultés insurmontables alors que personne ne lui demande de le faire, même dans sa propre majorité. On a l'impression que ce n'est pas géré politiquement. Il y a une vraie interrogation sur la gouvernance. Et je pense qu'un remaniement à ce stade n'est plus à exclure.