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Coronavirus au Canada : dans les coulisses du pouvoir québécois

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<p>Point de presse du premier ministre François Legault avec la ministre de la Santé et des Services sociaux, Danielle McCann, le directeur national de la Santé publique, Horacio Arruda, et la ministre responsable des Aînés et des Proches aidants, Marguerite Blais.</p>
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Point de presse du premier ministre François Legault avec la ministre de la Santé et des Services sociaux, Danielle McCann, le directeur national de la Santé publique, Horacio Arruda, et la ministre responsable des Aînés et des Proches aidants, Marguerite Blais.

© Radio-Canada / Sylvain Roy Roussel

Comment le gouvernement du Québec, la province la plus touchée par l’épidémie au Canada, gère-t-il cette crise sans précédent ? Comment ont été prises les décisions ? C’est ce qu’explique le journaliste québécois Alec Castonguay, du magazine l’Actualité, dans un article qui emmène le lecteur en catimini dans les couloirs du pouvoir à Québec.

« Je devais être bon, convaincant, parce que le virus n’allait pas me laisser une deuxième chance » : c’est ce qu’a déclaré à Alec Castonguay, dans l'Actualité, le directeur de la santé publique du Québec, le docteur Horacio Arruda, quand il a rencontré pour la première fois de sa vie le premier ministre du Québec François Legault, le 9 mars. Il lui a expliqué que le virus était aux portes de la province et qu’il allait devoir prendre des décisions difficiles et drastiques pour se préparer à la déferlante.

Le lendemain, le gouvernement présentait son budget, l’attention du premier ministre était donc bien plus tournée vers ce processus, toujours important pour un gouvernement. Le docteur Arruda a donc dû, ce jour-là, déployer ses talents d’orateur, lui qui a hésité entre des études de théâtre et des études de médecine, pour convaincre François Legault, sa ministre de la Santé et leurs plus proches conseillers de la nécessité de mettre le Québec en état de marche contre le virus.

« Vous n’aimerez pas ce que vous allez entendre », chuchote un conseiller à un autre, présent dans cette réunion du 9 mars. Horacio Arruda explique donc ce qu’il faut faire pour éviter que le Québec ne se retrouve dans un scénario catastrophe à l’italienne ou l’espagnole.

C’est donc le 9 mars que la guerre contre le coronavirus a commencé au Québec. Le 11 mars, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) déclare la pandémie. Le 12 mars, le premier ministre François Legault annonce les premières mesures qui vont mettre le Québec et ses habitants sous cloche pendant plus de deux mois.

« J’ai été surpris que ce ne soit que le 9 mars que François Legault apprenne qu’il y avait un réel danger pour le Québec alors que depuis des semaines on parlait de la Chine, l’Iran, etc. Il y a comme eu, peut-être, un manque de communication, cela aurait dû monter tout en haut plus vite », fait observer Sébastien Bovet, le chef du bureau parlementaire de Québec à la Société Radio-Canada.

Le journaliste a lu avec attention l’article d’Alec Castonguay : « Ce qui est intéressant c’est qu’il a pu parler avec les gens qui sont au cœur des décisions inédites que le gouvernement du Québec a prises, c’est un regard de l’intérieur de la crise alors que nous, on a un regard extérieur, donc on peut voir la dynamique, comment les décisions se prennent, qui a de l’influence, moins d’influence, sur quelles bases de données et d’arguments ils s’appuient pour prendre des décisions lourdes de conséquences ».
 

De timides préparatifs en février

Dans son article, Alec Castonguay explique que le coronavirus s’est invité dans les réunions du ministère de la santé du Québec à partir du 22 janvier. Les autorités de la Santé publique au Canada ont déjà mis en place un comité de veille pour suivre l’évolution de l’épidémie qui commence à faire des ravages en Chine et font suivre les informations aux provinces.

Courant février, des fonctionnaires québécois passent des commandes de masques, gants et blouses : c’est grâce à cette commande que le Québec pourra éviter de justesse une pénurie des semaines plus tard. D’autres commandes vitales se passeront courant mars. « On n’a jamais été à découvert sur le matériel de protection, mais on a eu chaud. Une chance qu’on avait passé quelques commandes plus tôt », confie Jonathan Valois, chef de cabinet de la ministre québécoise de la Santé, au journaliste de l’Actualité.

François Legault a eu le courage politique de prendre des décisions que personne avant lui n’avait prises.

Sébastien Bovet, chef du bureau parlementaire de Québec à la Société Radio-Canada

C’est début mars que des sous-ministres lancent une vaste opération pour faire de la place dans les hôpitaux québécois et éviter que la province se retrouve dans la situation catastrophique de l’Italie, avec des hôpitaux débordant de patients, pas assez de respirateurs artificiels et les choix déchirants qui s’imposent. L’objectif de l’opération est de libérer 8000 lits dans un réseau hospitalier qui est déjà surchargé de patients. Début avril, plus de mille lits sont prêts dans les soins intensifs. Les hôpitaux québécois sont prêts et effectivement, le Québec ne s’est jamais retrouvé dans la situation de l’Italie, même au pic de l’épidémie.

Le drame des aînés

La tragédie s’est jouée ailleurs : dans les foyers pour aînés et dans les CHSLD, les centres hospitaliers de soin à longue durée où vivent des milliers de personnes âgées et/ou en perte d’autonomie (l’équivalent des Ehpad en France). C’est là que le virus va frapper et se répandre comme un feu dans des brindilles.

La moitié des foyers de la province vont être infectés et plus de 80% des décès dans la province vont survenir dans ces résidences et CHLSD. Le 10 avril, c’est un tournant dans la crise au Québec : on apprend que 31 personnes âgées dans une résidence privée de l’ouest de l’île de Montréal ont succombé au Covid-19. Le personnel soignant a déserté, soit par peur du virus soit parce qu’il a été contaminé lui aussi. Les résidents sont livrés à eux-mêmes pendant des jours. Des scènes d’horreur qui stupéfient les Québécois et le gouvernement. Et qui vont, hélas, se répéter dans d’autres résidences, d’autres CHSLD : on y manque tellement de personnel que le gouvernement du Québec se tourne vers le gouvernement de Justin Trudeau pour réclamer l’aide de l’armée canadienne.

(Re)voir : enquête policière après plusieurs décès dans une résidence pour personnes âgées

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Courant avril, le premier ministre François Legault va le reconnaître : son gouvernement n’a pas préparé comme il le fallait les CHSLD et les résidences pour aînés à la déferlante de l’épidémie, alors que les personnes âgées sont les premières victimes du virus. Un mea culpa important, apprécié par les Québécois.

Le courage politique

S’il y a bien une chose sur laquelle les Québécois s’entendent, c’est de saluer le courage de leur premier ministre. « François Legault a eu le courage politique de prendre des décisions que personne avant lui n’avait prises, explique Sébastien Bovet, il faut énormément de courage pour dire : "Stop, on arrête le Québec, on se met sur pause le temps qu’il faudra, et il a écouté les recommandations de la santé publique" ».

Ce que confirme, dans l’article d’Alec Castonguay, Horacio Arruda, le directeur de la santé publique : « Je pensais honnêtement que le gouvernement tenterait de négocier certaines de mes prescriptions, parce que le réflexe naturel, c’est de nier. Mais non, à ma grande surprise, il a bougé très vite. Ça prenait du courage, parce qu’on avait peu de cas au début. Et on savait qu’on allait précipiter le Québec en récession économique ».

« Avec le recul, on constate que c’était la décision la plus facile à prendre, poursuit Sébastien Bovet, car les décisions les plus complexes, les plus difficiles, c’est maintenant, avec le déconfinement, ça demande du doigté, de soupeser le pour et le contre. Et on navigue à tâtons dans ce domaine. Personne n’a tracé de chemin, il n’y a pas de mode d’emploi et la situation évolue rapidement, le gouvernement doit s’adapter au fur et à mesure… À la clé il y a des questions de vie ou de mort, le gouvernement prend des décisions tous les jours qui touchent la vie des gens, c’est difficile de tirer les bonnes ficelles au bon moment parce qu’on ne sait pas où on s’en va ».

Dans la cellule de crise du gouvernement québécois, on travaille douze heures par jour, sept jours sur sept : « Ils ont la vie de milliers de Québécois entre les mains, c’est une responsabilité très lourde… Ils commencent à être fatigués », souligne Sébastien Bovet.

Popularité en baisse, mais encore un appui massif

Les derniers sondages indiquent que le gouvernement de François Legault continue de recevoir un fort appui de la part des Québécois : 77% soutiennent l’action du premier ministre. Il reste une figure de confiance pour les Québécois constate Sébastien Bovet : « Depuis le début, François Legault a employé le bon ton, il conjugue importance, ton solennel, il envoie le message que la situation est grave mais qu’il la contrôle, il est aussi capable de sourire au besoin, d’apporter une touche humaine dans ses conférences de presse, c’est une force de Mr Legault, il agit comme un bon père de famille, c’est l’image qui lui colle le plus, le père de famille qui veut prendre soin de ses enfants et ses parents ».

Mais le premier ministre québécois a quand même perdu des plumes de popularité par rapport au début de la crise, quand l’appui de la population était de 95%. « Les Québécois ont fait une confiance presqu’aveugle au premier ministre Legault et à Horacio Arruda au début de la crise, même s’ils leurs imposaient des contraintes énormes, avec des atteintes à leurs libertés, analyse Sébastien Bovet.

Au début, dans les premières semaines, tout le monde était prêt à faire cet effort de guerre. Là, au fur et à mesure que la crise passe, on se questionne sur les décisions que le gouvernement prend, sur le raisonnement derrière ces décisions ».

 

Le processus de déconfinement de la province qui vient de s’enclencher ne fait pas l’unanimité également selon les derniers sondages : un tiers des sondés estime que cela va trop vite, un sur 10 le juge trop lent. La décision de rouvrir les garderies et les écoles primaires divise aussi beaucoup la population. Comme un peu partout sur la planète, les Québécois semblent tiraillés entre leur envie de retrouver un début de « vie normale » et la peur que cela ne se traduise par une reprise de l’épidémie.

Comme la progression du virus est très bien contrôlée dans les régions du Québec, et qu’elle ne l’est pas du tout encore dans la région montréalaise, les Québécois des régions sont en majorité (7 sur 10) en faveur de l’isolement de la grande région de Montréal. Il y a clairement deux Québec dans cette crise : la région de Montréal et le reste.

Et cette crise affecte grandement les Québécois : un sur deux affirme que son sentiment de détresse et d’anxiété a augmenté depuis le début de la crise, un phénomène plus répandu dans la métropole : six Montréalais sur dix reconnaissent être stressés. A noter également que le télétravail semble avoir fait de nombreux adeptes : six personnes sur 10 interrogées à ce sujet disent vouloir continuer à travailler de la maison quand leur entreprise rouvrira ses portes. Clairement, il y a bien des choses qui vont changer dans le monde d’après.