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Coronavirus : « L’épidémie nous renvoie à la fragilité de nos existences »

Des personnes attendant leur tout pour entrer dans un supermarché à Rome, le 11 mars 2020.
Des personnes attendant leur tout pour entrer dans un supermarché à Rome, le 11 mars 2020.
©Alfredo Falcone/LaPresse via AP

61% des Français se disent aujourd’hui inquiets « pour eux et leur famille » (Ifop pour Illicomed). Ces derniers jours, la psychose semble avoir gagné les esprits, « le scénario italien » fait en effet craindre le pire. Entretien avec Jocelyn Raude, enseignant chercheur en psychologie à l’École des hautes études en santé publique (EHESP), en France.

Fermetures des frontières, rixe pour du papier toilette et pénuries dans les supermarchés. Le coronavirus souffle un vent de panique dans nos esprits. L’enseignant chercheur, Jocelyn Raude, remonte les fils de l’Histoire et nous explique les raisons de cette panique.

TV5MONDE : Le coronavirus est sur toutes les lèvres, les pays ferment tour à tour leurs frontières,  mais dans le fond, pourquoi a-t-on si peur du coronavirus ?

Jocelyn Raude : Nous avons peur du coronavirus essentiellement parce que c’est une maladie émergente dont on ne sait pas grand chose et c’est naturellement plus anxiogène que quelque chose que l’on connait bien. Mais notre aversion à l'incertitude, c'est-à-dire la peur de l’inconnu s’observe depuis assez longtemps. A la fin des années 70, de nombreux travaux de psychologie ont montré qu’il existe essentiellement deux critères qui structurent notre inquiétude par rapport aux risques sanitaires : la méconnaissance d’un risque donné et le niveau de contrôle que l’on a sur ces menaces. Avec le Covid-19, on a la combinaison de ces deux facteurs. Je m’explique. Le Covid-19 est encore mal connu et mal compris simplement parce qu’il émerge et que la connaissance scientifique et biomédicale se constitue au fur et à mesure qu’on étudie les premiers cas.
 

Les gels hydro-alcooliques et les autres moyens qui nous sont proposés, ne permettent qu'une maîtrise relativement limitée du risque. Rien ne garantit qu'on ne soit pas exposé au virus.

Jocelyn Raude, enseignant chercheur en psychologie à l'EHESP


Nous n’avons pas beaucoup de recul sur cette maladie ainsi que sur ses paramètres épidémiologiques de base, comme sa contagiosité ou sa létalité, il y a donc beaucoup d’incertitudes. De plus c’est un agent pathogène qui est invisible qu'on ne voit pas dans notre environnement. Une fois qu’on est contaminé et que l’on a des symptômes, c’est là qu’on se rend compte qu’on a été en contact avec ce pathogène. Tout cela est extrêmement anxiogène. D'autant plus que les gels hydro-alcooliques et les autres moyens qui nous sont proposés en termes d’hygiène ou de distanciation sociale ne permettent qu'une maîtrise relativement limitée du risque. Rien ne garantit qu’on ne soit pas exposé au virus. A contrario, dans un pays comme la France, le tabac ou l’alcool font des centaines de milliers de décès chaque année mais ne sont pas pour autant anxiogène pour la population, parce que ce sont des rsiques qui nous sont connus et familliers, dont les mécanismes  sont bien identifiés, tout comme les manières de les prévenir.

TV5MONDE : Certaines personnes font des stocks de nourriture, d’autres se battent pour du papier toilette. Les gels hydro-alcooliques et les masques sont en rupture. Peut-on parler d’une « psychose Covid-19 » ?  

Lorsqu’on étudie les épidémies passées et il y en a eu quelques-unes ces dernières années, on peut mettre en évidence deux principaux scénarios de réaction des populations en situation épidémique. Le premier qui est souvent observé, c’est le « scénario panique », c’est-à-dire qu’il y a, dans un premier temps, un pic d’inquiétudes dans la population avec la multiplication de comportements aberrants sur le plan sociologique et épidémiologique. Faire des réserves de nourriture par exemple. C’est là que se mettent en place ce que l’on appelle « les prophéties autorisatrices ». Ces phénomènes expriment une tension entre la rationnalité individuelle et la rationalité collective. Sur le plan individuel, il est rassurant d’avoir des stocks de produits qui peuvent nous aider à nous protéger des maladies. Cela apaise notre peur, mais sur le plan collectif, cela peut être catastrophique car, les pénuries que génèrent ces comportements individualistes accroissent le sentiment de panique. En somme, ce sont les comportements individuels cumulés qui génèrent une crise d’accès aux biens de première nécessité. Généralement, cette phase ne dure pas longtemps et se régule assez vite au fur et à mesure que l’épidémie se développe. Paradoxalement, il est même probable que la panique retombe au moment où le nombre de cas va augmenter.

Il existe une majorité de la population plutôt sereine qui attend de voir ce qui va se passer [...] Mais cette majorité est affectée par une minorité qui est très active, très anxieuse.

Jocelyn Raude, enseignant chercheur en psychologie à l'EHESP


Le deuxième scénario possible,  c’est ce que l’on appelle le « scénario d’accoutumance ou d’habituation ».  L’inquiétude croît au fur et à mesure que le nombre de cas se développe dans une population, en particulier le nombre de décès. Mais progressivement, des processus de régulation des émotions et de la peur se mettent en place. C’est un mécanisme psychologique classique parce qu’on ne peut pas vivre continuellement dans la peur et la paralysie. Dans ce cas, des croyances collectives, qui proposent des récits plus ou moins crédibles autour de facteurs de réassurance, se développent, , comme par exemple sur le fait qu’il existe des traitements efficaces, et vont permettre de retrouver une impression de maîtrise. C’est d’ailleurs un phénomène assez bien documenté dans les dernières épidémies.

Ces deux scénarios peuvent également coexister, et c’est tout le paradoxe d’une épidémie. Il y a une majorité de la population qui est sceptique, plutôt sereine qui attend de voir ce qui va se passer dans les prochaines semaines avant de réagir, un peu comme des joueurs de poker. Mais cette majorité est affectée par une minorité qui est très active, très anxieuse.

Avec le Covid-19 on a le sentiment qu’on va avoir du mal à contrôler l’épidémie

Jocelyn Raude, enseignant chercheur en psychologie à l'EHESP

TV5MONDE : vous parlez justement d’une « épidémie de la peur » expliquez-nous.

Depuis le 19ème siècle, on observe qu’il n’y a pas forcément de proportionnalité entre le nombre de cas ou de décès liés à une maladie, et la peur que cette maladie génère. D’un point vue rationaliste, c'est totalement contre-productif ! En effet, si nous étions parfaitement rationnels, notre peur serait proportionnelle au nombre de cas. Dans la situation présente, ce qui est un peu atypique c’est qu’on est dans une situation où finalement il y a encore « assez peu de morts ». Si on regarde  la mortalité liée à la grippe saisonnière, elle est probablement  très supérieure à celle observée pour le Covid-19, sauf que dans le cas de la grippe, un vaccin est disponible et donc le sentiment que l’on peut contrôler le risque épidémique si on le souhaite. Encore une fois, avec le Covid-19 on a le sentiment dominant qu’on va avoir du mal à contrôler l’épidémie.

Ce qui est étonnant de mon point de vue, ce sont les mesures maximalistes qui ont été misesen place, y compris sur le plan collectif, (limitation des rassemblements, reports d’évènements sportifs etc), à un stade relativement précoce de l’épidémie. La question que je me pose c’est, « qu’est-ce qu’on va faire si l’épidémie prend une ampleur plus importante ? » Parce que nous n’en sommes probablement qu’au début, il y a encore peu de cas mais les mesures sont déjà assez extrêmes, comme l’interdiction de se rendre aux Etats-Unis pour les européens. Va-t-on réussir à maintenir cette vigilance sur le long terme si l’épidémie se développe ? Le niveau de réaction gouvernementale est beaucoup plus élevé qu’en 2009 avec le H1N1. Mais ne risque-t-on pas de faire état de notre impuissance si l'épidémie continue d'accélérer ?

TV5MONDE : Finalement, le Covid-19 n’est-il pas le miroir d’angoisses bien plus profondes ? La peur de l’autre, la peur de la mort ?

Les épidémies vont constituer un moment où se réaffirme l’identité des groupes et leurs différnces avec les autres. On a un renforcement de l’identité nationale ou communautaire  qui s'accompagne souvent de ce que l’on appelle des boucs émissaires, des gens qui seraient ceux qui empoisonnent les autres et qui diffuseraient volontairement la maladie.

Mais je pense que tout  cela nous ramène surtout à une réalité essentielle et métaphysique qui est que nous sommes des êtres mortels.

Jocelyn Raude, enseignant chercheur en psychologie à l'EHESP

Typiquement au Moyen-Âge, les minorités juives étaient souvent accusées de propager les maladies infestieuses. On obeserve régulièrement pendant les épidémies une persécution des minorités ethniques et religieuses. Ce phénomène a notamment été observé pendant la pandémie de grippe H1N1 en Egypte, sur les minorités chrétiennes qui ont été persécutées. Comme elles consommaient du porc et qu’on l’avait appelée grippe porcine, on pensait que c’était les chrétiens qui étaient responsables de la maladie. Il y a toujours des phénomènes de discrimination ou d’ostracisme des groupes minoritaires qui s’expriment dans ces périodes tendues. En France, il y a brièvement eu l’expression d’un sentiment anti-chinois, en même temps qu’il y a actuellement un sentiment anti-italiens qui se développe en Chine. Finalement chacun se trouve son bouc émissaire, c’est une grande constante de l’histoire des épidémies, ce n’est pas quelque chose qui est spécifique à nos sociétés contemporaines.

Mais je pense que tout  cela nous ramène surtout à une réalité essentielle et métaphysique qui est que nous sommes des êtres mortels. C’est quelque chose que l’on oublie assez facilement dans nos sociétés modernes. On a des espérances de vie  incroyables, des conditions de vie incomparablement meilleures quand on les compare au siècle passé et de nombreux pays en voie de développement. Dans la société dans laquelle nous vivons, nous ne sommes plus tellement ; nous n'en faisons qu'une expérience très indirecte avec la médiatisation de drames extérieurs comme les guerres par exemple. La mort est relativement mise à distance. Mais  lorsqu’une épidémie de cette nature arrive, ça nous renvoie à la réalité de la fragilité de nos existences et au fait qu’elles ne sont pas acquises. Réaliser que l'on peut disparaitre soudainement provoque une mise en abîme, une réaction primaire qui est particulièrement angoissante.