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Crise ukrainienne : l'Europe peut-elle se passer de gaz russe ?

Les tensions entre la Russie et les puissances occidentales pourraient venir perturber l'approvisionnement en gaz de l'Europe alors que le marché est déjà tendu.
Les tensions entre la Russie et les puissances occidentales pourraient venir perturber l'approvisionnement en gaz de l'Europe alors que le marché est déjà tendu.
AP Photo/Dmitry Lovetsky, File

Les États-Unis ont dévoilé mardi une série de sanctions sur le secteur gazier russe qu'ils appliqueront si la Russie envahit l'Ukraine. Une menace en capacité de faire infléchir la Russie tant son économie est dépendante des exportations de gaz. L'Union européenne, qui dépend en grande partie du gaz russe, cherche des alternatives, non sans difficulté.

Dans le bras de fer avec Moscou sur la crise ukrainienne, l'Europe craint tout autant la menace que font peser les troupes russes aux frontières de l'Ukraine, qu'une autre arme dont Moscou a déjà fait usage par le passé, le gaz. Au-delà de la question sécuritaire, les Etats membres de l'UE redoutent que leur aprovisionnement en énergie ne soit affecté par une escalade du conflit.

"La question de l'énergie est cruciale. Les États européens s'inquiètent d'une possible coupe de l'approvisionnement du gaz russe en Europe suite aux sanctions qui pourraient s'appliquer sur la Russie si elle se lancait dans une guerre contre l'Ukraine", explique Carole Grimaud-Porter, professeur de géopolitique de la Russie à l'Université de Montpellier et à l'Institut diplomatique de Paris.

L'autre hypothèse retenue par les experts est un arrêt du gazoduc "Brotherhood" qui fournit l'Europe en gaz via l'Ukraine à cause des combats qui se produiraient sur le territoire ukrainien.

La Russie a massé près de 100.000 soldats à proximité de la frontière avec l'Ukraine et multiplie les exercices militaires impliquant des véhicules blindés, comme le 26 janvier dans la région de Rostov. 
La Russie a massé près de 100.000 soldats à proximité de la frontière avec l'Ukraine et multiplie les exercices militaires impliquant des véhicules blindés, comme le 26 janvier dans la région de Rostov. 
Russian Defense Ministry Press Service via AP

Un conflit aux conséquences déjà néfastes pour les économies européennes

Dans un contexte de hausse généralisée des prix de l'énergie, l'approvisionnement en énergie bon marché est crucial pour les États européens. D'ailleurs, les tensions géopolitiques autour de l'Ukraine ont déjà des conséquences directes sur les économies européennes. "Le premier impact, qui est déjà là, c’est l’augmentation du prix du gaz", rappelle Francis Perrin, chercheur à l'IRIS et spécialiste des problématiques énergétiques. "Les tensions russo-ukrainiennes sont l’un des facteurs qui poussent à la hausse les prix", poursuit-il. La reprise économique mondiale post-Covid a également eu un effet haussier sur les cours du gaz.

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Mais c'est une fermeture pure et simple du robinet de gaz russe que les Européens redoutent. Mardi, pour faire pression sur la Russie, les États-Unis ont révélé une série de sanctions inédites qui ciblent des livraisons de gaz naturel russe en Europe. Ces sanctions américaines pourraient porter sur le blocage des investissements et des transferts de technologie. "Leur couper cette ressource-là serait très dommageable pour l'économie russe", analyse Carole Grimaud-Potter.

La Russie "a au moins autant besoin des revenus du gaz et du pétrole que l'Europe a besoin de ses livraisons d'énergie", a affirmé à cette occasion un haut responsable américain.

La dépendance européenne au gaz russe n'a jamais diminué

En 2009, Moscou avait déjà interrompu ses livraisons de gaz à l’Ukraine, ce qui avait affecté l’approvisionnement de quinze États membres de l’UE. Depuis, l’UE s’est dotée d’une directive qui l’oblige à diversifier ses sources d’approvisionnement. 13 ans plus tard, le résultat est plutôt mitigé et l’Europe est toujours dépendante du gaz russe.

Celui qui a le plus à perdre, c'est l'Allemagne

Carole Grimaud-Potter, professeur de géopolitique de la Russie à l'Université de Montpellier

De fait, selon les chiffres d’Eurostat, 46,8% des importations européennes de gaz naturel viennent de Russie. La dépendance est très hétérogène selon les pays : la Lettonie se fournit ainsi exclusivement (100%) chez les Russes. La Finlande (98%) également.

D’autres pays importent majoritairement du gaz russe. C'est le cas de l’Allemagne (66%) ou de la Pologne (55%). En France, seulement 20% du gaz qui est importé provient de Russie. "Celui qui aurait le plus à perdre, c'est l'Allemagne", estime Carole Grimaud-Potter. La dépendance allemande à l'égard de la Russie a été accrue par la sortie du nucléaire décidée par Angela Merkel à la suite de l'incident à Fukushima en 2011. L'Europe importe également du gaz venu de Norvège (20,5%), d’Algérie (11,6%), des États-Unis (6,3%) et du Qatar (4,3%).

Diversifier les fournisseurs

Dans ce contexte, un arrêt des importations de gaz russe à la suite des sanctions américaines visant le secteur gazier viendrait gravement perturber l’approvisionnement énergétique des pays européens. C'est pourquoi depuis plusieurs semaines, les Européens multiplient les rendez-vous pour sécuriser d’autres voies d’approvisionnement. 

Les États-Unis ont ainsi promis d’aider l’UE à diversifier son approvisionnement en gaz. “Les États-Unis et l’UE travaillent conjointement à assurer un approvisionnement continu, suffisant et ponctuel de gaz naturel à l’UE depuis diverses sources à travers la planète pour éviter des chocs d’approvisionnement, y compris ceux qui pourraient résulter d’une nouvelle invasion russe de l’Ukraine”, ont déclaré, vendredi 28 janvier, dans un communiqué commun, le président américain, Joe Biden, et la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen.

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Les États-Unis ont par ailleurs augmenté les cadences de leurs livraisons de gaz aux pays Européens. “Ces trois dernières semaines, entre 70 et 80 cargos américains de gaz naturel liquiéfié (GNL) ont été reroutés vers l’Europe”, a confié la Commission européenne au journal Le Monde ce samedi.

Or, les prix du GNL sont bien plus élevés que ceux du gaz russe. "Qui voudrait payer le prix du gaz sept fois supérieur à ce qu'il est aujourd'hui ? Les Russes jouent sur ça. Le GNL peut couvrir une partie des besoins, mais pas la totalité", explique Carole Grimaud-Potter.

Les monarchies du Golfe pourront-elles augmenter leurs livraisons à l'Europe ?

Ursula Von der Leyen a également pris contact avec d’autres producteurs importants de gaz naturel liquéfié comme les monarchies du Golfe, l’Égypte et l’Algérie. La présidente de la Commission s’est d’ailleurs entretenue le vendredi 27 janvier avec l’émir du Qatar, avant que celui-ci ne rencontre Joe Biden lundi 31 janvier.

Le Qatar pourra-t-il répondre à une demande supplémentaire de l'Europe ? Ce n'est pas sûr

Carole Grimaud-Potter, professeur de géopolitique de la Russie à l'Université de Montpellier

"Des négociations sont en cours" pour rediriger des livraisons de gaz prévues pour les marchés asiatiques vers l'Europe si le président russe, Vladimir Poutine, interrompt les approvisionnements vers l'Europe occidentale, a déclaré à l'AFP un responsable qatari avant la rencontre.

"Le Qatar a déjà des contrats avec l'Asie. Pourra-t-il répondre à une demande supplémentaire de l'Europe ? Ce n'est pas sûr", explique Carole Grimaud-Potter. Kadri Simson, le commissaire européen à l’énergie, se rendra quant à lui en Azerbaïdjan, un autre grand producteur de gaz, le 4 février.

La Russie est dépendante du marché européen

 De son côté, la Russie est elle aussi dépendante de ses exportations gazières vers l’Europe, qui représentent 15% de son PIB. Selon la direction générale du Trésor, le secteur du pétrole et du gaz assurait à lui seul en 2021 25% des recettes fiscales totales du pays. Une interruption massive des exportations serait catastrophique pour l'É​tat russe.

En raison de la manne financière considérable que l’industrie gazière représente pour l’État russe, beaucoup d’observateurs ne croient pas à un arrêt pur et simple des livraisons de gaz par la Russie. "La Russie a forcément à perdre avec des sanctions touchant son secteur gazier", explique Francis Perrin. "La dépendance de la Russie par rapport au marché européen est plus importante que la dépendance européenne vis-à-vis du gaz russe."

Les Américains font pression sur Nord Stream 2

Achevé en septembre 2021, le gazoduc Nord Stream 2 n'est toujours pas entré en service, mais les États-Unis, ainsi que l'Allemagne, ont affirmé que sa mise en route pourrait être bloquée si la Russie attaquait l'Ukraine. "Je veux être claire avec vous aujourd'hui : si la Russie envahit l'Ukraine, d'une manière ou d'une autre, Nord Stream 2 n'ira pas de l'avant", a prévenu jeudi la numéro 3 de la diplomatie américaine, Victoria Nuland.

Ce gazoduc a été pensé pour contourner Kiev à la suite de la révolution pro-européenne de la place Maïdan de 2014. La construction du pipeline de 1 225 kilomètres, conçu pour doubler les exportations de gaz russe vers l’Allemagne, a duré cinq ans et a coûté 11 milliards de dollars. Son blocage priverait la Russie d'un nouveau débouché pour son gaz.