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Coronavirus au Canada et aux États-Unis : deux approches différentes pour gérer la crise

Vue de Montréal, Québec, Canada. 31 mars 2020
Vue de Montréal, Québec, Canada. 31 mars 2020
© TV5MONDE / Catherine François

Le 27 mars dernier, les États-Unis sont devenus l’épicentre de la pandémie du coronavirus en dépassant la Chine par le nombre de cas. Le pays le plus riche de la planète n’a pas mis en place des mesures pour protéger les Américains du virus qui déferle comme un tsunami, alors qu’au Canada, l’approche a été beaucoup plus proactive et préventive.
 

L'une des différences évidentes entre le Canada versus les États-Unis pour gérer cette crise, c’est que le Canada a pris bien plus rapidement la mesure de la gravité de la situation que son voisin.

« Les Américains n’ont pas réagi au même moment et de la même manière, ça, c’est une évidence, explique Elisabeth Vallet, professeure au Collège royal de Saint-Jean et directrice de l’Observatoire de géopolitique à la chaire Raoul-Dandurand à l'Université du Québec à Montréal (UQAM).

Pendant longtemps, ils n’ont pas pris conscience de la gravité de la situation. Ils ont minimisé la menace dont ils ont été informés très tôt pourtant. Courant janvier, des rapports circulaient des services de renseignements, ils disaient : « Il va y avoir une pandémie, la question ce n’est pas de savoir si oui mais quand ».

Cette « politique de l’autruche » de la part des autorités américaines, et en particulier du président américain, tweets à l’appui pendant des semaines, a fait en sorte que le gouvernement fédéral n’a pas pris les devants pour préparer le pays à cette épidémie. Comment ? En assumant notamment son rôle de coordonnateur de gestion de crise ou en demandant aux entreprises américaines de se mettre en mode production de matériel médical.

Elisabeth Vallet compare cette crise à celle provoquée par les attentats du World Trade Center. « Après le 11 septembre, la réponse du gouvernement américain a été coordonnée, on a fermé les frontières, mis en place le Homeland Security, etc. Tandis que là, on a nié le problème, c’est un peu comme si, dans la foulée du 11 septembre, on avait fait "business as usual", on n’avait pas fermé les frontières, etc. Le séisme est de même nature, le 11 septembre a changé les États-Unis et le monde, ce virus va changer les États-Unis et le monde ».

Au Canada, la province du Québec a été l’une des premières à prendre des mesures radicales dès le 12 mars, suivies par plusieurs autres provinces. « Aujourd’hui, le gouverneur du Vermont – État voisin du Québec – a plusieurs fois cité le Premier Ministre du Québec en disant qu’ils se parlaient, et en citant plusieurs mesures prises par le Québec et qu’il allait lui aussi mettre en place », fait remarquer Elisabeth Vallet.

Le Premier Ministre Justin Trudeau, lui, a fermé les frontières du pays, ordonné aux Canadiens à l’étranger de rentrer au plus tôt, et mis en place une série de mesures économiques pour venir en aide aux Canadiens et à l’économie canadienne.

Au Canada, chaque province gère son système de santé, mais tout ce qui relève des frontières et des programmes d’assurance-emploi relève de la juridiction du gouvernement fédéral.

Le confinement n’est pas encore obligatoire au Canada, mais il est quasi généralisé d’un bout à l’autre du pays. C’est loin d’être le cas aux États-Unis.

Polarisation des Américains, unité des Canadiens

Une autre différence majeure entre le Canada et les États-Unis, c’est qu’au Canada, la population est, dans sa vaste majorité, unie derrière le gouvernement et les gouvernements de chaque province pour lutter contre le virus. Alors que les Américains sont, depuis l’arrivée au pouvoir de Donald Trump, une société profondément divisée et cette crise ne fait qu’accentuer cette polarisation.  

« Contrairement à ce qu’on observe aux États-Unis, il n’y a pas de discordances fondamentales quant à la façon de gérer la pandémie entre les gouvernements au Canada et même entre les principaux partis. Sur le fond, les provinces et Ottawa sont sur la même longueur d’ondes. Leurs violons sont plus que moins accordés »,  écrit la chroniqueuse politique Chantal Hébert dans le magazine québécois l’Actualité.

« Il y a deux univers parallèle en ce moment aux États-Unis, des gens qui disent que c’est important et qu’on doit faire ce qu’il faut pour se protéger du virus, et l’autre moitié de la population qui appuie le président Trump et qui s’abreuve de ses paroles. Aux États-Unis, la polarisation ne disparaît pas », analyse Frédérick Gagnon, titulaire de la Chaire Raoul-Dandurand de l’Université du Québec à Montréal.

L’enseignant ajoute : « En temps de crise nationale, comme celle du 11 septembre, on s’élève au-dessus de la mêlée, on va mettre nos querelles sur pause le temps de régler ça, mais là, ce n’est pas ce qu’il se passe ».

Frédérick Gagnon fait remarquer que pour l’instant, les États qui ont pris des mesures pour endiguer l’épidémie sont dirigés par des gouverneurs démocrates comme l’État de New York et la Californie.

Alors qu’en Floride ou en Louisiane, des États gouvernés par des Républicains où les cas se multiplient à une vitesse effarante, rien n’a encore été mis en place, « comme si ces Républicains n’osaient pas publiquement contester, via des mesures, la vision du président Trump de la crise ».

Malgré la situation, près d’un Américain sur deux se dit satisfait de l’action de Donald Trump. « Cela s’explique par cette extraordinaire polarisation de la société américaine », dit Elisabeth Vallet.

« On est dans une logique de détestation de l’autre camp aux États-Unis et cette détestation se fait beaucoup dans l’émotion », renchérit Frédérick Gagnon.

Début de changement de ton à Washington

Donald Trump vient quand même de changer de ton ces derniers jours. Alors que la semaine dernière il clamait vouloir rouvrir les vannes économiques du pays pour Pâques et que les « églises soient pleines », il vient de prolonger les mesures de distanciation sociale jusqu’à la fin avril et accepte que l’économie continue de tourner au ralenti à cause de la crise sanitaire.

« Je pense que son entourage a dû lui montrer les courbes, estime Elisabeth Vallet. Et surtout, on lui a expliqué qu’économiquement ça serait désastreux de rouvrir trop tôt, donc ça, ça lui parle : c’est son argent, il comprend de quoi il s’agit ».

« Les médecins autour de lui qui ont dû lui montrer les chiffres », poursuit Frédérick Gagnon. On voit deux Trump en ce moment, un Trump impatient d’en finir avec cette crise mais aussi un Trump qui doit aussi écouter les gens autour de lui. Il y a vraiment ce tiraillement en lui. Il est beaucoup dans le geste symbolique comme l’envoi de ce navire militaire qui va devenir un hôpital flottant pour prouver qu’il contrôle la situation ».

Mais est-ce que ce sera trop peu, trop tard ? Le médecin aux cheveux blancs qui accompagne Donald Trump dans ses points de presse quotidiens, l’immunologiste Anthony Fauci, a avancé le chiffre de 100 à 200 000 morts probables aux États-Unis.

« Je pense qu’il a donné un chiffre médian et qu’on va être au-dessus de ça, craint Elisabeth Vallet. Il y a plein de gens aussi qui, en perdant leur emploi, perdent leur assurance-santé et qui n’iront pas se faire soigner car ils n’en ont pas les moyens. Il y a des endroits aux États-Unis hallucinants de pauvreté, dans certains États, on peut parler de tiers-monde, sans oublier les problèmes d’obésité, de diabète dont souffrent beaucoup d’Américains. C’est une spirale dont on peut facilement perdre le contrôle ».

« C’est un pays où  il y a de telles inégalités économiques et sociales que cette crise ne sera pas vécue par tous de la même façon », ajoute Frédérick Gagnon.

Ce virus oblige tous les pays sur lesquels il déferle de se lancer dans une course contre la montre pour le combattre, et dans cette course, chaque journée compte. Quand on se met dans les « starting block » avec des journées de retard, ce sont autant de batailles importantes que l’on perd et il est bien difficile de rattraper ce temps perdu.

Le voisin du sud, une « bombe à retardement » pour le Canada

L’État de New York, l’épicentre de la crise aux États-Unis, est juste de l’autre côté de la frontière du Québec. Le Canada et les États-Unis partagent la plus longue frontière terrestre du monde, près de 9000 kilomètres (si on compte l’Alaska dans le nord).

Alors les Canadiens surveillent avec beaucoup d’inquiétude ce qu’il se passe chez leur voisin du sud et pour le gouvernement Trudeau, la gestion de cette crise avec Donald Trump est extrêmement problématique. Il a fallu négocier avec son administration la fermeture de la frontière, sauf pour le commerce, le Canada ne pouvait pas prendre cette décision unilatéralement sans subir les foudres du président américain en retour.

« On avait vraiment l’impression que Justin Trudeau marchait sur des œufs mais en plus de la crise, il doit gérer le phénomène « trumpien. C’est clair que Donald Trump est l’autre épée de Damoclès qui pèse au-dessus de la tête des Canadiens », observe Elisabeth Vallet.

Justin Trudeau se félicite pour l’instant de l’action de son gouvernement quand il compare la situation canadienne à celle des États-Unis : « Toute proportion gardée, on n’est pas sur la même trajectoire, on a été plus rapide pour tester la population et mettre en place des mesures de confinement, mais on va voir dans les semaines à venir si les comportements que les Canadiens ont adoptés vont porter leurs fruits », a-t-il précisé.