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Coronavirus : l'écologie sacrifiée sur l'autel de la relance de la croissance économique ?

Paris, le 27 mars 2020
Paris, le 27 mars 2020
AP/Francois Mori

Le président français a suscité l'espoir. Dans un discours télévisé mi-avril 2020, en plein confinement lié au Covid-19, Emmanuel Macron parlait de "résilience", de "sobriété carbone". A l'heure où l'économie s'effondre et où le chômage explose en pleine crise sanitaire, certains veulent croire qu'il sera possible d'allier relance de la croissance et transition écologique.

Au sortir de la crise sanitaire, l'économie doit être plus verte et plus sociale. Voilà ce qui ressort d'une vaste consultation lancée en France par 66 députés et sénateurs auprès de citoyens, syndicats et associations. Cette réflexion appelée "Le Jour d'après" a recueilli 8700 propositions au total. Et beaucoup réclament une transformation des moyens et des méthodes de production, une relocalisation en particulier pour les matériels et les produits de santé, considérés comme stratégiques désormais. D'autres suggèrent de mettre en place le revenu universel, de développer le télétravail ou de plafonner les hauts salaires.
 
Autre enseignement de cette consultation, la volonté d'une alimentation toujours plus durable : soutien aux circuits courts et "végétalisation" de la restauration collective.
 
Le même type de consultation citoyenne a été lancé par WWF France avec d'autres ONG. Les résultats de "Comment inventer tous ensemble le monde d'après ?" seront connus fin mai. On sait déjà que les 100 000 participants inscrits exigent de repenser les modes de production et de consommation en faveur de l'environnement.

"Des occasions manquées"

 
Pour Sandrine Le Feur, députée de la majorité La République en Marche (LREM), toutes ces recommandations doivent pousser les élus français à prendre des mesures rapides : "Le monde de 2017 dans lequel on avait inscrit notre programme politique n'est plus le monde de 2020. Il faut accélérer cette transition, c'est clairement une demande des citoyens".
 
Pour le moment, du côté du gouvernement, la demande semble entendue, pas forcément mise en pratique. Il a par exemple exigé des engagements écologiques à Air France, en échange de l'aide de 7 milliards d'euros accordée pour affronter la crise sanitaire. Sauf qu'aucun objectif chiffré n'a été fixé. Quant au prêt d'un milliard d'euros garanti par l'Etat délivré au transporteur maritime CMA-CGM, il n'est conditionné à aucun effort environnemental.
 
"C'est vrai qu'il y a eu des occasions manquées, reconnaît la députée Sandrine Le Feur dans un entretien à TV5MONDE. Mais si on regarde ailleurs, au niveau européen, la France est plutôt en avance. Ses positions permettent de faire avancer l'Union européenne sur ces sujets".
 

Inciter les entreprises

 
Concilier redécollage de la croissance et transition verte, des économistes croient cela possible. A l'image de Gaël Giraud, économiste, directeur de recherche au CNRS, pour qui il suffirait d'inciter les entreprises, en leur fixant par exemple des objectifs annuels de réduction d'émissions de CO2.

Au cours d'une audition devant des sénateurs, il affirmait ce 13 mai 2020 que les entreprises ne sont pas hostiles à ce types d'obligations : "Cela n'effraie pas du tout les capitaines d'industries. Ce qui est compliqué pour eux, c'est la pénalisation de la vertu écologique à cause de la concurrence, explicite-t-il. Si tout le monde est soumis aux mêmes critères, c'est intéressant pour tout le monde. Si vous êtes seul à devoir être vertueux, alors vous êtes pénalisé car vos petits camarades, eux, peuvent faire un "dumping" écologique et vont rafler des parts de marché contre vous, simplement parce qu'ils sont moins vertueux".

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Une théorie qui serait applicable immédiatement, selon lui, dans le secteur automobile : "Je ne vois aucune raison pour laquelle il faudrait autoriser les constructeurs automobiles français à remettre en ligne de production des voitures à moteur thermique. On sait faire aujourd'hui des véhicules électriques, il n'y pas d'obstacle majeur sur la technologie des batteries, même s'il y a des questions sur l'approvisionnement en lithium. Ce serait du temps perdu de ressusciter la voiture à moteur thermique."

Mauvaise nouvelle pour la question environnementale

 
La crise financière de 2008 avait entraîné un recul des émissions de gaz à effet de serre au niveau mondial. L'année suivante avait marqué un net retour de la pollution atmosphérique. Les choix politiques de 2020 devront faire en sorte que le même scénario ne se répète pas.
 
La généralisation du télétravail pourrait être l'une des autres méthodes pour réduire les émissions polluantes. Une opportunité de plus à saisir à la faveur de la crise sanitaire.
 
Pas d'excès d'optimisme plaide pourtant Xavier Ragot, directeur de l'Office français des conjonctures économiques (OFCE). "Cette crise est aussi une mauvaise nouvelle pour la question environnementale, assène l'économiste. Elle va permettre des tas de pressions pour la remettre en cause, il y aura des entreprises qui vont retarder grandement leurs investissements vers la transition énergétique".
 

Des plans par filière

 
Selon lui, des mesures immédiates en faveur de l'environnement ne sont ni possibles ni souhaitables pour le moment. "Il faut d'abord stabiliser l'économie. On n'a aucune idée de l'évolution du taux de chômage : 500 000 ou 1 million de chômeurs en plus en France, pondère-t-il. C'est seulement à l'échelle de deux ou trois mois qu'il faut réfléchir à un plan de stabilisation qui utilise au maximum la question environnementale. Par exemple, avec des plans sectoriels, par filière qu'il faudra mettre en place quand on aura une idée un peu plus claire de l'état du tissu productif."
 
Xavier Ragot estime aussi que "ce sera le moment d'instaurer une taxe carbone aux frontières de l'Union européenne. Cela apportera des recettes fiscales et cela montrera que les efforts du tissu productif européen vers la transition énergétique ne sont pas annulés par l'empreinte carbone de la concurrence qui ne respecte pas les mêmes critères environnementaux".
 
Le fenêtre de tir pour faire revenir la question écologique sur le devant de la scène s'annonce difficile à trouver. Le risque est un retour du "business as usual", pour oublier au plus vite les dégâts économiques et financiers infligés par les huit semaines de confinement et de mise à l'arrêt de beaucoup d'entreprises.