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Contestation en Iran : "les pressions nationales et internationales sur la République islamique fonctionnent"

La diaspora iranienne et ses soutiens se rassemblent aussi pour appuyer le mouvement de contestation iranien, comme ici à Paris, le 2 octobre. La banderole reprend le slogan de la mobilisation : Femmes, vie, liberté. AP/ Aurelien Morissard.
La diaspora iranienne et ses soutiens se rassemblent aussi pour appuyer le mouvement de contestation iranien, comme ici à Paris, le 2 octobre. La banderole reprend le slogan de la mobilisation : Femmes, vie, liberté. AP/ Aurelien Morissard.

Depuis le 16 septembre, l'Iran est agité par une mobilisation populaire, qui réclame la chute du régime. Face à l'étendue de la répression, Mahnaz Shirali, sociologue et spécialiste de l’Iran, craint que le pays se trouve "à la veille d'une catastrophe".  Elle décrit toutefois comment le peuple reste mobilisé et s'organise. Entretien.

TV5MONDE : Ce mardi 29 novembre, les autorités iraniennes ont déclaré que 300 personnes étaient mortes depuis le début du mouvement de contestation dans le pays. Les ONG avancent un chiffre plus élevé, mais cette déclaration démontre-t-elle une forme de reconnaissance de la répression ? 
 
Mahnaz Shirali, sociologue, spécialiste de l’Iran : Les autorités disent qu’il y a 300 morts, mais qu’elles ne les ont pas tués. Elles prétendent que les filles sont tombées par la fenêtre, se sont suicidées, sont malades, ont succombé à des crises, ... 
 
C'est ça qui est intéressant. Le régime n'ose pas prendre la responsabilité de ses tueries. Un jeune garçon de dix ans a été assassiné, par une balle dans le cœur. Ils ont diffusé son affiche partout, en disant « C'est le martyr de l'islam », alors que ce sont eux qui l'ont tué. Vous voyez l'hypocrisie du régime : ils ont obligé sa mère à venir à la télévision pour dire que oui, ce garçon n'a pas été tué par les soldats. La mère a porté une robe rouge, et a répété ce qu'on lui avait demandé. Mais la robe rouge trahissait en fait ses paroles : le noir est la couleur du deuil, alors que le rouge, pour son ethnie, réclame la vengeance. C’était un acte symbolique vraiment très significatif. 

TV5MONDE : Comment cette répression s’est-elle développée depuis le début du mouvement, il y a deux mois et demi ? 
 
Mahnaz Shirali : La répression s'est aggravée dans les villes frontalières, loin de la capitale. Par exemple, le 21 novembre, les autorités ont lancé un gaz toxique dans la ville de Djavanroud. Mais elles n'osent pas massacrer les Iraniens dans les grandes villes. L'échelle de la violence n'y est pas comparable.
 
Les vrais leaders du mouvement révolutionnaire aujourd'hui en Iran, ce sont les réseaux sociaux
Mahnaz Shirali, sociologue, spécialiste de l’Iran.
Quand les personnes qui pourraient être exécutées sont reconnues par la communauté internationale, quand leur nom est dévoilé, elles ne risquent pas grand-chose parce que la République islamique n'ose pas les toucher. Elle cible surtout les personnes inconnues, les villes lointaines, les identités non dévoilées. 16 000 Iraniens ont été arrêtés durant les deux derniers mois. Nous connaissons l'identité de 3 000 d'entre eux environ. Le reste n’est pas connu, parce que les familles ont peur de dévoiler le nom de leurs enfants, et ce sont eux qui risquent gros. 

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TV5MONDE : Et du côté des manifestants, comment décririez-vous l'évolution ?
 
Mahnaz Shirali : Depuis début septembre, on observe une évolution majeure. Au début, on voyait un mouvement spontané, émotif, et on craignait son refroidissement. Les mouvements de masse se lèvent et s'éteignent très facilement. Mais contrairement aux attentes, nous avons remarqué que c'est un mouvement qui a réussi à s'organiser très rapidement. 
 
Une organisation très importante s'est dévoilée : on a vu des têtes pensantes, des théoriciens, des leaders. Je pense par exemple aux deux anciens footballeurs, Ali Karimi et Voria Ghafouri. Quand ils disent quelque chose, tout le monde les écoute. Il suffit qu’Ali Karimi dise : « Sortez dans la rue » et demain, des milliers de personnes seront dans la rue. 
 
Il y a aussi des chaînes d'information qui diffusent des vidéos et des informations d'une manière très rigoureuse, en ne laissant pas du tout filtrer de fausses images. 
 
On est donc face à un mouvement très organisé, à sa manière. Ce n'est pas une organisation classique, c'est une organisation qui se fait sur les réseaux sociaux, par les réseaux sociaux, à travers les réseaux sociaux. Les vrais leaders du mouvement révolutionnaire aujourd'hui en Iran, ce sont les réseaux.
 
C'est la première fois depuis 40 ans que la France prend une position aussi claire pour critiquer les crimes de la République islamique.
TV5MONDE : Les mots d'ordre sont-ils devenus plus radicaux au fur et à mesure de la mobilisation ?
 
Mahnaz Shirali : Dès le début, ils étaient radicaux. Dès le début, les manifestants ont dit « À bas Khamenei, à bas la République islamique ». Ils n'ont pas changé de slogan. Depuis, ils veulent une seule chose, la chute du régime.

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TV5MONDE : Comment la communauté internationale influe sur la situation ? 
 
Mahnaz Shirali : Hier, (le 28 novembre, NDLR) il s'est passé quelque chose de très important. L'Assemblée nationale en France a voté pour la résolution d’Hadrien Ghomi, qui représente une condamnation totale de la République islamique d’Iran. Les députés ont reconnu la République islamique comme l'auteur des exactions et des crimes commis en Iran depuis mi-septembre 2022. 
 
La résolution a été accueillie par les Iraniens à bras ouverts, ils étaient ravis, et on en a parlé partout. Ce genre d'actions constituent un soutien moral extrêmement important pour les Iraniens. Évidemment, ils espèrent que cela aboutisse à des mesures concrètes. Mais c'est la première fois depuis 40 ans que la France prend une position aussi claire pour critiquer les crimes de la République islamique.
 
TV5MONDE : À quoi exactement font référence ces « mesures concrètes » ? 
 
Mahnaz Shirali : Les Iraniens disent qu’il faut fermer l'ambassade des mollahs, renvoyer leurs ambassadeurs, renvoyer les enfants des dirigeants de la République islamique qui vivent à l'étranger, en France et ailleurs. Mais ce n'est pas aussi simple que ça. Ils ne comprennent pas que dans les pays démocratiques, il y a quand même des limites, par exemple sur l’ingérence. 
 
Ce n'est pas évident aujourd'hui, dans cette ambiance, de communiquer facilement avec les Iraniens, parce qu'ils sont très exigeants envers les États démocratiques. Je les comprends. Mais je comprends aussi la situation de ces pays. Ils ne peuvent pas tout faire, évidemment, mais on espère que la résolution débouche sur des mesures concrètes.
 
Le régime décharge sa rage sur les villes frontalières, sur les régions vraiment démunies. 
TV5MONDE : Est-ce que ce type de réaction internationale peut peser dans la balance de ce qu’il se passe en Iran ?
 
Mahnaz Shirali : Absolument, oui. Ça empêche la République islamique de massacrer impunément les Iraniens. Quand il y a des résolutions ou des décrets de ce genre, c'est un message. Un signal extrêmement fort, envoyé à la République islamique pour qu'elle sache qu’elle n'est pas seule au monde, qu’elle n'est pas sur une île déserte, et qu’elle ne peut pas s’en prendre à ses propres habitants comme elle le souhaite. 
 
Donc ce qui s'est passé était vraiment très important. J'espère qu'il y aura encore d'autres mesures, plus concrètes que celle-ci.
 
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TV5MONDE : Au sujet de cette exposition internationale, quel rôle joue la participation de l’Iran à la Coupe du monde de football en ce moment ? L’équipe iranienne n’a pas chanté l’hymne au premier match, avant de s’y contraindre au suivant. 
 
Mahnaz Shirali : Face à l'équipe de foot, les Iraniens sont divisés. Les uns pensent que c'est une équipe du régime, qu’il ne faut pas la soutenir. Ils disent : « Que les footballeurs iraniens gagnent ou qu'ils perdent, ce n'est pas du tout notre affaire. Notre affaire, c'est la révolution. Et nous ne devons pas faire attention à ces vendus, parce qu'ils ont serré la main d’Ebrahim Raïssi, le ‘président boucher’ ». Et les autres disent qu’une équipe de foot est toujours du côté du peuple. Même si les joueurs ont serré la main de Raïssi, même s’ils ont chanté l'hymne national. Ils étaient obligés de le faire, parce que les membres de leur famille, leurs enfants, leurs épouses étaient sous pression. « On les comprend, ils sont toujours les enfants du pays. »

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Donc il y a quand même beaucoup de discussions autour de cette question. Aujourd'hui, les Iraniens ont décidé de sortir dans la rue. Que l'Iran gagne ou perde, ça n’a aucune importance. Selon l’expression des jeunes, il faut « dominer les rues », il faut « posséder les rues ». Quel que soit le résultat du match, ils vont sortir, et profiter de cet événement pour montrer leur rejet du régime.
 
TV5MONDE : Comment interpréter les libérations de prisonniers accordées après la victoire de l’équipe ?
 
Mahnaz Shirali : Je pense que les pressions internationales et nationales sur la République islamique fonctionnent. On le voit par exemple avec la libération de Hossein Ronaghi (militant des droits de l’homme, en grève de la faim, libéré le 26 novembre, NDLR) ou de Voria Ghafouri (footballeur kurde, critique célèbre du régime, libéré à la même date, NDLR). Ces deux personnes ont été acclamées par les Iraniens : le régime ne pouvait pas les tuer, ou les garder en prison. Ils étaient tellement connus. Le soir où on a emmené Hossein Ronaghi à l'hôpital, les gens à Téhéran sont sortis et se sont réunis autour. 
 
Dans cette situation, la République islamique n'ose pas faire plus. La répression, la torture, le viol, l'exécution, c'est davantage pour les prisonniers inconnus. C’est aussi le cas dans les villes frontalières comme Zahedan (capitale du Sistan-Balouchistan, province pauvre où le mouvement de contestation est particulièrement actif et réprimé, NDLR), ou au Kurdistan. 
 
Hier, j’ai lu que les autorités ont exécuté seize Baloutches (minorité ethnique du sud-est du pays, NDLR) : on ne connaît même pas leur nom, ils n’ont pas de fiche d'état civil. Là, pour le régime, c'est très facile. Il n'ose pas réprimer de la même manière à Téhéran, ou dans les grandes villes. Par contre, il décharge sa rage sur les villes frontalières, sur les régions vraiment démunies. C'est vraiment quelque chose sur quoi il faut insister : la terreur règne davantage dans ces endroits démunis.

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TV5MONDE : Quel scénario peut-on imaginer aujourd'hui ? Est-ce probable que le mouvement parvienne à déstabiliser le régime ? Est-ce que la répression peut venir à bout des manifestants ?
 
Mahnaz Shirali : On a d'un côté un peuple qui a ses exigences, de l'autre un régime qui n'arrive pas à négocier, ou à résoudre la crise. La République islamique n'est pas capable de répondre aux réclamations des Iraniens. Donc, quelle est la solution ? Est-ce que les Iraniens vont oublier leurs exigences ? Ce n’est pas possible. Est-ce que le régime va se réformer ? Ce n'est pas possible. 
 
Vous voyez, on est dans une crise politique très profonde. Et ce que je crains, c'est que la République islamique soit égale à elle-même et réponde à cette crise par le langage de force. Elle pourrait soit continuer à massacrer les Iraniens, soit créer une crise plus importante, une guerre régionale par exemple, pour pouvoir sortir de cette crise intérieure. Je pense vraiment qu’on est à la veille d'une catastrophe. La République islamique est capable de continuer tout ce qu’elle a fait jusque-là, en plus grave, dans les jours à venir. C'est pourquoi la vigilance de la communauté internationale est primordiale.
 
TV5MONDE : Est-ce possible que le régime choisisse d'assouplir un peu certaines règles pour se « racheter » auprès des manifestants ? 
                                                                                                           
Mahnaz Shirali : Premièrement, je pense qu'ils ne sont pas capables. Ils n'ont pas cette flexibilité. Le régime est totalement figé. Deuxièmement, je pense qu'aujourd'hui la société est trop excédée. Le peuple est devenu complètement radical dans ses demandes, il ne veut plus négocier. Là, les Iraniens ne veulent qu'une chose : le départ des ayatollahs et rien d'autre.
 
J’ai par exemple vu un tweet qui disait : « Même si vous nous autorisez à faire de strip-teases dans les rues de Téhéran, même si de la vodka coule dans les robinets, même si on peut danser à longueur de journée, on ne veut plus de vous. Il faut que vous partiez parce que vous avez détruit notre pays. »
 
TV5MONDE : Selon vous, une victoire populaire est-elle possible ? Ou le régime est-il trop bien installé pour que ça puisse arriver ?
 
Mahnaz Shirali : C'est un régime dictatorial, qui a, en plus des armées à sa disposition, tous ses paramilitaires régionaux : les Zainebiyoun du Pakistan, les Fatimides d'Afghanistan, Hachd al-Chaabi en Irak, le Hezbollah du Liban, le Hamas en Palestine. Il est très fort. Mais je pense aussi qu'on est en XXIᵉ siècle : même les régimes les plus forts comme la République islamique doivent se plier face à la volonté du peuple. Même si le régime lance une bombe atomique sur la tête des Iraniens, les Iraniens ne vont pas se calmer. Ils veulent la liberté et la démocratie.