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COP28 aux Émirats arabes unis : peut-on à la fois défendre l’utilisation d’énergies fossiles et l’environnement ?

Sultan Al-Jaber, ministre de l'Industrie des Émirats arabes unis lors de son discours à la COP26 à Glasgow, en Écosse, le 10 novembre 2021.
Sultan Al-Jaber, ministre de l'Industrie des Émirats arabes unis lors de son discours à la COP26 à Glasgow, en Écosse, le 10 novembre 2021.
AP Photo/Alberto Pezzali

Le PDG de la compagnie pétrolière nationale des Émirats arabes unis présidera la COP28. Cette nomination suscite de vives critiques parmi les militants de l’environnement. Un magnat du pétrole peut-il devenir un défenseur de l’environnement ? Décryptage.

En 2023, la COP28 se tiendra aux Émirats arabes unis. Le pays du Golfe figure parmi les principaux exportateurs de pétrole au monde. Cette énergie fossile lui a permis de connaître une croissance économique fulgurante. C’est d’ailleurs le Sultan Al-Jaber PDG de la compagnie pétrolière nationale des Émirats arabes unis qui sera chargé de présider la conférence de l’ONU sur le climat. 

Qui est Sultan Al-Jaber ?

  • Sultan Al-Jaber est le PDG de l’Abu Dhabi National Oil Company (ADNOC) depuis 2016.
  • Il est également le ministre de l’Industrie et des technologies avancées.
  • Il pilote également Masdar, une entreprise publique d'énergies renouvelables, qui a investi dans plus d'une quarantaine de pays depuis sa création en 2006 et qui a fondé une ville du même nom.
  • En 2022, il a dirigé la délégation des Émirats arabes unis à la COP27 en Égypte. 
  • En 2009, il avait été nommé au sein du groupe consultatif sur l'énergie et le changement climatique à l'ONU par le secrétaire général de l'époque, Ban Ki-moon. 
  • Âgé de 49 ans, il a étudié aux États-Unis et au Royaume-Uni.

En plus d’être le patron du géant pétrolier ADNOC, Sultan Al-Jaber est également le ministre de l’Énergie émirati et négociateur de son pays à l’ONU pour le climat. Il est également le dirigeant de Masdar, l’entreprise émiratie d’énergies renouvelables. Selon un communiqué de l’agence de presse WAM, il sera le premier PDG à présider une COP. 

Cela va plus loin que confier au renard la charge du poulailler.Teresa Anderson, membre d'ActionAid

Des activités incompatibles ? 

Cependant, sa double-casquette lui attire de nombreuses critiques de la part des militants de l’environnement. Harjeet Singh, de l’organisation Climate Action Network International estime que cela constitue “un conflit d’intérêt scandaleux” et dénonce l’influence des lobbyistes des combustibles fossiles. Teresa Anderson, d’ActionAid, considère de son côté que “cela va plus loin que confier au renard la charge du poulailler.”

Chantre de l’industrie pétrolière dans son pays, Sultan Al-Jaber se retrouve à la tête d’un événement censé lutter avant tout contre le réchauffement climatique, les effets de serre mais également préparer ce que l’on appelle l’ère de l'après-pétrole.Sébastien Boussois, spécialiste des pays du Golfe

Sébastien Boussois, chercheur en relations euro-arabes associé au CECID (Université Libre de Bruxelles) et spécialiste des pays du Golfe estime que “c’est un peu comme si on avait nommé le PDG de Total à la tête de la COP.”Chantre de l’industrie pétrolière dans son pays, Sultan Al-Jaber se retrouve à la tête d’un événement censé lutter avant tout contre le réchauffement climatique, les effets de serre mais également préparer ce que l’on appelle l’ère de l'après-pétrole, résume-t-il. Toute la question est de savoir si c’est une bonne chose ou non d’impliquer quelqu’un qui ressemble plus à un agent pollueur.”

Mohammed ben Zayed n’a pas une conscience climatique plus importante que d’autres dirigeants des pays du Golfe, il est pragmatique.
Sébastien Boussois, spécialiste des pays du Golfe

Selon le chercheur, “ce n’est pas totalement infondé d’impliquer, à condition que cela mène à quelque chose, un personnage central de l’industrie pétrolière pour aussi préparer l’après-pétrole avec ces entreprises-là.” Rachel Kyte, doyenne de la Fletcher School de l’université de Tufts aux États-Unis souligne également à l’AFP le “dilemme” auquel fera face Sultan Al-Jaber. “Les Émirats arabes unis cherchent à être la source d’énergies fossiles la plus économique et la plus efficace, alors que la production mondiale doit baisser, constate-t-elle. Il ne peut plus y avoir de développement d’énergies fossiles.

Par ailleurs, Sultan Al-Jaber est proche de l’émir d’Abou Dhabi et président des Émirats arabes unis Mohammed ben Zayed. “Mohammed ben Zayed n’a pas une conscience climatique plus importante que d’autres dirigeants des pays du Golfe, il est pragmatique”, analyse Sébastien Boussois. “Il a des intérêts très clair, poursuit le chercheur. Il veut à la fois attirer le monde entier à lui, pour qu’il ait l’ensemble des yeux de la planète livrés sur son pays pendant quelques semaines.” 

Servir les intérêts de son pays

Karine Elgendy, expert climatique à Chatham House, affirme à l’AFP que les Émirats arabes unis ne voient “aucune contradiction” dans la désignation du patron de l’ADNOC comme président de la COP28. "Le choix de Sultan Al-Jaber est absolument représentatif de l'approche des Emirats en matière d'action climatique, qui s'engagent à décarboniser leur économie (...) mais défendent leur droit moral à exporter chaque molécule de combustible fossile", détaille-t-il.

L'attribution de la COP28 aux Émirat s’inscrit dans un contexte global où toutes ces rétro-monarchies cherchent à rejoindre les standards internationaux et à décrocher des événements internationaux.Sébastien Boussois, spécialiste des pays du Golfe

Pour Sébastien Boussois, "l'attribution de la COP28 aux Émirats et en l’occurrence à Dubaï est un symbole extrêmement important. Cela s’inscrit dans un contexte global où toutes ces rétro-monarchies cherchent à rejoindre les standards internationaux et à décrocher des événements internationaux.” Le chercheur donne deux éléments résumant l’approche des Émirats arabes unis. “Il y a à la fois un côté greenwashing (ou écoblanchiment, est un procéd  utilisé par une organisation pour se donner une image trompeuse de responsabilité écologique) pour se présenter aux yeux du monde comme un pays qui s’intéresserait aux énergies renouvelables”, explique-t-il.

Et “il y a aussi un soft-power dans la mesure où ils cherchent à attraper tous les grands événements internationaux pour faire de Dubaï et des Émirats une vitrine acceptable d’un pays autoritaire.

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Yvo de Boer, ancien responsable du climat à l’ONU souligne que les Émirats sont “un investisseur majeur dans les énergies renouvelables.” Il apporte également son soutien à Sultan Al-Amad. Selon une étude publiée en 2021, certaines régions du Golfe, où les températures frôlent parfois les 50 degrés en été, pourraient devenir invivables d’ici la fin du siècle.Pour les Émirats, le pétrole et le gaz seront toutefois encore nécessaire pendant des décennies. “Une grande partie de l'action climatique devra provenir précisément de ce secteur", estime Aisha Al-Sarihi, chercheuse à l'Institut du Moyen-Orient de l'Université nationale de Singapour.

"Exclure l'industrie pétrolière de la table des négociations pourrait ne pas servir la région", ajoute l'experte omanaise. Sultan Al-Jaber a d’ailleurs promis d’apporter “une approche pragmatique, réaliste et axée sur les solutions” pour faire face à au réchauffement climatique.