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Crise des céréales : "Nous sommes entrés dans un processus de désoccidentalisation des marchés agricoles"

Une Éthiopienne prépare des portions de blé pour la distribution d'aide alimentaire à Agula, dans le nord de l'Éthiopie, le 8 mai 2021.
Une Éthiopienne prépare des portions de blé pour la distribution d'aide alimentaire à Agula, dans le nord de l'Éthiopie, le 8 mai 2021.
Ben Curtis / AP

Sécheresse, pénurie d'engrais, inflation... En Afrique de l'Ouest, les stocks de céréales sont au plus bas, faisant craindre à l'ONU un "ouragan de famines" dans les pays de la région. Quelles alternatives ces pays peuvent-ils mettre en place pour compenser la baisse des exportations de céréales russes et ukrainiennes ? Éléments de réponse avec Thierry Pouch, économiste et chef du service études et prospectives de l'Assemblée permanente des Chambres d'agriculture (APCA). Entretien.

TV5MONDE : comment expliquer cette crise des céréales dans la région ? 

Thierry Pouch, économiste et chef du service études et prospectives de l'Assemblée permanente des Chambres d'agriculture : L’Afrique de l’Ouest est une région qui a des difficultés à produire, donc constituer des stocks est assez compliqué. Autre point important : comme ce sont des pays relativement endettés, ils font face au problème du coût de l’importation. On sait que les cours des matières agricoles, et notamment les céréales, ont commencé à flamber à partir du début de l’année 2021.

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À ce moment-là, c’était dû au fait que la croissance économique était très forte, et que la Chine s’était déjà positionnée pour siphonner une bonne partie des matières premières. Les Chinois ont les moyens, ça ne pose pas de problème. Mais pour l’Afrique de l’Ouest, évidemment le coût que représente l’achat de matières premières agricoles empêche non seulement d'approvisionner correctement la population, mais aussi de faire des stocks.

Si je fais référence à la Chine c’est qu’aujourd’hui, environ 50% des stocks mondiaux de blé sont détenus par la Chine, et environ deux tiers du maïs. Ça ne laisse pas grand-chose aux autres. 

À ces problèmes existants est venue s’ajouter la guerre en Ukraine. On connaît le poids prépondérant de ces deux nations en matière de production agricole : la Russie représente presque 20% des exportations de blé, pour l’Ukraine c’est 10%. 

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Le conflit entraîne des problèmes d’acheminement vers les terminaux portuaires, passer par la voie ferroviaire implique des problèmes logistiques car les rails ne sont pas les mêmes entre l’Ukraine et l’Europe… Quand bien même vous mettez un conteneur sur un wagon, vous pouvez transporter environ 5 000 tonnes, alors qu’en bateau, on transportait 65 000, 70 000 tonnes… L’acheminement par train est envisagé, ça commence à se faire : il faut apporter les céréales vers la Pologne et la Roumanie, avec le port de Constanta notamment, mais les difficultés logistiques sont extrêmement importantes. 

TV5MONDE : l’Afrique doit donc se tourner vers d’autres pays pour s’approvisionner en céréales ?  

Thierry Pouch : c’est l’alternative qui avait été retenue très vite au moment du déclenchement du conflit; Certains pays d’Afrique, avaient l’ambition de voir si d’autres grands bassins de production comme l’Australie, le Canada, les États-Unis, l’Argentine et l’Union européenne pouvaient se substituer à la Russie et à l’Ukraine. Il faut aussi ajouter l’Inde, qui est le deuxième plus gros producteur mondial de blé. Mais l’Inde est un exportateur de modeste envergure, qui ne devait exporter cette année que 9 à 10 millions de tonnes. Ce n’est pas grand-chose, mais dans le contexte actuel, ça pouvait représenter une source d’approvisionnement potentielle pour les pays africains. Mais l’Inde a décidé de fermer ses frontières, sur le blé d’abord et maintenant sur le sucre.  

(Re)voir : guerre en Ukraine : la pénurie de blé fragilise l'équilibre alimentaire mondial

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La voie de recours des États-Unis est possible, mais la production est soumise à un fort stress hydrique, donc il n’est pas sûr qu’elle soit suffisante. Le Canada est aussi exposé à la sécheresse. Et il y a des problèmes de décalage avec l’hémisphère sud, notamment l'Argentine. Il faudra attendre cet hiver pour attendre leur production… Reste l’Union européenne, qui a en gros trois grands producteurs : la France, la Roumanie et l’Allemagne. La France doit envisager de répondre à ces demandes, en plus des besoins habituels, notamment ceux de l’Algérie. En temps normal, la France produit 45 à 50 millions de tonnes de blé, et exporte la moitié de sa production. La moitié de ces exportations va déjà à l'Algérie !
 

Le problème reste le même : vous avez une petite dizaine de gros pays exportateurs, face à une multitude d’importateurs.Thierry Pouch, économiste et chef du service études et prospectives de l'APCA.

Et cette année, on craint particulièrement la sécheresse. Donc soit la France puise dans ses propres stocks pour répondre à la demande, soit on augmente la production, mais ça ne sera pas avant l’année prochaine, et ça reste compliqué. Le problème reste le même : vous avez une petite dizaine de gros pays exportateurs, face à une multitude d’importateurs.

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Une alternative envisagée par les États-Unis peut être de subventionner les importations de blé des pays importateurs, mais pour l’instant cela concerne plutôt le Moyen-Orient, l’Égypte… Et même si ces substituts sont possibles, reste la question du prix, avec une moyenne de 400 euros la tonne. Pour ces pays qui ont été fortement touchés par la crise Covid, les niveaux d’endettement sont tels que la reprise économique n’est pas rétablie. Beaucoup craignent donc des soulèvements populaires, et dans certains pays comme la Tunisie, la Libye, le Liban, il y a déjà des émeutes pour avoir du pain. 

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TV5MONDE : si l’importation n’est pas vraiment une solution, est-ce que c’est l’occasion pour l’Afrique de l’Ouest de mettre en place des politiques pour tendre vers l’autosuffisance ?

Thierry Pouch : les pays de la zone pourraient décider de produire eux-mêmes, et autre chose que du blé. Le manioc pourrait momentanément se substituer à ces importations. Mais deux questions se posent : premièrement, dans quelles proportions peuvent-ils produire par rapport à leur population ? Et deuxièmement, dans quelle temporalité ? Les problèmes agricoles nécessitent toujours du temps.

Même s’il y a un espoir de réduction de la dépendance, il s’inscrit dans un horizon de 5 à 10 ans
Thierry Pouch, économiste et chef du service études et prospectives de l'APCA.

Ce genre de mesure se décide assez vite, mais ça ne se concrétise pas aussi rapidement. Il faut des semences, de l’eau, des engrais, or les engrais viennent essentiellement de Russie et de Chine… Même s’il y a un espoir de réduction de la dépendance, il s’inscrit dans un horizon de 5 à 10 ans, or la situation est urgente. 

(Re)lire : guerre en Ukraine : face à la montée des prix de blé, quels substituts possibles en Afrique ?

Il faut aussi que les prix soient  rémunérateurs pour les paysans, mais il ne faut pas que l’inflation se propage aux prix à la consommation dans les centres urbains. On se souvient des émeutes de la faim en 2008 : ce n’était pas vraiment les campagnes qui étaient touchées mais plutôt les villes.  

 

TV5MONDE : quelles sont les alternatives à court terme pour éviter la famine ? 

Thierry Pouch : il reste une solution, avancée par la France : le plan de résilience agricole et alimentaire, qui essaye de réactiver des outils mis en place lors de la crise économique de 2011, lorsque la France présidait le G20. Il y avait notamment AMIS, le système d’information sur les marchés agricoles, pour avoir plus de transparence sur l’état des stocks mondiaux, avec un engagement des États et de la communauté internationale pour livrer ces informations. Aujourd’hui ces stocks sont considérés comme stratégiques, donc on n'a pas toutes les informations mais la France essaie de remettre ce système sur pied. Elle essaie aussi de réactiver le forum d’action rapide pour mieux coordonner les politiques commerciales et éviter qu’il y ait des interruptions dans les échanges de produits agricoles et alimentaires. Dans l’état actuel des choses, la seule vraie piste c’est une meilleure coordination internationale. 
 

Tous ceux qui auront aidé l’Ukraine d’une façon ou d’une autre seront sanctionnés
Thierry Pouch, économiste et chef du service études et prospectives de l'APCA.

La dernière alternative, c’est la Russie. C’est le premier exportateur mondial de blé. Cette année, les Russes vont avoir une production record cette année, ils sont en mesure d’exporter 50 millions de tonnes. Mais il y a une condition : on va mesurer le degré d’engagement des pays importateurs auprès de l’Ukraine, s’ils ont voté à l’Assemblée générale de l’ONU, s’ils se sont abstenus… Tous ceux qui auront aidé l’Ukraine d’une façon ou d’une autre seront sanctionnés et privés comme on le voit déjà avec le gaz vis-à-vis de la Finlande, la Pologne, la Bulgarie… 

(Re)voir : invasion russe en Ukraine : les difficultés des pays africains pour leurs importations de blé

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Dans ce contexte, on voit bien qu’on est entré dans un processus de désoccidentalisation des marchés agricoles. Pour éviter les soulèvements populaires qui amplifieraient l’instabilité ambiante, c’est une voie possible. Et quand on voit le poids de la Chine, qui est une alliée de la Russie, dans certains pays africains… Il y a une fenêtre de tir.