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Coronavirus : la chloroquine, produit miracle ou faux espoir ?

Tests effectués par le Commandement de la recherche et du développement médical de l'armée américaine à Fort Detrick. Frederick, Maryland, jeudi 19 mars 2020. 
Tests effectués par le Commandement de la recherche et du développement médical de l'armée américaine à Fort Detrick. Frederick, Maryland, jeudi 19 mars 2020. 
© AP / Andrew Harnik

Depuis la publication de la vidéo du professeur Didier Raoult lundi 16 mars vantant les mérites de la chloroquine sur des malades atteints du Covid-19, tout le monde ne parle plus que de cet antipaludique connu en France sous le nom de Nivaquine. Si le gouvernement français prend très au sérieux les résultats de l’infectiologue marseillais, il attend leur confirmation et leur validation scientifique. Le président Donald Trump, lui, ne cache pas son enthousiasme pour ce traitement bien connu et peu onéreux. Les scientifiques restent partagés.

Le succès rencontré par la vidéo mise en ligne sur YouTube du directeur de l'Institut hospitalo-universitaire Méditerranée-Infections de Marseille a fait naître beaucoup d'espoirs. Il faut dire qu’en une prise de parole d'une vingtaine de minutes, Didier Raoult, documents et chiffres à l’appui, explique avoir probablement trouvé un remède efficace au Covid-19, de quoi donner envie de cliquer…

Tout est parti, sans surprise, de Chine. Dans une première vidéo postée le 25 février, le chercheur français rapporte que des scientifiques chinois ont réussi à prouver que la chloroquine et l’hydroxychloroquine, dont le dérivé est connu sous le nom de Plaquenil), avaient des effets très encourageants chez des patients testés positifs au Covid-19. 

Une "excellente nouvelle", selon lui qui, en début de semaine, a donc rendu publics les résultats de son propre essai clinique réalisé en urgence et, cette fois, à Marseille.

Résultat : au bout de six jours de traitement, le virus a disparu chez 75% des patients, contre 10% seulement pour ceux qui ne l’ont pas reçu. La chute de la charge virale serait encore plus spectaculaire chez ceux qui ont bénéficié en plus d’un antibiotique, l’azithromycine.

Une bonne nouvelle dans un monde à l’évidence impuissant pour le moment face à la pandémie, et qui a comme seule arme pour l'instant le confinement généralisé. 
 

Les résultats de la chloroquine « prometteurs » qui vont "changer la donne" ?

Alors que ces essais cliniques sont qualifiés de "prometteurs" par le gouvernement français, un essai "plus large", et mené par d’autres équipes "dans les plus brefs délais", est demandé par le ministère de la Santé. 

Ce vendredi 20 mars, lors de son point presse quotidien, Jérôme Salomon, le directeur général de la santé, annonce avoir demandé l’évaluation en urgence du protocole, par le comité de protection des personnes, ainsi que la mise en place d‘un "fast-track"  : une procédure très rapide afin que les traitements soient immédiatement étudiés et évalués, pour pouvoir enfin être administrés le cas échéant.
Des essais sont en cours sur une centaine de patients à l’hôpital de la Pitié Salpêtrière à Paris. 

Si les autorités françaises choisissent la prudence, pour la Maison Blanche, en revanche, il ne fait aucun doute que la chloroquine est bien le remède miracle au Covid-19. 

"C’est très excitant, je pense que cela va changer la donne !" a déclaré jeudi 19 mars Donald Trump en promettant de rendre "disponible quasiment immédiatement" ce médicament. 

Une ardeur tempérée dans la foulée par la FDA (Food and Drug Administration). L’organisme qui supervise la commercialisation des médicaments aux États-Unis a immédiatement rappelé que cet antipaludéen n’a pas encore été approuvé par la communauté scientifique pour soigner le coronavirus. La chloroquine doit d’abord passer par un essai clinique plus large, ce que la FDA va mettre en place. 

 

Pharmaciens dévalisés, scientifiques réservés

Sans remettre en question la légitimité du professeur Raoult, considéré dans son domaine comme l’un des meilleurs spécialistes au monde, beaucoup appellent à la prudence. 

Dans cette ruée vers le remède, les pharmaciens sont en première ligne : "De la Nivaquine, on n'en a plus !", assure Gilles Bonnefond, président de l’Union des Syndicats de Pharmaciens d’Officine.

La Nivaquine est un médicament bien connu, qu’on peut acquérir sans ordonnance, contrairement à d’autres comme le Plaquenil (à base d’hydroxychloroquine), ou l’antibiotique l’azithromycine.

"On commence à voir quelques ordonnances prescrites par des médecins généralistes qui ont entendu parler des essais du professeur Raoult comme nous tous à la télé", s’inquiète le pharmacien syndicaliste.

L’Afrique est encore à une phase très préliminaire de l’épidémie et je pense qu’on aura avancé sur cette question au moment où le pic aura atteint le continent.

Philippe Ravaud, directeur du centre d'épidémiologie clinique de l'Hôtel-Dieu de Paris

L’agence du médicament serait d’ailleurs en train de se saisir du problème, "pour rappeler qu’aux dosages prévus, ces médicaments ont des effets secondaires non négligeables et qu'ils sont utilisés pour le traitement de maladies chroniques". Des traitements qui risqueraient d’être interrompus en cas d’une trop forte demande.

Le pharmacien Gilles Bonnefond met en garde contre l’automédication et attend "des autorités de santé, l’interdiction de ces prescriptions afin qu'elles ne soient réservées qu'aux cas avérés de Covid-19". Pour lui, les déclarations de Donald Trump sont irresponsables, "parce qu’en gros rien n’est prouvé"

Selon le professeur Philippe Ravaud, directeur du centre d'épidémiologie clinique de l'Hôtel-Dieu de Paris, "il n’est pas raisonnable de se jeter sur la chloroquine aujourd’hui et dans le même temps il est très logique de demander d’autres études qui permettent de confirmer ces résultats."

Comme beaucoup, le professeur Ravaud estime que les essais de son confrère marseillais ne portent pas sur un échantillon de malades suffisamment important. Par exemple, ajoute-il, "il n’est pas du tout évident que réduire la charge virale soit le problème chez les malades en réanimation". "Entre montrer qu’il y a un effet de ce type et savoir comment utiliser ce médicament, sur quelle population et pour quoi faire, c’est plus compliqué…"   

L’épidémiologiste plaide pour une "recherche clinique de guerre" qui n'a rien à voir avec la méthode utilisée pour les médicaments destinés à lutter contre les maladies chroniques.

Répliquer les recherches du professeur Raoult ne devrait pas prendre beaucoup de temps selon lui et ce serait une bonne chose pour les Africains. Pour le professeur Philippe Ravaud, "L’Afrique est encore à une phase très préliminaire de l’épidémie et je pense qu’on aura avancé sur cette question au moment où le pic aura atteint le continent. De plus, c’est un énorme avantage d’avoir une "drogue" qui est très largement disponible et d’un coût relativement limité…"

Depuis l’annonce des effets de l’antipaludique, la demande a explosé sur le continent africain. Avec les risques de surdosage et de fourniture de faux médicaments que cela implique.

D’autres traitements à l’étude

Malgré les réserves, la vidéo du professeur Raoult a permis à la chloroquine d’intégrer la liste des molécules dans l’essai français et européen qui démarrait ce vendredi sous l’égide de l’Organisation Mondiale de la Santé.

Car d’autres médicaments suscitent l’intérêt. C’est le cas du Remdesivir, un antiviral qui a déjà fait ses preuves contre le virus Ebola chez les animaux. Existe aussi le Kaletra utilisé dans le traitement du VIH.
 

Quoi qu’il en soit, l’industrie du médicament est prête. Le laboratoire français Sanofi a proposé, mardi 17 mars, d’offrir aux autorités françaises des millions de doses de l’antipaludique Plaquenil, pouvant traiter potentiellement 300 000 malades.

Même élan de générosité chez le géant israélien TEVA : les hôpitaux américains vont se voir offrir dix millions de doses d’hydroxychloroquine d'ici un mois (dont 6 millions livrés dès le 31 mars). 

La chloroquine et l’hydroxychloroquine ont de quoi susciter l’espoir certes, mais on est encore loin du miracle.

À voir : la chloroquime, traitement miracle contre le Covid-19 ?

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