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Crise France – USA : "Le soutien de l’Union européenne est un soutien politique et diplomatique bienvenu"

Le haut représentant de l'Union européenne pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, Josep Borell, devant la presse, à New York, aux Etats-Unis, le 20 septembre 2021.
Le haut représentant de l'Union européenne pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, Josep Borell, devant la presse, à New York, aux Etats-Unis, le 20 septembre 2021.
© AP Photo/Brittainy Newman

Réunis à New York, aux Etats-Unis, en marge de la 76e session de l’Assemblée générale des Nations unies, les ministres des Affaires étrangères des 27 pays de l’Union européenne ont apporté leur soutien à la France, dans la crise qui l’oppose notamment aux Etats-Unis. Quelle signification politique peut-on donner à ce soutien ? Quelles sont les implications pour l’Union européenne, de cette nouvelle alliance Indo-Pacifique entre les Etats-Unis, l’Australie et la Grande-Bretagne ? Pour quelles raisons les Etats-Unis ont fait le choix de conclure ce pacte de sécurité avec l’Australie et la Grande-Bretagne, dans le dos de la France ? Benjamin Hautecouverture, maître de recherches à la Fondation pour la recherche stratégique répond à nos questions.

TV5MONDE : Quelle signification politique peut-on donner au soutien apporté par l’Union européenne à la France, dans la crise qui l’oppose actuellement aux Etats-Unis, à l’Australie et à la Grande-Bretagne ?

Benjamin Hautecouverture : Le soutien de l’Union européenne est un soutien politique et diplomatique bienvenu, dans la mesure où en fin de semaine dernière, l’UE a présenté sa stratégie pour l’Indo-Pacifique, qui avait été demandée par le Conseil européen en avril 2021 ; et au sujet de laquelle la France a été très active au cours de l’année 2020. Par conséquent, le soutien de l’UE indique une volonté d’avancer de conserve avec la France.

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Le contraire eut été très ennuyeux, dans la mesure où cela aurait rajouté de la division à la division. Car nous assistons déjà à une division entre pays alliés. Si l’UE avait aussi montré des ferments de division dans cette affaire, cela aurait conduit à une cacophonie totale pour les intérêts européens, et occidentaux plus largement, dans la zone Indo-Pacifique. Sur le plan politique, c’est donc une bonne nouvelle qui « limite la casse » d’une certaine manière.

TV5MONDE : Cette nouvelle alliance Indo-Pacifique entre les Etats-Unis, l’Australie et la Grande-Bretagne, peut-elle avoir des implications stratégiques sur l’Union européenne ? Et si oui, lesquelles ?

Benjamin Hautecouverture : Pour pouvoir répondre à cette question, il faudrait savoir précisément ce qu’il y a dans la stratégie australienne, américaine et britannique. Or, pour le moment, nous ne le savons pas suffisamment. Il est peut-être un peu tôt pour parler de non-complémentarité, de non-coordination, de concurrence, voire de compétition.

Il est tout à fait possible dans un deuxième temps, que l’UE, et la France en particulier, se coordonne avec les Américains, les Britanniques et les Australiens, pour que les stratégies avancent de manière cohérente. Pour l’instant, il semble y avoir une dimension très confrontationelle dans la diplomatie américaine en Indo-Pacifique, contre la Chine, qui est absente des stratégies française et européenne. Ça peut être un levier pour que la stratégie anglosaxonne en Indo-Pacifique soit moins brutale.

Et de ce point de vue, ce sera un bon exercice de voir dans quelle mesure les pays européens peuvent modeler la stratégie anglosaxonne dans le sens d’une compétition, plutôt que dans celui d’une confrontation. La présidence française de l’UE entre janvier et juin 2022 sera une bonne occasion pour voir si l’UE a la capacité politique et diplomatique d’influer sur la stratégie anglosaxonne. Mais à ce stade, je pense que personne ne peut le dire. Il s’agit, disons, d’un enjeu pour la diplomatie commune.

TV5MONDE : Pour quelles raisons, selon vous, les Etats-Unis ont fait le choix de conclure ce pacte de sécurité avec l’Australie et la Grande-Bretagne, dans le dos de la France qui est pourtant un allié de longue date, notamment au sein de l’OTAN ?

Benjamin Hautecouverture : Comme toujours avec les Etats-Unis, le facteur industriel et commercial est déterminant. Le fait de passer un contrat de fourniture de sous-marins nucléaires, contre des sous-marins conventionnels français, est une manière de s’imposer sur un marché très concurrentiel. C’est aussi, bien entendu, une façon de réaffirmer une alliance de longue date avec l’Australie, pays qui a fait montre ces dernières années d’une volonté d’autonomisation à l’égard des Etats-Unis.

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Il y a donc à la fois une volonté industrielle très forte, et l’affirmation d’une main mise politico-stratégique sur un allié-clé dans le Pacifique. De la même manière que les Etats-Unis peuvent exercer des pressions très fortes sur le Japon ou la Corée du sud, pour prendre deux autres alliés stratégiques, mais cette fois dans le nord-est asiatique.

TV5MONDE : Après avoir imposé aux Européens son retrait chaotique d’Afghanistan, le président américain Joe Biden, prend le risque de se mettre à dos les pays de l’Union européenne avec cette crise des sous-marins. Est-ce qu’on assiste à la réaffirmation de l’hyperpuissance américaine et, peut-être, à la fin du multilatéralisme cher à l’ONU ?

Benjamin Hautecouverture : La fin du multilatéralisme, ça fait longtemps qu’on en parle. Le multilatéralisme a du plomb dans l’aile depuis le début de la décennie 2010. Pour le reste, nous savons que les Etats-Unis sont dans un rapport un peu plus complexe qu’il ne l’était dans le passé, vis-à-vis de leurs alliés européens et de leurs intérêts de sécurité en Europe.

Le président américain Joe Biden et le secrétaire général des Nations unies, Antonio Guterres, lors de l'Assemblée génrale de l'ONU, à New York, aux Etats-Unis, le 20 septembre 2021.
Le président américain Joe Biden et le secrétaire général des Nations unies, Antonio Guterres, lors de l'Assemblée génrale de l'ONU, à New York, aux Etats-Unis, le 20 septembre 2021.
© AP Photo/Evan Vucci

Même si je fais partie de ceux qui pensent que les Etats-Unis ne sont pas en train de se désengager de l’Europe, mais qu’ils rééquilibrent leurs engagements pour prendre acte du changement de siècle, et de la transformation des intérêts stratégiques américains dans l’Indo-Pacifique.

Mais je suis d’accord pour dire que c’est une manifestation de l’hyperpuissance américaine, au moment précisément où elle commence à vaciller sous l’effet de la pression chinoise mais aussi d’autres compétiteurs régionaux, sur des segments plus pointus. A l’évidence, la manière brutale de traiter ce dossier stratégique indique paradoxalement une fébrilité des Etats-Unis.

TV5MONDE : L’ex-président américain Donald Trump réclamait un rééquilibrage au sein de l’OTAN. Lors du sommet de Londres, en décembre 2019, le président français, Emmanuel Macron, avait appelé à une réflexion stratégique sur la nécessaire transformation de l’Alliance atlantique. Quelles pourraient être les conséquences de la crise actuelle sur l’évolution nécessaire des équilibres au sein de l’OTAN ?

Benjamin Hautecouverture : Cette évolution nécessaire, en réalité, ne date pas de Donald Trump, ni même de Barack Obama. Elle date de George W. Bush. Donc, ça fait très longtemps que ce rééquilibrage est en question. Et un certain nombre de pays de l’UE, dont la France, en prennent acte depuis le début de la décennie 2010, en proposant d’accélérer le mouvement de l’UE vers son autonomisation stratégique.

Véhicules militaires et chars polonais, italiens, canadiens et américains, au cours des exercices militaires de l'OTAN, en Lettonie, le 13 septembre 2021.
Véhicules militaires et chars polonais, italiens, canadiens et américains, au cours des exercices militaires de l'OTAN, en Lettonie, le 13 septembre 2021.
© AP Photo/Roman Koksarov)

C’est là aussi une réalité qui ne date pas d’hier, mais qui se fonde sur les sommets européens de la fin des années 90, et qui se traduit par des décisions opérationnelles. En revanche, l’attitude des Etats-Unis depuis Donald Trump, et aujourd’hui avec ce qu’il se passe dans l’affaire australienne, ne fait qu’ajouter de l’eau au moulin de celles et ceux, en particulier les Français, qui demandent une accélération de l’autonomisation stratégique de notre continent, pour équilibrer les capacités européennes de sécurité et de défense avec celles de l’Alliance atlantique.

De ce point de vue, et juste avant la présidence française de l’UE, d’une certaine manière c’est « une bonne nouvelle » ; autrement dit, ça ne peut que favoriser celles et ceux qui poussent à davantage d’autonomie stratégique sur le plan capacitaire, dans un débat européen qui reste contrasté.

TV5MONDE : Comment l’UE peut-elle exister aujourd’hui dans un contexte mondial toujours plus incertain, avec des menaces qui sont multiples et de plus en plus multiformes ?
 
Benjamin Hautecouverture : L’UE s’adapte par l’adoption de stratégies de sécurité diverses et variées, la grande stratégie de sécurité globale de 2016, des stratégies sur les questions plus sectorielles, type les menaces et les risques cyber, la stratégie Indo-Pacifique qui vient d’être révélée en fin de semaine dernière à Bruxelles. L’Union prend acte, par conséquent, de la nécessité pour les 27 Etats d’agir non pas seulement sur le plan interne, juridique, politique, mais également comme nouvel acteur stratégique mondial.

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De ce point de vue, il y a encore fort à faire naturellement. Mais les décisions qui ont été prises pour les 27 pays de l’UE d’augmenter les budgets de défense et de sécurité, les différents instruments d’intégration qui sont à l’œuvre entre les pays de l’Union, nous indiquent que peu à peu, de manière chaotique, difficile, l’UE est en train de prendre la mesure de la nécessité pour elle de devenir un acteur stratégique autonome.

Et cela se fait avec beaucoup de difficultés, une visibilité assez difficile à avoir, parce que dans les arcanes de l’UE rien n’est simple, quand la décision est prise pour la rendre opérationnelle c’est long et difficile. C’est fastidieux, mais le mouvement est en marche, et des événements comme cette crise des sous-marins ne peuvent qu’y aider. Ce peut-être un mal pour un bien, si nous savons mobiliser nos partenaires autour de l’enjeu indo-pacifique.