Info

Crise russo-ukrainienne : comment les Russes perçoivent-ils l'escalade des tensions ?

Des habitants des régions séparatistes pro-russes de Donetsk et de Louhansk regardent un discours de Poutine.
Des habitants des régions séparatistes pro-russes de Donetsk et de Louhansk regardent un discours de Poutine.
Denis Kaminev/ AP

Après des mois de tensions, l'escalade entre Moscou et l'Occident a atteint son paroxysme. Washington parle d'une invasion imminente de l'Ukraine, faisant écho aux 130 000 soldats russes massés aux frontières du pays. Le Kremlin annonce ce mardi 15 février le début d'un retrait de certaines de ces forces et dénonce "l'hystérie" occidentale. Que pensent les Russes de ce climat de crise ? Entretien avec Igor Delanoë, directeur adjoint de l’Observatoire franco-russe de Moscou.

<p>Igor Delanoë, directeur adjoint de l’<em>Observatoire franco-russe de Moscou</em></p>

Igor Delanoë, directeur adjoint de l’Observatoire franco-russe de Moscou


TV5MONDE : Comment les médias en Russie présentent-ils la crise en Ukraine en comparaison des médias occidentaux ?
 
Igor Delanoë, directeur adjoint de l'Observatoire franco-russe de Moscou :
En Russie, comme en Ukraine, on n’a pas d'alarmisme comme en Occident. J’étais en France la semaine dernière et je suis à Moscou cette semaine. J’ai vécu cette différence de tonalité dans le traitement médiatique de la situation à la frontière ukrainienne. C’est un ressenti assez partagé à Moscou. Je ne sais pas en revanche si les Russes ont vraiment conscience de la panique qu'il y a en Occident. 

Sur le fond, je n’ai pas le sentiment qu’on est en train de préparer l’opinion publique à une guerre. Évidemment, les médias russes montrent les manœuvres en Russie. Ils montrent aussi les manœuvres en Ukraine. Ils expliquent que les Ukrainiens consolident aussi leur dispositif militaire le long de la ligne militaire dans le Donbass.

Les sujets sur l’armée et la thématique militaire sont omniprésents dans la société russe. Ces manœuvres ne sont pas quelque chose d’extraordinaire.

Igor Delanoë, Directeur adjoint de l’Observatoire franco-russe de Moscou et docteur en histoire

Il y a aussi beaucoup de reportages sur les villes bombardées par les Ukrainiens. On retrouve des sujets bien faits avec des belles images, ils envoient des correspondants pour vraiment prendre le pouls. Mais ces reportages se font depuis des années, il n’y a pas de nouveauté.

Un soldat ukrainien en alerte sur la ligne de séparation des rebelles pro-russes près de Louhansk, en Ukraine, le vendredi 16 avril 2021. Plus de 14 000 personnes ont été tuées en sept ans de combats entre les forces ukrainiennes de Kiev et les séparatistes ralliés à Moscou. (AP Photo / Efrem Lukatsky)

D’une manière générale, ils relaient surtout le fait que les demandes essentielles de la Russie formulées à l’Otan et aux États-Unis n’ont pas été satisfaites.

TV5MONDE : Que pensent-ils de la présence des troupes aux frontières, quand bien même la Russie n’envahirait pas l’Ukraine ?
 
Igor Delanoë : Tout ceci est présenté comme des manœuvres et des exercices qui se déroulent sur le territoire de la Fédération de Russie. Il n’y a rien de répréhensible à cela. D’autant plus que les sujets sur l’armée et la thématique militaire sont omniprésents dans la société russe. Ce n’est pas quelque chose d’extraordinaire. Le lien "armée-nation" est beaucoup plus important ici qu’en France.

Cela ne veut pas dire que les Russes n'ont pas peur de la guerreIgor Delanoë, Directeur adjoint de l’Observatoire franco-russe de Moscou

Il faut prendre un peu de recul pour bien comprendre la perception des Russes sur cette situation. Une majorité de la population russe considère qu’une guerre est déjà en cours avec la communauté euro-atlantique, selon une enquête d’opinion du Centre Levada. Et ce, même s’il n’y a pas de front ou de bombardement. Des sanctions européennes et occidentales frappent la Russie depuis des années. Le discours politique russe envers l’Occident est très dur. On parle aujourd’hui de l’Ukraine mais c’est la même chose qu’il se passait en Syrie entre 2015 et 2016. Les manœuvres militaires qui ont lieu en ce moment à la frontière ukrainienne sont moins choquantes pour les Russes.

(Re)voir : les manœuvre militaires russes à la frontière ukrainienne 

Chargement du lecteur...

Cela ne veut pas dire qu’ils n’ont pas peur de la guerre. La majorité de la population russe craint une grande guerre. Ils étaient 62% en printemps 2021 au moment où des manœuvres russes ont eu lieu en Mer Noire. Ils sont 56% en décembre 2021. En revanche, seulement 3 à 4% des Russes considèrent que la Russie est à l’origine de la reprise des tensions. C’est complètement inversé.
 
TV5MONDE : Si la guerre leur fait peur, les Russes accepteraient-ils une invasion contre l’Ukraine ?
 
Igor Delanoë : Ce ne serait pas évident. Ce serait nettement moins évident que pour la Crimée. La Crimée c’était une surprise. Il n’y avait pas de préparation à une offensive militaire comme aujourd’hui. Cela avait surpris tout le monde, y compris les Russes. Mais l’offensive a été massivement acceptée et soutenue par la population.
 
Je ne sens pas qu’il y aura un consensus pour annexer le Donbass ou envahir l’Ukraine. C’est difficile à déterminer, c’est un ressenti.
 
TV5MONDE : Prenant le cas spécifique des habitants du Donbass, comment vivent-ils cette période d’escalade entre l’Occident et la Russie ?
 
Igor Delanoë : Ces zones vivent dans la guerre et dans les bombardements de manière permanente depuis 2014. La guerre est là, même si son intensité est toute relative. Je n’ai pas l’impression qu’ils soient paniqués comme on peut l’être par rapport à une perspective d’invasion côté ukrainien. Je n’ai pas l’impression qu’il y a de changement majeur dans la psychologie des habitants du Donbass. La seule chose peut être tient au fait qu’ils ont tout de même constaté un renforcement récent des capacités d’attaques ukrainiennes.

La plupart des habitants du Donbass préfèrent être rattachés à la Russie.Igor Delanoë, Directeur adjoint de l’Observatoire franco-russe de Moscou

Mais la ligne de front a été stabilisée. Elle est très piégée, il y a des snipers, des lignes de tranchées partout. Cela paraît difficile d’imaginer une offensive à cet endroit. Elle serait particulièrement meurtrière de part et d’autre.
 
D’un point de vue idéologique, la plupart des gens qui vivent dans le Donbass, soit deux à trois millions de personnes, ne veulent plus être en Ukraine et préfèrent être rattachés à la Russie. Une grande partie de ces gens ont reçu des passeports russes. D’autres sont en train de les recevoir. Ce territoire vit sous perfusion de l’économie russe. Les efforts diplomatiques occidentaux visent pourtant à le rattacher à l’Ukraine. Si la Russie attaque, il y aura un changement de paradigme.

À (re)lire : En direct : Moscou confirme un retrait militaire planifié, l'Occident se méfie, Kiev se réjouit