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Corée du Nord : faut-il craindre une escalade des tensions entre Pyongyang et Séoul ?

Les tirs de missiles de la Corée du Nord ont été diffusés à la télévision sud-coréenne.
Les tirs de missiles de la Corée du Nord ont été diffusés à la télévision sud-coréenne.
AP Photo/Ahn Young-joon

Ce 2 novembre, la Corée du Nord a lancé un nombre important de missiles. De son côté, la Corée du Sud a répliqué en envoyant trois missiles sol-air. Une escalade inédite depuis la séparation des deux Corées. Comment l’expliquer ? Entretien avec Jean-Vincent Brisset, chercheur associé à l’IRIS.

Ce 2 novembre, la Corée du Sud a riposté aux tirs de missiles nord-coréens. Pour la première fois en 70 ans, la Corée du Nord a tiré un missile qui a franchi la ligne marquant de facto la frontière maritime avec la Corée du Sud. Ces tirs sont intervenus alors que la Corée du Sud mène des exercices militaires conjoints avec les États-Unis. Est-ce que cela va provoquer une montée des tensions entre les deux Corées ? 

Expert sur les questions de défense et de relations internationales, Jean-Vincent Brisset est chercheur à l’IRIS. Selon lui, cette situation n’est pas si alarmante. Il rappelle que la Corée du Nord a besoin de tester ses missiles afin de vérifier le bon fonctionnement de son arsenal nucléaire. Il concède toutefois qu’il y a eu plus de tirs que d’habitude. 

TV5MONDE : Pourquoi la Corée du Nord a-t-elle décidé de tirer autant de missiles ? 

Jean-Vincent Brisset : Comme tous les pays du monde, la Corée du Nord teste des missiles. Là, ils en ont tiré un peu plus que d’habitude et ils en ont tiré un qui est passé au-dessus d’une certaine ligne de démarcation, mais qui ne sont pas des étendues de souveraineté. Ce à quoi les Sud-Coréens ont répondu en envoyant à leur tour des missiles de l’autre côté de la ligne de démarcation. Ça fait partie du conflit qui dure depuis trente ans entre les deux Corées. Ou plutôt entre la Corée du Nord et les États-Unis. 

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Quand on tire des missiles, que l’on soit Français, Grec, Chinois ou Coréen, il y a deux raisons. D’abord, parce qu’il faut les tester, pour vérifier que les stocks sont en bon état. Ensuite, ça peut être pour des raisons politiques. C’est jamais 50/50 entre les deux raisons. Là, je pense qu’on est plus ou moins dans un certain équilibre. 

TV5MONDE : Faut-il s’attendre à des représailles contre la Corée du Nord ? 

Jean-Vincent Brisset : C’est un peu difficile à dire, car la Corée du Nord est un pays totalement isolé du reste du monde. Il est pratiquement autarcique, même si une bonne partie de sa nourriture est fournie par la Chine et par quelques pays extérieurs. Les représailles, ça consiste à s’indigner, à déposer une demande de résolution aux Nations Unies. 

À l’époque d’Obama, il y avait la patience stratégique, donc on ne faisait rien. À l’époque de Trump, il y avait au contraire des sanctions assez lourdes parce qu’il y a eu un bras de fer entre la Chine et les États-Unis. La Chine avait un peu cédé au bras de fer. Là, Biden est empêtré avec la Russie, l’Ukraine et la Chine à l’heure actuelle. Il n’a peut-être pas les moyens de se fâcher aussi avec la Corée du Nord. Et il n’est plus en position d’exiger ce que Trump a réussi à exiger de la Chine. 

La Corée du Nord se vit comme une citadelle assiégée.Jean-Vincent Brisset, chercheur associé à l'IRIS

TV5MONDE : Pourquoi la Corée du Nord exprime-t-elle autant d’animosité face aux exercices militaires conjoints de la Corée du Sud avec les États-Unis ? 

Jean-Vincent Brisset : Parce que la Corée du Nord s’est déjà retrouvée confrontée à des troupes. Théoriquement, elles étaient des Nations Unies, mais il s’agissait de troupes américaines. Aussi, la Corée du Nord se vit comme une citadelle assiégée. La justification du régime Nord-coréen, c’est de se vivre comme ça. 

Ça arrangerait beaucoup les États-Unis que les Nord-Coréens fassent un essai nucléaire. Jean-Vincent Brisset, chercheur associé à l'IRIS

TV5MONDE : Faut-il s’attendre à un essai nucléaire de la part de la Corée du Nord ? 

Jean-Vincent Brisset : C’est intéressant parce que l’annonce de ces tests, comme l’annonce de l’utilisation d’armes nucléaires par Poutine, ce sont des rumeurs qui viennent des États-Unis ou de Grande Bretagne. Ça arrangerait beaucoup les États-Unis que les Nord-coréens fassent un essai nucléaire. 

D’un autre côté, les Nord-Coréens ont la double nécessité du politique et de l’essai technique. Ils veulent continuer à faire progresser leur arsenal nucléaire, qui a une validité dissuasive tout à fait réelle. Pour ce genre d’arsenal nucléaire, tant qu’un pays ne s’est pas doté de moyens extrêmement sophistiqués, qui ne sont pas à la portée technique et financière de la Corée du Nord, la seule solution, c’est de faire péter une arme de temps en temps. Donc pour valider ce qu’ils ont déjà, ils ont besoin de temps en temps de faire péter une arme. 

La Corée du Nord vit très largement du chantage.Jean-Vincent Brisset, chercheur associé à l'IRIS

En plus, ça peut être un moyen de chantage. La Corée du Nord vit très largement du chantage. Leurs argument peuvent être : "On arrête de faire des bêtises si vous nous donnez de l’énergie et de la nourriture." Ils fonctionnent comme ça depuis 1994. Tout ça s’enchaîne, se regroupe ensemble, fonctionne ou ne fonctionne pas. Personne n’ose taper trop fort sur la Corée du Nord. C’est une nuisance qu’on essaye de gérer au minimum. 

TV5MONDE : Les essais nucléaires de ce 2 novembre ne doivent donc pas susciter plus d’inquiétudes que d’habitude ? 

Jean-Vincent Brisset : La tension est continue. Elle a failli retomber avec Trump, mais ça a fini par échouer, en grande partie parce que l’administration américaine ne voulait pas que ça s’arrange. C’est bien pratique d’avoir un ennemi. Donc on continue d’avoir un méchant absolu.