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Coronavirus et climat : vers un nouveau monde ?

Deux personnes avec un masque passent devant une fresque représentant la planète à Philadelphie, aux États-Unis, le 22 avril 2020 (Journée de la Terre).
Deux personnes avec un masque passent devant une fresque représentant la planète à Philadelphie, aux États-Unis, le 22 avril 2020 (Journée de la Terre).
© AP Photo/Matt Rourke

Depuis plusieurs semaines, notre planète vit une situation inédite. Plus de 4 milliards d’humains sont ou ont été incités à rester confinés. Entreprises fermées, usines à l’arrêt, avions cloués au sol et voitures au garage. La marche du monde est bouleversée et ce n’est pas sans conséquences écologiques. La qualité de l’air s’est nettement améliorée et la crise sanitaire (re)met sur le devant de la scène l’urgence de changer nos modes de vie.

Qu’il s’agisse du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC) ou des comités d’experts nationaux, comme le Haut Conseil pour le Climat (HCC) en France, les spécialistes mettent en garde les décideurs quant aux risques qui nous guettent si nous ne tirons pas les enseignements de l’épreuve que nous traversons. 

On respire mieux dans les pays confinés

Sans surprise, c’est en Chine que les premiers effets du confinement sur l’environnement ont été observés. Les images de la Nasa sur l’évolution de la pollution produite par la seconde puissance économique mondiale, avant et pendant le confinement, ont fait le tour du monde. Le ralentissement drastique, voire parfois l’arrêt total des activités de plus d’un milliard d’individus auraient provoqué, entre janvier et février, une diminution de 25 % des émissions de dioxyde d’azote émises par les usines, les véhicules à moteur et les centrales électriques à combustibles fossiles comme le charbon et le pétrole. Si bien que, pour la première fois depuis bien longtemps, Pékin est sorti du brouillard. 

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Les mêmes causes produisant les mêmes effets, la qualité de l’air s’est aussi nettement améliorée en Europe. Selon l’Agence spatiale européenne (ESA), du 13 mars au 13 avril 2020, les concentrations de dioxyde d’azote produites principalement par les véhicules et les centrales thermiques ont reculé de 54% à Paris et d’environ 45% à Rome, Milan et Madrid, comparé aux moyennes enregistrées dans la même période en 2019.

En France, le Haut Conseil pour le Climat a rendu ses premières estimations en avril dernier. Selon l’instance indépendante (créée par le décret du 14 mai 2019), le confinement a provoqué une baisse de 30% des émissions des gaz à effet de serre (GES) sur l'ensemble du territoire. La réduction des émissions du transport sur route comptant pour 60 % contre seulement 10% pour l’aviation (y compris internationale).

A l’échelle de la planète, les émissions de CO2 (principal gaz à effet de serre) pourraient reculer de plus de 5% (dans le même laps de temps – à l'issue de deux mois de confinement de près de 60 % de la population mondiale), selon le site anglais spécialisé Carbon BriefUne première. 

Une bonne nouvelle pour le climat ? Pas vraiment. Corinne Le Quéré, présidente du HCC, précise que « cette baisse n’est ni désirable, ni durable, car elle est le fruit d’une sobriété imposée et temporaire ». Pour l'experte franco-canadienne, l’amélioration de la qualité de l’air est aussi due à la durée de vie très courte des polluants atmosphériques (comme les particules, le dioxyde d’azote).

« C’est différent pour les émissions de gaz à effet de serre qui restent très longtemps dans l’atmosphère, des dizaines voire des centaines d’années (…). Au niveau de la qualité de l’air c’est vraiment le confinement local qui a un impact, mais au niveau des changements climatiques, c’est à beaucoup plus long terme. »
 

On consomme différemment dans les pays confinés

Le confinement n’a pas seulement un impact sur l’air que nous respirons. Il influence aussi nos comportements, nos modes de vie. 

En France, on se rue moins dans les grandes surfaces et on cuisine plus. Les circuits courts, via Internet, ont le vent en poupe. Les commandes en ligne ont explosé, comme celles des « drive-fermiers » (système proposant des produits locaux, fermiers, artisanaux et de saison, issus des producteurs d’un même territoire).

Les mêmes types de produits proposés par les AMAP aussi (Association pour le Maintien d’une Agriculture Paysanne). La fermeture des marchés a engendré des initiatives, que ce soit des agriculteurs, des autorités locales ou des associations pour renforcer l’organisation des relations économiques qui privilégie les circuits courts de production et de distribution.

Armelle Janin dans son jardin potager à Lille, dans le nord de la France, le 10 avril 2020. La pandémie de coronavirus a coïncidé avec une météo favorable au jardinage.
Armelle Janin dans son jardin potager à Lille, dans le nord de la France, le 10 avril 2020. La pandémie de coronavirus a coïncidé avec une météo favorable au jardinage.
© AP Photo/Michel Spingler

La crise sanitaire impose également de nouvelles façons de travailler. Et le télétravail semble plaire. En France, en tout cas. Selon l’ObSoCo (l’Observatoire société et consommation), un peu plus de la moitié des personnes concernées (53%) vit positivement l’expérience. Raisons invoquées : la réduction des déplacements et une organisation différente du rythme de vie. Si le confinement a provoqué logiquement une forte augmentation de la fréquentation d’Internet, la facture d’électricité nationale est néanmoins en baisse, selon un rapport d’EDF - les entreprises consommant moins d'énergie. 

Selon l’ObSoCo, cette crise sanitaire « confirme le caractère problématique des cadres de vie densément peuplés (…), et le manque de résilience des modes de vie qu’on peut y déployer. » Et certains auraient aussi des envies de campagne… Surtout, les jeunes Français : « les plus désireux de moins se déplacer, de ralentir, d’occuper leur temps différemment, de se rapprocher des leurs et de vivre dans un cadre de vie en contact avec la nature », selon l’étude. 

La crise du coronavirus et ses conséquences permettraient-elles donc une plus grande prise de conscience de l’urgence climatique et écologique ? Tout dépend de ce qui va se passer après… Car là aussi, « ces changements sont conjoncturels, liés à la particularité de la situation actuelle », rappelle Sophie Dubuisson-Quellier, directrice de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) et directrice adjointe du Centre de sociologie des organisations (CSO), spécialiste de la consommation « engagée ».

La crise pourrait plutôt jouer un rôle d’accélérateur. L’engouement pour les circuits alimentaires courts, par exemple, était déjà la tendance avant le confinement. Ils « se sont développés tout doucement au tournant des années 2000 et puis de façon un peu plus structurelle à partir des années 2010, notamment quand les grands opérateurs de la distribution se sont intéressés à cette forme de circuit alimentaire, lorsque de nouveaux entrants, des opérateurs, des plateformes, des applications, etc. ont rendu ces circuits courts plus visibles dans l’espace public, plus accessibles aussi pour un certain nombre de consommateurs ».

Un phénomène observé pas seulement dans les sociétés des pays développés : « en Amérique Latine, en Asie on a vraiment une tendance à la relocalisation », précise l’experte. 

Par ailleurs, les raisons de ces changements de comportements sont différentes. La préoccupation de l’impact écologique est loin d’être la seule. « On le voit, les gens ont tendance à considérer que cette crise [sanitaire] est globale et qu’elle appelle une façon de repenser nos modes de production et de consommation et notamment de les relocaliser mais, il est très difficile de dire si ces pratiques temporaires vont devenir des habitudes ».

A Shangaï ou Pékin, quelques jours après le déconfinement, les embouteillages étaient déjà de retour. De quoi doucher l’espoir de ceux qui espèrent des jours d’après plus verts.
 

Prendre en compte les "signaux d'alerte" ?

Pour la communauté scientifique internationale, il n’y a pas de doute : la crise sanitaire et la crise climatique présentent des similarités. Toutes deux « démontrent la pression insoutenable que l’on met sur les milieux naturels », affirme Corinne Le Quéré.

Ces deux crises "ne sont pas liées directement : l’épidémie de Covid-19 est le résultat de la pression mise sur les écosystèmes et  la biodiversité, favorisant ainsi les maladies transmissibles de l’animal à l’homme et vice-versa ; les changements climatiques, eux, sont le fruit de la pression exercée sur les écosystèmes et les milieux naturels, par la déforestation, la  pollution et les gaz à effets de serre", explique la climatologue. 

Le titre du rapport, paru le 21 avril, du Haut Conseil pour le Climat est d’ailleurs sans ambiguïtés : "Climat, santé : mieux prévenir, mieux guérir - accélérer la transition juste pour renforcer notre résilience aux risques sanitaires et climatiques".

« Il s’agit, en gros, de reconstruire le monde de demain […] il faut absolument intégrer l’urgence climatique dans le plan de sortie de crise ». Et Corinne Le Quéré de rappeler que les mesures prises dans l’urgence par les États après la crise financière mondiale de 2008 « ont empêché d’opérer les changements structurels nécessaires » (sur le plan écologique, ndlr).

À l’instar du GIEC, le HCC appelle à enfin prendre en compte les « signaux d’alerte » : « Parce que dans le monde médical, il y a eu des signaux d’alertes (comme la crise du SARS) qui auraient dû permettre d’engager des actions fortes », déplore la présidente du HCC. Les scientifiques plaident notamment pour une « transition (écologique) juste », un « retour de l’Etat et des solidarités ». 

« Il s’agit de repenser nos fonctionnements économiques et de faire preuve d’un peu de courage », résume Sophie Dubuisson-Quellier du CNRS.

Sauf qu’à Bruxelles, avec la perspective de lendemains difficiles, lobbys (automobile notamment), partisans et opposants - comme la Pologne, du Green Deal s’affrontent, certains tentant d’ores et déjà de déroger à leurs obligations climatiques. Alors que la Commission européenne doit se pencher sur les aides d'Etat versées par les gouvernements aux entreprises, les parlementaires français ont déjà rejeté un amendement contraignant et conditionnant les subventions publiques à des engagements environnementaux, exigeant plus d'indulgence pour les entreprises.

Même si le gouvernement français assure que les aides octroyées ne sont pas des chèques en blanc, Air France et Renault ont obtenu respectivement 7 et 5 milliards d’euros sans contreparties précises sur leur feuille de route écologique. « La problématique est toujours celle-ci, c’est-à-dire de poser économie et écologie comme une alternative à deux branches », constate Sophie-Dubuisson.

« Cela traduit une forme d’immobilisme, peut-être moins des acteurs économiques que de nos parlementaires, qui ne sont pas aujourd’hui complètement à l’écoute ». Pourtant, alors qu’« on prête souvent aux individus des résistances, des difficultés d’adaptation, cette crise sanitaire démontre, au contraire, l’énorme capacité de réaction des individus et de la population à s’adapter », affirme-t-elle. 

Le chaos économique qui s’annonce risque de mettre, une fois de plus, l’écologie au second plan : il sera sans doute encore plus difficile de convaincre un Donald Trump ou un Jair Bolsonaro de se mettre « au vert ». Dans la Chine de Xi Jiping, depuis début avril, au gré du déconfinement, la consommation de charbon a retrouvé son niveau d'avant crise.