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Coronavirus au Canada : l'armée pointe les manquements des maisons de retraite

Une membre des Forces armées canadiennes
Une membre des Forces armées canadiennes
© Capture d'écran Radio-Canada / Ivanoh Demers

L’armée canadienne a rendu publics ce 27 mai deux rapports accablants sur les résidences de soins de longue durée pour aînés en Ontario et au Québec, les deux plus grosses provinces du pays. L'épidémie du coronavirus a mis en lumière d’importantes lacunes dans les traitements et soins aux personnes âgées qui vivent dans ces centres.

Au Québec et en Ontario, les deux provinces les plus touchées par l’épidémie de Covid-19, les principales victimes du virus sont les personnes âgées. Au Québec, 60% des morts sont survenues dans des résidences pour aînés et des CHSLD - les centres hospitaliers de soins de longue durée où se retrouvent des personnes en perte d’autonomie ou en fin de vie, donc une majorité de personnes âgées.


Le coronavirus s’est répandu dans ces résidences comme une traînée de poudre, notamment par le biais du personnel soignant qui travaille dans plusieurs centres en même temps, semant ainsi le virus d’un foyer à l’autre.

Courant avril, la situation était tellement catastrophique dans les CHSLD et les résidences pour aînés que les premiers ministres québécois et ontarien se sont tournés vers le premier ministre canadien pour lui demander d’envoyer l’armée en renfort. Plus de 1300 soldats canadiens ont ainsi été déployés au Québec, dont mille dans 25 CHSLD québécois. En Ontario, des centaines de soldats ont aussi prêté main forte dans plusieurs centres de soin de longue durée.
 

Rapports accablants

Au Québec, le rapport des militaires d’une soixantaine de pages parle d’un manque de personnel dans les résidences et les CHSLD, d’un manque de matériel de protection pour le personnel soignant et des difficultés à faire respecter les déplacements entre les zones chaudes et froides, afin d’éviter que les soignants ne passent de l’une à l’autre et augmentent le potentiel de contamination.

En Ontario, le rapport n’est que d’une quinzaine de pages mais il est beaucoup plus percutant. Il porte sur ce que les soldats déployés dans cinq centres de soins de longue durée de la grande région de Toronto ont pu constater : coquerelles, nourriture avariée, aînés laissés à eux mêmes avec des couches souillées pendant plusieurs jours ou abandonnés sur des matelas au sol, des cathéters urinaires souillés, manque de personnel et manque de formation du personnel, comportements agressifs envers les résidents, « mépris flagrant » pour les mesures de sécurité et « culture de peur ».

Une litanie d’horreurs qui donne froid dans le dos. Au Québec aussi, début avril, des histoires cauchemardesques similaires ont été rapportées dans une résidence pour aînés dans l’ouest de l’île de Montréal : mais comment est-ce possible dans un pays comme le Canada ?

(Re)voir : enquête policière après plusieurs décès dans une résidence pour personnes âgées

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"Éléments troublants" dans le rapport sur le Québec

 

Ce rapport en Ontario a littéralement bouleversé le premier ministre de la province, Doug Ford : il a avoué n’avoir jamais rien lu de si troublant et ne pas en avoir dormi dans la nuit qui a suivi. Il a ordonné l’ouverture d’enquêtes sur les faits rapportés par l’armée canadienne dans ces cinq centres de soin de longue durée, en précisant que son gouvernement n’était pas au courant de ces mauvais traitements.

Une commission d’enquête indépendante sur tous les foyers de soins de longue durée de la province va aussi être lancée. Enfin le gouvernement va prendre le contrôle de cinq de ces foyers, dont plusieurs cités dans le rapport des forces canadiennes. «  Je prends l'entière responsabilité du système défectueux dont j'ai hérité. Mais je vais le réparer. Peu importe ce que ça prend » a déclaré le premier ministre ontarien, qui n’exclut pas d’intégrer ces résidences au réseau hospitalier de la province.

Justin Trudeau s’est dit profondément choqué par ce rapport en Ontario. Il parle aussi « d’éléments troublants » dans le rapport sur le Québec. Le premier ministre canadien a dit à plusieurs reprises ces dernières semaines à quel point la situation dans ces centres pour aînés le préoccupait au plus haut point et qu’il fallait absolument revoir l’ensemble du système pour améliorer les conditions de vie des personnes âgées au Canada.

Cette problématique sera encore une fois au centre de la rencontre hebdomadaire qu’il tient tous les jeudis avec les premiers ministres des provinces. « Nous allons être là pour appuyer les provinces dans leur réflexion, je respecte leurs juridictions mais nous allons les appuyer pendant qu’elles essaient de reprendre le contrôle de ces systèmes », a précisé le premier ministre canadien.

Quant au premier ministre du Québec, il a réagi au rapport des forces canadiennes sur la situation au Québec en disant que le document ne lui avait pas appris grand-chose. François Legault a déjà fait un gros mea culpa en avril dernier quand la situation a dégénéré dans les CHSLD de la province, en reconnaissant que son gouvernement n’avait pas prévu une telle catastrophe dans ces résidences et qu’il fallait revoir de toute urgence la façon dont on traite nos aînés.

Au Québec, la protectrice du citoyen va mener une enquête pour faire la lumière sur ce qui s’est passé dans plusieurs CHSLD et foyers pour aînés. D’autres enquêtes sont aussi en cours dans plusieurs CHSLD de la province.

Prise de conscience

Le Québec et l’Ontario ont demandé au premier ministre Justin Trudeau que l’armée canadienne maintienne ses soldats dans les centres de soin de longue durée, jusqu’en septembre pour le Québec et jusqu’au 12 juin en Ontario. L’aide des soldats est fortement appréciée par le personnel soignant qui commence à être à bout de souffle, sans oublier tous ceux et celles qui ont également succombé au virus.

D’un bout à l’autre du Canada, c’est une grosse prise de conscience, et pour les gouvernements, et pour les citoyens, sur comment nous prenons soin de nos aînés. L’épidémie a braqué le faisceau sur une situation qui était déjà connue depuis de nombreuses années, empirée par la déferlante du virus.

Au Québec par exemple, plusieurs rapports alarmants ont été écrits ces dernières années sur les problèmes récurrents rencontrés dans les CHSLD et résidences pour aînés : un manque de personnel et du personnel sous-payé, ce qui se traduit par un manque de soins de base pour les résidents de ces centres : un bain par semaine seulement pour des personnes âgées en perte d’autonomie, des repas insipides, de la maltraitance même dans certains cas. Ces rapports n’ont pas été suivis par des actions concrètes pour améliorer la situation. Et l’épidémie a été comme un feu de broussailles qui s’est propagé dans ces centres de soin de longue durée et ces résidences, semant la mort et la désolation.

Le Canada n’est pas le seul pays occidental à avoir subi de plein fouet cette épidémie au sein de sa population âgée. En France et dans plusieurs pays européens aussi, il y a eu hécatombe chez les aînés. Toute cette crise est une occasion pour repenser nos façons de prendre soin de nos aînés. Parce qu’un jour ou l’autre, c’est aussi ce que nous allons devenir, des personnes âgées, parce que c’est de notre avenir qu’il s’agit de discuter aujourd’hui pour mieux vivre demain.