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Coronavirus et pauvreté : un cercle vicieux

Employé de la voirie sur une plage de Wantagh, dans l'État de New York (États-Unis) le 21 mai 2020
Employé de la voirie sur une plage de Wantagh, dans l'État de New York (États-Unis) le 21 mai 2020
© AP / K. Willens

C'est une constante. Maintes et maintes fois soulignée depuis le début de cette ère de confinement et de déconfinement liées à l'épidémie de coronavirus. Les personnes les plus pauvres sont plus enclines à être en mauvaise santé, et donc les plus vulnérables face à la pandémie.

Les États-Unis sont le premier foyer de l'épidémie à l'échelle mondiale. Ils enregistrent désormais plus de 100.000 morts et près de 1,7 million de cas. Dans un pays où la pauvreté et l’origine ethnique des individus vont souvent de pair, les Américains les plus touchés par cette crise sont les minorités les plus pauvres. D'après une étude du Bureau du recensement des États-Unis, menée en 2018, 11% des Blancs vivent sous le seuil de pauvreté, contre 19% des Hispaniques et 23% des Afro-Américains.

Travailleurs essentiels ?

La situation est particulièrement préoccupante en milieu urbain pour cette frange de la population. Le Washington Post rapportait, le 11 avril 2020, que dans l’État du Michigan, 40% des décès dus au Covid-19 provenaient de la communauté noire, alors qu’elle ne représente pourtant que 14% de la population.

Une infirmière du Bronx à New York (États-Unis) manifestant en mars 2020 pour plus de moyens pour le secteur de la santé.
Une infirmière du Bronx à New York (États-Unis) manifestant en mars 2020 pour plus de moyens pour le secteur de la santé.
AP / K. WILLENS

Les Afro-Américains constituent le gros bataillon des travailleurs dits "essentiels". Les soignants, certes, mais aussi le personnel d'entretien dans les hôpitaux, les livreurs, les postiers, les commis de cuisine, le personnel de la voirie, les ouvriers du bâtiment etc.

Toutes celles et ceux qui n'ont pas le luxe de pouvoir se confiner à la maison et pour qui le Covid-19 est parfois une bombe à retardement. Toutes celles et ceux qui doivent risquer leur vie pour permettre à d'autres de se confiner en sécurité. D'ailleurs, le New York Times prévenait dès le 1er mars 2020 sur le sort de ces travailleurs peu protégés socialement et qui n'auraient pas d'autre choix que celui d'aller travailler, malgré les risques.

Des travailleurs "jetables" comme on dirait au Canada, où là aussi, la pandémie a été un révélateur de la précarisation de l’emploi et de l’exploitation des travailleurs à faibles revenus. Un document de Bank Of Canada/Banque du Canada montre comment en 40 ans, le tournant néoliberal a précipité plus du tiers des travailleurs canadiens vers des statuts d'emplois précaires. Des contrats à temps partiel, des contrats courts, des contrats sur appel. Une catastrophe dans un pays ou seulement quatre travailleurs sur 10 ont accès aux prestations chômage.

Ce cercle vicieux, les Afro-Américains le connaissent aussi. Mauvais quartiers. Mauvais logements. Services de santé insuffisants ou inexistants. Ce sont des siècles de ségrégation et de discrimination qui ont relégué une grande majorité des Noirs des États-Unis dans des quartiers pauvres et déshérités.

Au final, c'est à l'intérieur de ces quartiers qu'on décèle le plus de personnes souffrant de maladies chroniques selon la Fédération mondiale du cœur, l'ONG basée à Genève. Car dans ces quartiers, les habitants ne bénéficient pas d'une nourriture saine et équilibrée et ne se livrent qu'à peu d’activité physique. Résultat : hypertension artérielle, obésité, diabète. Autant de facteurs de complications en cas de contraction de la maladie du Covid19.

Une position relayée aussi par l'Organisation mondiale de la santé (OMS) qui souligne, de surcroît, que quatre décès par maladie chronique sur cinq surviennent dans des pays à faibles revenus ou à revenus intermédiaires, mais pas nécessairement dans des pays à revenus élevés. Il faut enfin noter que c'est aussi dans ces quartiers qu'on assiste à un retour de la tuberculose, une maladie infectieuse qu'on croyait disparue dans ces grands centres urbains.

Un "effet tuberculose", révélateur 

Le cas de la tuberculose est d'ailleurs, symptomatique. Cette maladie fait figure de maison-témoin, qui permet de comprendre les inégalités d’accès aux soins de la société américaine. Ces inégalités se superposent à la mise en place d'une ségrégation résidentielle entamée au XXème siècle et qui a toujours profité aux Blancs.

Une serveuse d'origine mexicaine travaillant dans un restaurant du Maryland (États-Unis), 14 mai 2020
Une serveuse d'origine mexicaine travaillant dans un restaurant du Maryland (États-Unis), 14 mai 2020
AP IMAGES | J. CORTEZ


C'est le levier qui fait le lien de cause à effet entre la pauvreté et la propagation de ces maladies infectieuses. Une étude très précise du CDC, (l'agence américaine pour la prévention des maladies) explique clairement que dans les quartiers défavorisés, le nombre de cas d’hospitalisations liées à la grippe était en 2010 et 2012, presque deux fois plus important que celui observé dans les quartiers riches.

Mais cela ne concerne pas que les États-Unis. En France, la tuberculose a aussi fait sa réapparition sporadiquement en 2014 après des décennies de disparition. En Île-de-France, région la plus touchée, le nombre de cas déclarés a cependant bondi de plus de 8 % entre 2015 et 2017, passant à près de 2.000 cas selon une étude du ministère de la Santé. La situation est particulièrement tendue en Seine-Saint-Denis, le département le plus pauvre de la France hexagonale avec une incidence de 25 cas pour 100.000 habitants.

L’épidémie du Covid-19 aux États-Unis semble suivre la même trajectoire que la tuberculose. Le risque, à terme, étant de voir se creuser les inégalités entre populations pauvres et populations aisées dans les années à venir, si aucune mesure n’est prise rapidement. 

Outre les Afro-Américains, les Hispaniques sont aussi vulnérables face à l’épidémie du coronavirus car ils occupent ces emplois dit "essentiels".

Près de deux millions et demi d’ouvriers agricoles - souvent des sans-papiers, doivent assurer le travail que peu de personnes souhaitent faire aux États-Unis. Ils doivent ramasser dans les champs du sud, en Californie ou au Texas, les fruits et les légumes qui se retrouveront ensuite dans les assiettes des Américains. Comme pour les autres professions "essentielles", s'ils ne travaillent pas, ils ne sont pas payés. S'ils ne sont pas payés, ils ne pourront prétendre à une assurance santé. En étant "sans-papier", ces ouvriers n'ont pas, non plus, droit au chômage et précisément à l'aide de 1.200 dollars octroyés par le gouvernement fédéral à Washington.

L'Amérique latine, la nouvelle inquiétude

Plus au sud encore, l'épidémie de coronavirus touche désormais les quartiers pauvres d'Amérique latine où des millions d'habitants sont dans l'impossibilité de respecter les mesures préventives, au risque de mourir de faim. 

© Creative Commons
© Creative Commons
Nous sommes de plus en plus préoccupés par les pauvres et les autres groupes vulnérables, plus exposés à la maladie et à la mort en raison du virus.
Carissa Etienne, directrice de l'Organisation panaméricaine de la santé (OPS)

Avec une courbe d'infections qui grimpe en flèche dans des pays comme le Brésil, le Pérou et le Chili, et une probable sous-estimation des cas, la situation est explosive. 

R E P È R E S
Covid-19 
États-Unis  ► 104.383 morts
Royaume-Uni
 ► 38.571 morts
Italie
 ► 34.415 morts
Brésil
 ► 29.314 morts
France 
 ► 28.805 morts
Espagne
 ► 27.127 morts
Mexique  ► 9.930 morts
Belgique 
 ► 9.486 morts
Allemagne
 ► 8.546 morts
Canada
 ► 4.229 morts

SOURCE : JOHNS HOPKINS UNIVERSITY & MEDICINE

Bilan arrêté au 31 mai 2020


En Argentine, les autorités ont tiré la sonnette d'alarme après la détection de 84 cas de contamination avérés et une centaine d'autres suspects à Villa Azul, un bidonville de la périphérie de Buenos Aires.

Les 3.000 habitants ont été placés à l'isolement total, avec interdiction de sortir du quartier bouclé par la police. L'objectif est d'éviter une propagation du virus dans une localité voisine, où s'entassent 16.000 personnes. 

Mais dans une région où le taux moyen d'emplois informels atteint 54%, et le chiffre devrait encore grossir en raison de la crise économique, la situation s'apparente à celle que l'on trouve dans les rues de New York.  Il est difficile pour les plus pauvres de choisir entre "mourir de faim ou mourir à cause du virus".
 

 Je suis sûr de mourir de faim, alors je prends le risque, en essayant de ne pas être contaminé, et je vais travailler.
Dalia Maimon, de l'Université fédérale de Rio de Janeiro (Brésil)

Autre difficulté, la surpopulation de ces quartiers ne facilite pas l'application des mesures de distanciation sociale. Les habitants passent une bonne partie de la journée dehors en raison de logements exigus où se côtoyent souvent plusieurs générations. 

Quant au télétravail, il est impossible pour la grande majorité des gens, et le chômage ne cesse d'augmenter en raison de la paralysie de l'économie.

"Nous sommes ouvriers du bâtiment, vendeurs, on sort tous les jours. Avec le confinement, tout a fermé et la plupart d'entre nous n'a plus de travail", explique à l'AFP Oscar Gonzalez, un Chilien de 43 ans. 

La nature a horreur du vide

Ce soudeur vit dans le quartier de Brisas del Sol, un des plus peuplés de Santiago, où des émeutes de la faim sont multipliées pour réclamer de l'aide à l'État. "On n'a même pas une petite aide du gouvernement. Ils croient que l'on peut vivre sans argent, mais comment on achète à manger?", s'énerve l'artisan. 

Dans d'autres pays, des organisations criminelles profitent du vide laissé par l'État pour étendre leur contrôle. Il s'agit de "la tendance la plus alarmante", selon l'expert en sécurité Douglas Farah, intervenu récemment sur le sujet dans un forum à Washington, organisé par l'Organisation des États américains. 

Au Mexique, les cartels distribuent de la nourriture et des médicaments.

Voir aussi : Coronavirus au Mexique : opération séduction pour El Chapo

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Au Honduras, les gangs organisent des campagnes de désinfection dans les territoires qu'ils contrôlent. 

Les églises et les associations se mobilisent aussi en organisant des campagnes d'information, de désinfection, et d'innombrables soupes populaires. 

Autre casse-tête, l'accès à l'eau. Selon l'ONU, près de 89 millions de personnes dans la région ne disposent pas de services élémentaires d'assainissement. Une situation qui complique le processus des mesures barrières comme rendant le lavage régulier des mains. 

Colère du personnel hospitalier pour de meilleures conditions de travail à Brasilia (Brésil) le 21 mai 2020 
Colère du personnel hospitalier pour de meilleures conditions de travail à Brasilia (Brésil) le 21 mai 2020 
AP IMAGES | E. PERES

C'est le cas au Pérou. Près d'un tiers des 10 millions d'habitants de Lima sont ainsi confrontés à de graves problèmes d'accès à l'eau, en particulier dans les zones périphériques. 

Le spectre d'une récession

Au Brésil, les experts s'attendent à une chute de 6 à 10% du PIB cette année et à un bond du taux de chômage jusqu'à plus de 18%. 

En France, après s'être effondré d'environ 20% au deuxième trimestre, le PIB devrait se contracter de plus de 8% sur l'année, "la plus importante récession depuis la création des comptes nationaux en 1948", selon l'Institut national de la statistique. D'ailleurs,  au mois d'avril, 843.000 personnes supplémentaires se sont inscrites auprès de Pôle emploi, l'organisme qui recense en France le nombre de chômeurs. Une tendance continue qui se traduit par une hausse de plus de 22% des inscriptions par rapport au mois de mars.

Aux États-Unis, dont le système est ultra-décentralisé, la pandémie assèche les finances publiques de nombreux Etats, qui réclament l'aide du gouvernement fédéral, faute de quoi la reprise sera poussive et les conséquences sur la vie quotidienne durables.

Après le Liban, qui s'est déclaré en défaut de paiement, les experts du G20 craignent que la pandémie ne provoque une contagion de défaillances chez les autres pays émergents, incapables d'honorer les remboursements de leurs dettes.

En Afrique du Sud, considérée par la Banque mondiale comme le pays le plus inégalitaire au monde, la pandémie a accru la misère et plongé dans le dénuement nombre des quelque 4 millions d'étrangers, la plupart en situation illégale. Selon l'ONG Oxfam, la crise sanitaire pourrait précipiter 500 millions de personnes dans la pauvreté.

Voir aussi : Coronavirus en Afrique du Sud : les étrangers laissés pour compte
 

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