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Coupe du Monde de football : "Ces sondages en disent plus sur l’intention de la FIFA qu’autre chose"

Gianni Infantino, le président de la FIFA, présente le trophée au milieu de terrain saoudien Salman Al-Faraj après avoir gagné la Ligue des champions d'Asie à Riyad, le 23 novembre 2021.
Gianni Infantino, le président de la FIFA, présente le trophée au milieu de terrain saoudien Salman Al-Faraj après avoir gagné la Ligue des champions d'Asie à Riyad, le 23 novembre 2021.
AP/ Amr Nabil

Selon un sondage de la FIFA, 64% des supporters de football seraient favorable à une Coupe du monde tous les deux ans. Un premier sondage sur cette même question avait été réalisé cet été, toujours par la FIFA. Comment interpréter ce chiffre ? Qu'est-ce que cette décision engendrerait dans le monde du football ? Réponses avec Mickaël Terrien, professeur en économie et management du sport à l'Université de Lausanne.

TV5MONDE : Pourquoi la FIFA multiplie les sondages sur la question de la Coupe du monde tous les deux dans ?

Mickaël Terrien, professeur en économie et management du sport à l'Université de Lausanne : Le fait que la FIFA est actuellement en train d’initier le débat pour mettre en place une Coupe du monde tous les 2 ans s'est fait en plusieurs étapes. Le premier rapport sur cette question a été commandité par l'Arabie Saoudite. Ensuite, Arsène Wenger (ancien entraîneur d’Arsenal) a été désigné ambassadeur du projet. Ces « ballons d’essai » sont un procédé assez classique que l'on retrouve en politique.

On montre par la suite qu’il y a un fort intérêt pour le projet à l'aide de sondages. Le premier qui a été fait cet été a été fortement critiqué pour ses questions que l’on a qualifiées d’« orientées », afin d'obtenir une réponse positive. Ici, les questions sont similaires : « Si vous ne prenez pas en compte les effets que cela pourrait avoir sur la charge de travail des joueurs, voulez vous voir une Coupe du monde tous les 2 ans ? » Tout cela fait partie d'une stratégie marketing.

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TV5MONDE : Pourquoi insister sur cette question maintenant?

Mickaël Terrien : Le sport professionnel est en en train de vivre une évolution. Il y a des difficultés financières pour un certain nombre d'acteurs du fait que de grands événements n'ont pas pu se tenir ou ont été décalés et se sont retrouvés sans spectateurs. Le marché est un peu exsangue. Les sources commencent à se tarir.

Certains acteurs pensent même qu'il va y avoir une révolution du système, et préféraient donc en sortir gagnant. La FIFA génère énormément d'argent avec sa Coupe du monde, mais seulement tous les 4 ans, quand d'autres acteurs comme l'UEFA parvienne à avoir une vache à lait beaucoup plus régulière avec la Ligue des Champions. L'idée est de savoir qui aura les parts les plus importantes du gâteau.

Pour la Superligue, les sondages montraient que tout le monde y était favorable, alors qu'il y avait des centaines de milliers de supporters dans les rues.

Mickaël Terrien, économiste du sport

Avec une Coupe du monde tous les 2 ans, la FIFA laisse planer l’idée qu’ils vont doubler leurs recettes. Mais ce ne sera pas le cas, car les chaînes de télévision ne sont pas prêtes à payer. Par contre, cela prendrait de manière évidente des parts de marché à d'autres acteurs du secteur comme le Comité International Olympique ou la Ligue des Champions.

Pour le moment, la FIFA ne s'est jamais prononcée en faveur directement du projet. Elle fait appel à des prestataires qui font des études montrant qu’il y a un intérêt au sein du monde du football. Tout cela reste des éléments de communication. 

Voir aussi : Faut-il boycotter les Jeux olympiques de Pékin et la Coupe du monde au Qatar ?

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TV5MONDE : Peter Weber, directeur de l’institut de sondage IRIS qui a réalisé l’enquête conclut : « il est clair que le monde du football souhaite une Coupe du Monde deux fois par an ». Qu’en pensez-vous ? 

Mickaël Terrien : Ce qui est sûr, c'est que tant qu'on a pas les éléments méthodologiques de ce sondage, on ne peut pas « acheter » le résultat. On l'a vu la dernière fois sur le sondage de cet été. Ils ont balancé les résultats et une fois qu'on a vu la méthodologie, tout le monde a dit "ce n’est pas crédible." Ils ont donc recommandité une étude. 

Ils ont ajouté une partie dans la question qui mentionne le calendrier des joueurs qui changerait inexorablement, mais sans rien dire de ce qu'il se passerait véritablement. On retire des matchs amicaux ? La Ligue des Champions ?

Une autre limite dans ce sondage, c'est d'identifier l’échantillon. 100 000 au départ, pour n’en garder que 30 000 à la fin, choisis selon le critère arbitraire qu'ils "aiment le foot". Mais qui sont ces gens ? Est-ce que ce sont des supporters ? Ou quelqu’un qui regarde un match une fois par an ? S'ils voulaient être transparents, ils auraient mis le résultat du sondage selon toutes les catégories. Là, ils ont pris ce qui les arrangeait. La moitié des gens interrogés n’ont pas vu leur réponse comptabilisée et on choisit de considérer que tout le monde est supporter, même ceux qui ont répondu qu’ils s’intéressaient "un peu" au football. 

Ces rapports en disent plus sur l’intention de la FIFA qu’autre chose. Pour la Superligue, les sondages montraient que tout le monde y était favorable, alors qu'il y avait des centaines de milliers de supporters dans les rues.

TV5MONDE : Parmi les résultats, on remarque que la Confédération Africaine de Football (CAF) fait partie des acteurs qui soutiennent le plus l’idée d’une Coupe du Monde tous les deux ans, pourquoi?

Mickaël Terrien : La Confédération Africaine de Football (CAF) tire l'essentiel de ses revenus de l'argent versé par la FIFA. La redistribtuon de la FIFA lors de la Coupe du monde génère énormément de revenus pour la CAF. Si on multiplie par deux l'occurence de la Coupe, on peut donc imaginer un effet multiplicateur qui bénéficierait à la CAF.

S'il y a une Coupe du monde tous les 2 ans :  quid de l'euro ?

Mickaël Terrien, économiste du sport 

En Europe, les sources de revenus sont la Ligue des Champions et les compétitions de clubs qui bénéficient aux fédérations nationales. Les activités continentales en Europe génèrent suffisamment d'argent. Après il y a une question, s'il y a une Coupe du monde tous les 2 ans :  quid de l'Euro ? Les logiques économiques ne sont pas, de fait, les mêmes pour la sélection guinéenne que pour la sélection française.

TV5MONDE : Quelles seraient les conséquences concrètes d'une Coupe du monde biennale ? 

Mickaël Terrien : Cela aurait un impact majeur sur le temps de cerveau disponible du spectateur. Ce serait une refonte majeure des calendriers avec une place prédominante prise par les sélections nationales. Ce temps-là, il faut le prendre sur autre chose, ce serait quoi? Cela nécessiterait une discussion entre tous les acteurs : est-ce qu’on serait amené à prendre les droits télévisuels d'autres sports ? Ceux des Jeux Olympiques ? 

La FIFA veut doubler l'occurence d’un événement qui est rare, ce qui constitue, je pense, en partie sa valeur. On pourrait donc imaginer que les droits télé de la Coupe du monde perdraient leur singularité et qu’en fin de compte l'événement sportif serait perçu comme une Coupe des confédérations qui a lieu tous les 2 ans et qui n'intéresse pas grand monde.

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Faire de la Coupe du Monde un événement biennal serait un Big bang majeur, mais pour savoir qui en seraient les gagnants ou les perdants, il est encore trop tôt. 

TV5MONDE : La FIFA n’a t-elle pas omis une partie de la réalité dans son sondage comme l’augmentation du nombre de matchs pour les joueurs, les déplacements multipliés ainsi que les frais pour les supporters ?

Mickaël Terrien : Si on rajoute une compétition, est-ce que le nombre de matchs que jouera Mbappé augmentera ? Je n’en suis pas sûr. Cela serait probablement au détriment d'autres compétitions. Concernant les joueurs, cela nécessite une refonte du calendrier. 

Au niveau environnemental, on peut imaginer moins de déplacements de supporters car moins d'envie de se rendre tous les deux ans à l'autre bout du monde pendant un mois pour aller supporter son équipe nationale. On pourrait alors réserver plus de place pour les supporters locaux, ce qui permettrait d'améliorer l'attractivité de l'accueil de ces grands événements. En ce moment, on a de plus en plus de mal à trouver des pays hôtes pour ce type de méga-évenement sportif notamment en raison des coûts d'organisations immenses.

Mais là, on est dans de la prospective pure. L'idée reste surtout marketing, qui est celle de générer plus de revenus pour la FIFA. On a une Coupe du monde qui va déjà passer à 48 pays plutôt que 32, sachant qu'avant c'était déjà 24. Là, le dernier moyen qui s’est présenté pour multiplier les matchs, c'est de doubler l'occurence de la compétition.