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"Convention de la droite" de Marion Maréchal : "Voulons-nous avoir un Bolsonaro aux prochaines élections ?"

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L'ancienne députée d'extrême droite Marion Maréchal a organisé une "convention de la droite" ce samedi 28 septembre 2019. Le discours qui y a été tenu par le journaliste et polémiste Eric Zemmour, axé sur la théorie complotiste du "Grand remplacement", pose question sur l'essence idéologique et politique de ce mouvement en cours de constitution. Analyse avec Gérard Noiriel, historien. 

Comment distinguer des propos politiques de droite, de propos d'extrême droite ? Là est visiblement la question — qui ne devrait pourtant pas se poser — mais qui surgit depuis hier avec la convention de Marion Maréchal. Une convention annoncée comme étant "de droite" et ayant réuni un millier de personnes. Mais avec à la tribune, des penseurs et promoteurs des idées… d'extrême droite, dont Eric Zemmour, en invité principal.

Zemmour nous considère, nous les historiens, comme une sorte de mafia, à la solde du pouvoir, et qui ne feraient pas de recherches scientifiques (…)Gérard Noiriel, historien, auteur de "Le venin dans la plume : Edouard Drumont, Eric Zemmour et la part sombre de la République".

Un seul intervenant non affilié à ces idées — et très provocateur pour l'auditoire — s'est exprimé et a été hué par la foule ou traité de "collabo" : Raphaël Enthoven. Les idées xénophobes et suprémacistes du "Grand remplacement", promues par Renaud Camus, ont donc été largement diffusées lors de cette "convention de la droite", par un Eric Zemmour plus décomplexé que jamais.

Les jeunes Français vont-ils accepter de vivre en minorité sur la terre de leurs ancêtres ?Extrait du discours d'Eric Zemmour lors de la "Convention de la droite" du 28 septembre 2019

Un Zemmour décomplexé, au point de refaire l'histoire et détourner les réalités scientifiques historiques pourtant bien établies par les chercheurs.  Ce que l'historien, Gérard Noiriel, démontre et dénonce dans son dernier ouvrage : "Le venin dans la plume : Edouard Drumont, Eric Zemmour et la part sombre de la République".

Eric Zemmour : un Drumont du XXIème siècle

"Tous nos problèmes aggravés par l’immigration sont aggravés par l’islam (…) Les jeunes Français vont-ils accepter de vivre en minorité sur la terre de leurs ancêtres ? Si oui, ils méritent leur colonisation, sinon ils devront se battre pour leur libération." C'est ainsi que le journaliste et polémiste Eric Zemmour présentait hier la société française, lors de la première "Convention de la droite" organisée par Marion Maréchal. Une vision très inquiétante, celle d'un pays miné et "colonisé" par l'immigration — africaine  — et condamné, selon lui, par une déferlante migratoire telle qu'elle finirait par mettre en minorité les habitants "d'origine", les "Français de souche" dans le vocabulaire propre aux idéologues d'extrême droite. Le chercheur et historien Gérard Noiriel vient de publier un ouvrage pour répondre aux théories d'Eric Zemmour, à la fois fausses et radicalement opposées à la déclaration universelle des Droits de l'Homme tout comme envers le premier article de la Constitution française. 

On fabrique des best sellers à partir d'un tissu d'inepties. Alors, on le reconnaît aujourd'hui pour Drumont, mais pour Zemmour il y a des gens qui lui font sa popularitéGérard Noiriel, historien de "Le venin dans la plume : Edouard Drumont, Eric Zemmour et la part sombre de la République"

L'historien commence par rappeler, que comme dans tout populisme, il y a chez Zemmour un très fort anti-intellectualisme. Noiriel dénonce les propos du journaliste sur les historiens et le danger que cela implique : "Zemmour nous [les historiens, ndlr] considère comme une sorte de mafia, à la solde du pouvoir, et qui ne feraient pas de recherches scientifiques mais seraient des nouveaux prêtres, au service des migrants ou des partis de l'étranger. Je trouve ça insultant, insupportable et très dangereux politiquement." Pour Gérard Noiriel, le fondateur de ce type de discours de haine est Edouard Drumont, le journaliste, polémiste et promoteur de l'antisémitisme en France au XIXème siècle. 

Édouard Drumont (né à Paris le 3 mai 1844, mort à Paris le 3 février 1917), Le chantre de l’antisémitisme dans la France du XIXème siècle (histoire-image.org)  :  

"C’est grâce à l’affirmation d’un antisémitisme virulent qu’Édouard Drumont acquiert une forte notoriété dans la France de la fin du XIXe siècle. En plus du best-seller qu’a constitué La France juive (65 000 exemplaires vendus en un an), Drumont en publie une version illustrée en 1887 et crée en 1892 un journal d’opinion, ouvertement antisémite, La Libre Parole. Cette mise au pilori des juifs sera portée à son paroxysme lors de l’affaire Dreyfus (1894/1906) par Drumont et par beaucoup d’autres tels Maurras ou Barrès. 

Ce corpus idéologique s’appuie également sur un antiparlementarisme forcené et sur un rejet de la république opportuniste et parlementaire. La Libre Parole sera d’ailleurs à l’origine du scandale politico-financier du canal de Panamá (1892), où seront impliquées des personnalités comme Clemenceau ou Albert Grévy (frère de l’ancien président).

Édouard Drumont s’inscrit donc dans un mouvement d’extrême droite antisémite et antirépublicain, non majoritaire à l’époque, mais fortement actif dans la vie publique. Loin d’être un individu isolé et dépourvu de soutiens, il fut un homme de son temps."

Et Eric Zemmour, comme Drumont en son temps, a lui aussi publié un "best seller", non plus cette fois-ci antisémite, mais islamophobe. Le polémiste a d'ailleurs été condamné récemment pour provocation à la haine raciale, après des propos tenus dans une émision de télévision. Gérard Noiriel rappelle que dans les deux cas, celui de Drumont et celui de Zemmour, "On fabrique des best sellers à partir d'un tissu d'inepties. Alors, on le reconnaît aujourd'hui pour Drumont, mais pour Zemmour il y a des gens qui lui font sa popularité.

L'antisémitisme et l'islamophobie comme tremplin politique

Gérard Noiriel, spécialiste des origines de l'antisémitisme en France explique que les méthodes employées par Drumont sont similaires à celles de Zemmour. Le scandale et la polémique pour exister, "Mettent en place toute une mécanique, qui est aussi économique", rappelle l'historien. Occuper une place de plus en plus importante dans les médias et être condamné par la justice pour pouvoir se présenter en victime, en jouant sur le discours des dominants et des dominés, telles sont les mécaniques de Zemmour, comme celles de Drumont. L'antisémitisme et l'islamophobie sont "deux discours de haine" qu'analyse l'historien, précisant qu'ils "se ressemblent dans la réthorique. Une réthorique identitaire".  La France, éternelle est présentée dans les deux cas comme une victime de l'étranger, que ce soit à l'époque de Drumont ou celle de Zemmour. "Il y avait la figure du Juif et aujourd'hui celle du Musulman", explique l'historien, qui souligne que la théorie du "Grand remplacement" parle de survie de la race, avec "l'obligation d'éliminer ceux qui veulent nous envahir sous peine de disparaître.

Les gens qui suivent le plus Eric Zemmour sur les réseaux sociaux sont des gens qui appellent à la violence. Est-ce que c'est ça que nous voulons en France ? Gérard Noiriel, chercheur en Histoire

Gérard Noiriel a lu tous les livres de Zemmour et a contredit scientifiquement toutes les théories qui y sont développées. Mais pour le chercheur, les changements dans le traitement de l'information, les technologies dont celles soutenant les réseaux sociaux ont changé la donne et il est plus difficile de lutter contre les idées haineuses de personnes comme Eric Zemmour.  "Les gens qui suivent le plus Eric Zemmour sur les réseaux sociaux sont des gens qui appellent à la violence. Est-ce que c'est ça que nous voulons en France ?", demande le chercheur. Les médias cherchent l'audience grâce aux polémiques, aux provocations et offrent des sortes de tremplin pour les idées les plus populistes, selon l'historien, qui finit par demander : "Est-ce que nous voulons avoir, dans deux ou trois ans en France, l'équivalent d'un Trump ou d'un Bolsonaro ?"

La question a le mérite d'être posée, question à laquelle  la "Convention de la droite" de Marion Maréchal semble décidée à répondre… par l'affirmative.