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Crise monétaire en Turquie, sanctions contre l'Iran : le dollar, arme politique de Trump

Le dollar, monnaie du commerce international, est utilisé comme une arme politique par Donald Trump.
Le dollar, monnaie du commerce international, est utilisé comme une arme politique par Donald Trump.
AP/Burhan Ozbilici

Crise monétaire en Turquie, sanctions contre l'Iran... les dernières décisions de Donald Trump sur la scène internationale ont mis en exergue la toute puissance du dollar dans les échanges commerciaux. Un privilège utilisé comme une arme politique. Analyses.

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 Les relations virent à l'orage entre Ankara et Washington. Tout est partie de la détention d'un seul homme dans une geôle turque, le pasteur américain, Andrew Brunson.  Le président turc Recep Tayyip Erdogan parle désormais d'un "complot politique" contre son pays ! La livre turque a perdu en deux semaines près de 40 pour cent de sa valeur. En cause les sanctions américaines. En mars dernier, la Maison Blanche avait déjà imposé des tarifs douaniers à hauteur de 25% et 10% sur les importations d'acier et d'aluminium turcs. Le 10 août dernier Donald Trump enfonçait le clou et relevait à nouveau le niveau des taxes douanières sur ces importations à hauteur de 50%, cette fois-ci.

Le Qatar a décidé, ce mercredi 15 août, d'apporter son soutien financier à la Turquie en promettant d'investir 15 milliards de dollars dans le pays. Un pied de nez à la Maison Blanche.

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©TV5MONDE

Erdogan, impuissant face au dollar

"Erdogan a beau être dans une rage folle, Il n'en demeure pas moins impuissant. Il ne peut rien faire face au privilège exorbitant que possède Washington, celui de frapper la monnaie du commerce international et sans cette devise vous ne pouvez rien faire", explique Corentin Sellin, historien spécialiste des États-Unis et co-auteur des  États-Unis et le Monde (1823-1945). Les déboires actuels de la Turquie sont certes en grande partie liés à la politique économique du pays mais la dépendance du pays au dollar américain est réelle selon Christopher Dembick, économiste. "La banque centrale turque est trop dépendante du pouvoir turc. La Turquie dépense trop et la Turquie a besoin d'emprunter en dollars.", explique l'économiste.  Le déficit de ses comptes courants s'est aggravé ces derniers mois. L'augmentation des tarifs douaniers par le gouvernement américain a tari le flux des capitaux vers le pays.

Je viens juste d'autoriser le doublement des taxes douanières sur l'acier et l'aluminium en provenance de Turquie puisque sa monnaie, la livre turque, descend rapidement contre notre dollar fortDonald Trump, président des États-Unis


« Ce type de mesures de Donald Trump s'apparente de fait à une forme de blocus économique", explique Corentin Sellin, spécialiste des États-Unis. Le président américain n'hésite pas à dégainer rapidement l'arme économique face à toute opposition. "Donald Trump entend défendre les intérêts américains à tout prix, quitte à sanctionner un allié historique comme la Turquie, membre de l'Otan. L'hôte de la Maison Blanche ne s'inscrit pas dans une volonté de réguler le système international comme Obama.  Donald Trump s'inscrit dans une forme de diplomatie de la canonnière et aujourd'hui la canonnière a été remplacée par des sanctions économiques terriblement efficaces grâce au poids du dollar", ajoute l'historien.

Quelle devise pourrait remplacer le dollar ?


Cette brutalité dans les relations internationales s'est exercée également contre l'Iran. Le retrait américain de l'accord sur le nucléaire iranien a d'ailleurs davantage mis en exergue l'omnipotence de la monnaie américaine dans le  commerce mondial que le cas turc. "Les Européens sont restés dans l'accord sur le nucléaire iranien mais  les entreprises européennes ne peuvent pas rester en Iran. Celles qui n'ont pas d'activité sur le marché américain risquent d'être l'objet de sanctions de la part de Washington car elles  commercent en dollar ou  travaillent avec des banques qui utilisent le dollar", explique Christopher Dembick. Toute entreprise si elle utilise la monnaie américaine peut être sujette à une sanction américaine si elle commerce avec des pays jugés ennemis de Washington. De grandes entreprises européennes, comme Airbus ont ainsi dû rapidement baisser pavillon en Iran.

Trump signe le retrait de Washington de l'accord sur le nucléaire iranien.
Trump signe le retrait de Washington de l'accord sur le nucléaire iranien.
AP/Evan Vucci


Symbole de cette puissance, "les acteurs du marché se sont mis désormais à scruter le fil Twitter de Donald Trump au même titre que les dépêches financières", confie Christopher Dembick, économiste.
 

Les acteurs des marchés se sont mis désormais à scruter le fil Twitter de Donald Trump au même titre que les dépêches financières Christopher Dembick, économiste




 Depuis plusieurs années, des grands pays émergents militent pour une remise en cause du monopole du dollar dans les échanges commerciaux. Ce vœu reste pieux. "Cela pourrait peut-être intervenir, mais dans plusieurs décennies. L'euro est une monnaie qui n'est pas considérée comme étant crédible notamment depuis la crise de 2011 et beaucoup d'acteurs de marché ne savent pas vraiment comment cette devise est régie. La puissance économique de la Chine pourrait faire potentiellement du yuan une nouvelle monnaie internationale mais cette monnaie est encore étroitement contrôlée par le pouvoir chinois", précise Christopher Dembick, économiste.
 Le privilège exclusif du dollar risque de perdurer longtemps. "Il faut espérer pour la bonne santé de l'économie mondiale que Trump ne se trouve pas rapidement de nouveaux ennemis", ironise Corentin Sellin, historien.

Le dollar, histoire d'un privilège.

En 1964, le ministre des Finances de De Gaulle, Valéry Giscard d'Estaing pestait déjà contre le "privilège exorbitant " du dollar !  La justice américaine est en effet susceptible de frapper n'importe quelle société dans le monde qui utilise la devise américaine. Il est très difficile d'échapper à une devise utilisée dans plus des deux tiers des échanges mondiaux (85 % sur les matières premières), et qui constitue 60 % des réserves de change des banques centrales. La fin de la convertibilité du dollar en or annoncée par Nixon en août 1971 a renforcé l'omnipotence de la monnaie américaine. Les entreprises américaines n'ont pas à se couvrir contre le risque de change puisqu'elles produisent et facturent en dollar.