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Coronavirus au Canada : le Panier Bleu, exemple du virage "acheter local"

© Le Panier Bleu, une initiative soutenue par le gouvernement du Québec, pour dynamiser le commerce local, 2020.

L'épidémie de Covid-19 a-t-elle un effet important sur nos habitudes de consommation, en nous orientant notamment vers l’achat local ? Cette tendance est en tout cas encouragée par le gouvernement québécois, qui vient de lancer le « Panier bleu ». Le but : inciter les Québécois à acheter et consommer québécois. Il s'agit d'une plateforme regroupant toutes les initiatives d'achat en ligne local.

 

Le Panier bleu est une plateforme numérique pour mettre en contact le consommateur avec les commerces de sa région qui ont poursuivi leurs activités en ligne, en dépit de la pandémie.

Depuis son lancement le 5 avril, le site a été pris d’assaut : par les citoyens - plus de 2 millions et demi de visites, et par les commerçants. Le nombre d’inscriptions n’a cessé d’augmenter au fil des jours : déjà plus de 2100 commerces enregistrés. 

« Le site se veut une solution pour aider les consommateurs à trouver les commerçants locaux et les encourager pour qu’ils traversent cette crise », explique Alain Dumas, directeur général du Panier bleu dans une entrevue à Radio-Canada.

La plateforme est en pleine construction et elle sera en activité pendant au moins un an : « L’objectif est de voir s’il y a un mouvement assez puissant au niveau de l’achat local pour justifier la maintien d’un tel site et de voir s’il n’y a pas moyen de le faire évoluer pour répondre davantage aux besoins tant des consommateurs que des commerçants » ,précise Alain Dumas.

Il existe déjà d’autres plateformes de collectifs d’entreprises québécoises pour inciter à l’achat local, comme #onseserrelescoudes ou « J’achète Bleu », « Rue principale », « Ma zone Québec » : elles sont aussi mises en avant dans le Panier bleu.

« On se veut un site fédérateur, précise Alain Dumas. Ces initiatives-là, on veut les amener sous notre chapeau pour que le consommateur choisisse par quelle porte il veut passer. L’objectif c’est de regarder comment, ensemble, on peut attirer le plus possible de consommateurs à acheter dans les commerces d’ici ».

Le Panier bleu, vitrine pour les entreprises du Québec

Le Panier bleu est donc une vitrine intéressante pour les commerçants québécois qui sont encore en activité, mais en ligne. C’est le cas de la librairie indépendante Le Fureteur, en banlieue de Montréal.

Valérie Bossé, la propriétaire, salue l’initiative du gouvernement québécois : « Je pense que c’est une bonne chose, il faut absolument trouver une façon d’aider les entreprises ici, c’est difficile de savoir qui offre des services en ligne, cette plateforme donne un portail unique que les gens peuvent consulter, ça centralise l’information. J'espère que cette crise va nous permettre de revoir nos habitudes d'achat."

Depuis que son commerce a dû fermer ses portes dans le cadre des mesures de confinement ordonnées par le gouvernement québécois, elle a dû licencier 15 de ses 20 employés, et a concentré ses activités sur la vente en ligne.

Des cinq commandes quotidiennes passées avant la crise, la librairie est passée à une cinquantaine de commandes en ligne par jour. Valérie Bossé a dû réorganiser les services pour servir la clientèle de la librairie autrement, préparer les commandes envoyées par la Poste.

« Les campagnes d’achat local sont là depuis plusieurs années, et on sentait déjà ce virage des consommateurs, les gens qui venaient à leurs librairies de quartier. Je pense que cela va se poursuivre avec ce qu’on vit en ce moment », explique Valérie Bossé. La libraire conclut : « J’espère que cette crise va nous permettre de revoir nos habitudes d’achat, nos façons de consommer ».

Des changements de consommation "sans précédent"

Ce virage « achat local » des consommateurs québécois est bien amorcé comme le constate Fabien Durif, professeur à l’Université du Québec à Montréal et expert en consommation responsable.

Il a mis en place avec son équipe, en collaboration avec le MBA Recherche, un site baptisé « Vigie Conso Covid-19 » qui mesure, via des sondages en ligne quotidiens, les pratiques de consommation des Québécois en ces temps de crise.

C’est une première étape, il ne faut pas que le gouvernement s’arrête là.Fabien Durif, professeur à l’Université du Québec à Montréal

« Ce qu’on voit depuis le début de la crise, c’est qu’il y a des changements de consommation sans précédent, notamment au niveau de la consommation locale qui semble être une valeur refuge, les citoyens veulent soutenir leur économie locale», déclare Fabien Durif.

Ainsi, selon cette étude, 66% des personnes interrogées disent avoir le souci de soutenir l’économie locale, 34% ont fait davantage l’achat de produits locaux et 23% ont découvert des entreprises locales. Également 50% disent vouloir acheter un produit dont les matériaux proviennent du Québec et 62% veulent savoir quelle est l’origine du produit québécois qu’ils achètent.

Fabien Durif estime donc que le Panier bleu est une bonne initiative pour promouvoir l’achat local : « C’est une visibilité dans ce domaine qui est sans commune mesure au Québec ».  Mais il croit qu’il faut aller plus loin qu’un simple répertoire en offrant, par exemple, la possibilité de faire des transactions, des commandes sur le site, mais aussi en développant les labels « faits au Québec » pour bien encadrer tout le processus. « C’est une première étape, il ne faut pas que le gouvernement s’arrête là », ajoute le spécialiste.

Il souligne qu’il y a encore beaucoup de défis pour que les achats locaux s’ancrent dans les habitudes des consommateurs : la question des disponibilités des produits mais aussi celle des prix. « À prix égal, oui, on va aller faire un achat local, mais si les différences de prix sont trop élevées, on va perdre des citoyens ».

Cette tendance à acheter localement va-t-elle se poursuivre quand nous sortirons le nez de nos maisons ? « C’est la question principale, et c’est difficile à prédire, répond Fabien Durif. On pense qu’il y a un phénomène qui va perdurer, mais il ne faut pas lâcher prise, les entreprises doivent profiter de cet engouement-là, et on voit beaucoup de Petites et Moyennes Entreprises avoir de très belles initiatives, cela va créer un certain attachement et développer des habitudes. Mais de nombreux citoyens risquent aussi de retourner à leurs vieilles habitudes de consommation ».  

Un « après » coronavirus différent de « l’avant » ?

Cette pandémie, c’est aussi le virus de la mondialisation : le Covid-19 s’est répandu sur la planète à une vitesse éclair avec le véhicule privilégié que sont ces milliers d’avions qui volent (volaient) d’un continent à l’autre.

Et cette crise a fait réaliser aussi aux citoyens et à nos gouvernements à quel point les économies de nos pays sont interdépendantes et même beaucoup trop dépendantes d’autres pays en ce qui concerne des produits essentiels en temps de crise sanitaire comme le matériel médical.

« Les circuits d’approvisionnement montrent que l’on dépend d’énormément de pays, en particulier des pays asiatiques, donc cela met en question la nécessité de produire ici, chez nous, mais aussi d’accepter que ces produits soient plus chers. Est-ce que cela va déplacer certaines productions ? Peut-être » s’interroge Fabien Durif, en précisant toutefois que l’élément clé dans cette équation reste  la question du prix des produits et du rapport qualité-prix.

Mais ce virage du « acheter local », amorcé avant la pandémie, devient clairement une option pour réduire cette dépendance à l’étranger et pour relancer nos économies qui viennent de plonger en récession drastique. Beaucoup de personnes vont réfléchir, peut-être, à notre surconsommation, à la nécessité de consommer moins, mais aussi à consommer mieux et localement.  

On entend beaucoup de gens et même nos dirigeants parler du retour à la normale, du retour à la vie d’avant, mais ne faut-il pas commencer à se demander si l’après ne ressemblera peut-être pas à l’avant ? Y aura peut-être une autre vie après, une nouvelle réalité pour nos sociétés ? D’autres façons de consommer, de voyager, de produire, de vivre ? Car oui, sans aucun doute, il y a des leçons à retenir, collectivement, de cette pandémie.

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