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Craignant les pénuries, les Libanais fondent sur les produits de base

Un Libanais fait ses courses dans une grande surface de la capitale Beyrouth, le 9 novembre 2019
Un Libanais fait ses courses dans une grande surface de la capitale Beyrouth, le 9 novembre 2019
afp.com - ANWAR AMRO
Des manifestants libanais brandissent pancartes et miches de pain devant une branche de la Banque centrale dans la ville de Saïda (sud), le 8 novembre 2019
Des manifestants libanais brandissent pancartes et miches de pain devant une branche de la Banque centrale dans la ville de Saïda (sud), le 8 novembre 2019
afp.com - Mahmoud ZAYYAT

Farine, riz, œufs, haricots ou viande: des consommateurs libanais se ruent dans les rayons des grands magasins, par crainte d'une nouvelle hausse des prix ou de ruptures de stocks face à l'acuité de la crise économique et la poursuite d'une contestation populaire inédite.

"Je ne me souviens pas avoir acheté autant de provisions dans notre vie (...) Nous le faisons en prévision des prochains jours et de cette période floue", avoue Sanaa, une quarantenaire ayant requis l'anonymat dans un supermarché de la capitale libanaise.

Autour d'elle, de longues queues se forment aux caisses, où les employés affirment devoir faire des heures supplémentaires.

Les produits de première nécessité ainsi que les étals de fruits et de légumes sont particulièrement convoités, contrairement aux rayons d'alcool ou de friandises, largement boudés.

"C'est aussi rempli qu'en période de vacances", dit Eireen Saif, employée d'une grande surface à Beyrouth. "Les gens ont peur de ruptures de stocks", ajoute-t-elle.

Cette frénésie consommatrice survient après des avertissements samedi des propriétaires de stations-service --dont certaines ont fermé-- et du syndicat des hôpitaux d'un risque de pénurie d'essence et de médicaments, à la suite d'un renforcement par les banques des restrictions sur le retrait et la conversion de la livre libanaise vers le dollar.

La monnaie locale est ancrée au billet vert depuis 1997 au taux fixe de 1.507,5 livres pour un dollar. Mais ces dernières semaines, ce taux longtemps considéré comme intouchable a renchéri dans les bureaux de change face aux restrictions des banques, oscillant désormais entre 1.650 et 1.800 livres/dollar.

Or de nombreux importateurs, qui paient leurs fournisseurs en dollars et encaissent en monnaie locale, déplorent des pertes liées à cet écart de taux de change.

Résultat, les prix sur le marché connaissent une forte volatilité depuis quelques jours.

"Les prix ont augmenté", affirme Sanaa, en empilant des sacs de denrées alimentaires dans son caddie à roulettes.

- Manipulation -

Le pays est plongé depuis plusieurs mois dans une grave crise économique, qui a servi de catalyseur à la contestation sans précédent lancée le 17 octobre contre la classe dirigeante, accusée de corruption et d'incompétence.

Sous l'effet conjoint de manifestations massives et d'actes de désobéissance civile, les banques, écoles, universités et commerces ont fermé leurs portes pendant deux semaines.

Si les banques ont rouvert le 1er novembre, elles ont restreint les retraits d'argent ou les conversions vers le dollar, ravivant les craintes sur la situation monétaire et bancaire du pays.

Des craintes accrues par l'absence d'un nouveau gouvernement, 13 jours après la démission de Premier ministre Saad Hariri sous la pression de la rue.

Mais pour certains, la hausse actuelle des prix n'est pas uniquement liée au renchérissement du dollar sur le marché noir.

"C'est à cause des commerçants, ils manipulent les prix", déplore Fadi Slaiby, 39 ans, employé au rayon boucherie dans un supermarché de la ville.

Selon le directeur de la protection du consommateur, Zouhair Berro, les grands commerçants profitent du chaos actuel pour augmenter leurs marges sous le prétexte de la hausse du taux dollar/livre.

Les prix de certains aliments, à l'instar de la viande et des légumes, ont augmenté respectivement de 7% et 27% au cours des quatre derniers jours, indique-t-il.

"Nous sommes désormais au cœur de la crise", déplore pour sa part Antoine Dirani, en remplissant son chariot dans une grande surface.

Une situation qui n'est pas sans rappeler à cet homme de 63 ans certains souvenirs de la guerre civile (1975-1990). A cette époque, "nous attendions dans une queue et suppliions les commerçants de nous vendre un seul sac de pain".

Aujourd'hui, "nous achetons des provisions pour stocker des réserves chez nous".