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Crise ukrainienne : quelle place pour l'Union Européenne, entre l'OTAN et la Russie ?

Le président français Emmanuel Macron et la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen discutent devant plusieurs dirigeants européens lors d'un sommet de l'UE sur le Partenariat oriental à Bruxelles, le 15 décembre 2021.
Le président français Emmanuel Macron et la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen discutent devant plusieurs dirigeants européens lors d'un sommet de l'UE sur le Partenariat oriental à Bruxelles, le 15 décembre 2021.
(AP Photo/Olivier Matthys)

Entretien. Dans l'intense activité diplomatique déployée pour éviter qu'un conflit n'éclate entre la Russie et l'Occident autour de la crise ukrainienne, l'Union Européenne fait figure d'acteur de second rang. Pourtant elle est en première ligne face à la Russie et sous la protection de l'OTAN. Décryptage avec Marc Pierini, ancien diplomate européen et ex-ambassadeur de l'UE en Turquie, chercheur visiteur à Carnegie Europe à Bruxelles.

TV5MONDE : On évoque souvent l’élargissement de l’OTAN à l’est comme le point de confrontation avec la Russie et au coeur de la crise en Ukraine, pourtant le début de la crise fin 2013 et des manifestations à Maïdan à Kiev est lié au refus du président ukrainien de l’époque Viktor Ianoukovitch de s’engager dans le Partenariat oriental proposé à l’Ukraine par l’UE. Quelle est responsabilité de l’UE dans la crise ukrainienne ?

Marc Pierini, ancien ambassadeur de l'UE et chercheur visiteur à Carnegie Europe : Je ne dirais pas que l’UE est à l’origine de cette crise en Ukraine, mais il s’agit d’un élément car le partenariat oriental de l’UE vient occuper l’espace anciennement satellite de l’URSS. Ce qui a probablement fait plus réagir Moscou, ce sont  les contacts entre l’OTAN et l’Arménie, la Géorgie, et l’Ukraine, ou encore les velléités françaises au moment des opérations russes en Géorgie.

Le Kremlin considère que l’UE est une force en déclin, qui va se réduire.

Marc Pierini, ancien ambassadeur de l'UE et chercheur visiteur à Carnegie Europe 

Le Kremlin considère que l’UE est une force en déclin, qui va se réduire.

Il y a une forme de nostalgie de la Grande Russie ou de la Grande Union soviétique. La Russie perçoit le processus d’élargissement comme un expansionnisme de l’OTAN et accessoirement un expansionnisme de l’UE. Mais dans ces deux débats parallèles, celui avec l’OTAN exerce un plus grand attrait sur le Kremlin car cela le met directement en contact avec les Etats-Unis. Pour Moscou, le principal, c’est cette perception d’une soit-disant menace de l’OTAN sur la Russie.

(Re)lire : L'Ukraine, théâtre périlleux de la rivalité entre l'OTAN et la Russie

TV5MONDE : L’UE envisage-t-elle sérieusement de s’élargir à l’Ukraine alors qu’un pays comme la Turquie, membre de l'OTAN, attend depuis des années sans jamais y accéder ? Où en est la question aujourd’hui ?

Marc Pierini : La question de l’élargissement de l’UE à l’Ukraine ne se pose pas, il s’agit d’un partenariat. Cette question est déjà bien difficile avec les pays des Balkans, elle est devenue impossible avec la Turquie de M. Erdoğan, donc l’UE ne va pas agiter un autre chiffon rouge.

Tant que la règle de l’unanimité sera en vigueur, ce sera un frein très important à l’élargissement de l’UE. La seule évolution notable qu’on puisse envisager c’est de dire une fois pour toute « non » à la Turquie dans le cas où M. Erdoğan continuerait de se situer à l’opposé des principes de l’UE. Il y a un certain nombre de voix, à commencer par celle du président français mais aussi d’autres, qui disent qu’il faut lever l’ambiguité et passer à chose d’autre, la formule norvégienne ou britannique par exemple. Avec les Balkans, l’issue est incertaine.

L’UE est exportatrice de valeurs de démocratie, d’Etat de droit et cela est insupportable pour le Kremlin quand cela touche des pays proches comme  l'Ukraine avec Maïdan.

Marc Pierini, ancien ambassadeur de l'UE et chercheur visiteur à Carnegie Europe

TV5MONDE : L’UE a-t-elle intérêt à ce que l’OTAN s’élargisse plus à l’est ?

Marc Pierini : Il n’y a aucun intérêt pour l’UE de voir une dégradation des relations déjà problématiques avec la Russie. Avec cette crise déclenchée par la Russie, on a probablement atteint une limite.

L’UE est exportatrice de valeurs de démocratie, d’Etat de droit et cela est inacceptable pour le Kremlin quand cela touche des pays proches comme l’Ukraine avec Maïdan.

Là où le calcul du Kremlin est erroné, c’est qu’il ne couvre pas le commerce et les échanges internationaux. Il oublie que l’UE est la plus grande force dans le monde de régulation du commerce et d’émission de normes. Les normes et les standards de l’UE finissent par s’imposer partout simplement à cause de la taille de son propre marché. Cela est très attrayant pour des pays comme l’Ukraine. Par exemple, l’Ukraine produit des avions, des moteurs d’avions, etc. Elle a un intérêt à s’intégrer autant que possible à l’industrie aéronautique européenne et occidentale. C’est une dynamique importante pour la survie de l’industrie ukrainienne.

TV5MONDE : La Turquie est-elle un allié fiable pour l'UE face à la Russie ?

Marc Pierini : Ce qui compte pour la Russie, c’est d’une part d’éviter que les révolutions de couleur ne se rapprochent trop de ses frontières, et d’autre part de résister à « l’encerclement de l’OTAN ».

Dans cette logique-là, la Turquie a permis à la Russie de se débarrasser de missiles américains sur son flanc sud, soit au moins un quart de la frontière totale de la Russie avec les pays de l’OTAN. Les missiles américains auraient été le choix logique pour la Turquie comme membre de l’OTAN et participant à l’architecture de défense anti-missile de l’OTAN. Mais après des discussions entamées en 2016, la Turquie a conclu un accord avec la Russie en 2019 pour la livraison de missiles S400 russes. C’est un gain stratégique majeur de la Russie qui, de plus, a anticipé que cela allait provoquer des sanctions américaines. Du coup la Turquie est exclue du programme américain de chasseurs furtifs F-35. La Turquie est le premier pays de l’OTAN où la Russie a implanté des systèmes modernes de missiles.

Certes, la Turquie a livré des drones à l’Ukraine. Cela fait partie de la politique d’équilibre que M. Erdogan souhaite mener entre l’OTAN et la Russie. Cela sera gérable tant que la crise ukrainienne restera au niveau déclaratif.

TV5MONDE :  Selon vous, pour que l’UE soit un interlocuteur de poids en matière de sécurité, doit-elle à terme s’émanciper de l’OTAN ? 

Marc Pierini : A mon avis, la question ne se pose pas ainsi car l’OTAN est une institution militaire qui fonctionne plutôt bien et qui est très largement dominée par les Etats-Unis. Ce que l’on peut espérer, c’est qu’avec l’effet de la crise en Ukraine, on progresse vers plus d’unité dans l’industrie militaire européenne. On a réussi un Airbus militaire avec l’A400M, mais pour le reste il y une multitude de véhicules blindés, d’avions de chasse, l’industrie militaire européenne est peu intégrée. On peut aussi progresser dans des mécanismes qui permettent aux forces de l’UE d’être réactives dans des situations qui intéressent plus l’UE que l’OTAN.

Les opérations militaires de l’UE sont extrêmement compliquées, notamment en raison de la disproportion des forces entre états-membres. Or, dans les zones critiques pour l’Europe comme le Sahel avec le terrorisme ou l’immigration irrégulière, les Etats-Unis sont à la marge, le rôle principal échoit aux Européens.

Si vous prenez l’exemple de ce qui se passe au Mali avec la transformation de l’opération Barkhane en opération Takuba, vous constatez les problèmes. Il y a plusieurs pays européens aux côtés de la France et là la complémentarité joue. Mais quand la junte malienne dit "il y en a assez", le contingent danois qui vient d’arriver se voit contraint de partir et la France doit réviser son dispositif.

Si les coups d’État militaires qui se succèdent tiennent, si les paramilitaires russes de Wagner se déploient plus massivement, l’Europe est confrontée à une stratégie qu’on  a observé en Syrie depuis septembre 2015 : quand il y a un vide, la Russie se précipite. En Syrie et au Proche Orient, c’est le vide américain, et l’absence de l’Europe. Au Mali, c’est la France et ses alliés qui sont contestés, et la Russie est prête à combler le vide.

TV5MONDE : L’Allemagne et la France font partie du format Normandie dans les discussions liées aux Accord de Minsk dans le conflit en Ukraine, est-ce un format plus efficace pour l’Europe ?

Marc Pierini : Le format Normandie avec la Russie, l’Ukraine, la France et l’Allemagne n’est pas un format européen à proprement parler. Cela fait partie de ces diverses formations qui ont été utilisées de façon ad hoc. On essaie de lui faire jouer un rôle maintenant. Mais en fait le président russe veut traiter d’égal à égal avec le président américain, éventuellement accompagné de quelques Européens. La Russie considère que l’Ukraine fait partie de ses intérêts vitaux et donc elle va essayer de minimiser la portée de cet instrument diplomatique autant que possible, afin de négocier directement avec les Etats-Unis et éventuellement avec quelques Européens une reformulation des accords sur les missiles, sur le nucléaire, reformuler la question de l’expansion éventuelle de l’OTAN etc. Un autre fait notable, c’est l’absence des Britanniques. Après le Brexit, ils restent au premier rang seulement en matière militaire en livrant des armements à l’Ukraine.

la Russie bénéficie d’une sorte de politique permanente d’accommodation de la part de l’Allemagne

Marc Pierini, ancien ambassadeur de l'UE et chercheur visiteur à Carnegie Europe

TV5MONDE : Les 27 n’ont-ils pas par essence une perception différente de la relation à nouer avec la Russie ? 

Marc Pierini : Bien sûr, il y a une palette de situations politiques préexistantes, et la géographie joue un rôle. Mais c’est la même chose pour tous les sujets. Si on parle de la migration africaine vers l’Europe, Malte et l’Italie évidemment se sentent plus concernés. Si on parle de la crise en Ukraine, les pays baltes sont hypersensibles.

Cette apparente division existe aussi dans l’OTAN. Lors de l’opération en Libye en 2011, un pays comme la Turquie participait au blocus aérien et maritime mais  n’a engagé aucun avion de combat et aucune troupe au sol. Même chose en Afghanistan, la Turquie a participé à l’ISAF dans l’échelon commandement et dans l’échelon formation mais pas dans l’échelon combat.

L’OTAN est habituée à gérer ces différences entre ses membres

TV5MONDE : En cas d’aggravation de la confrontation avec la Russie, l’UE n’est-elle pas plus exposée de par sa proximité et ses liens économiques et énergétiques avec la Russie ? L’Europe n’est-elle pas otage du gaz russe ?

Marc Pierini : Oui mais c’est normal. L’UE est à la frontière de la Russie, avec des pays tampons comme la Biélorussie et l’Ukraine. Bien sûr l'UE est en partie otage, mais la Russie l’est tout autant. Si tout d’un coup il y a des sanctions financières, des sanctions commerciales, des sanctions personnelles, cela va gêner beaucoup la Russie. Evidemment la puissance de la Russie  dans le domaine énergétique lui donne une arme considérable.

Il reste que la Russie bénéficie d’une sorte de politique permanente d’accommodation de la part de l’Allemagne, par exemple avec le gazoduc Nord Stream 2, ou l’absence de livraison militaire de l’Allemagne à l'Ukraine à part quelque milliers de casques et un hôpital militaire. En Allemagne, le débat sur la projection de force à l’extérieur  dure depuis la fin de la Deuxième guerre mondiale. C’est un débat permanent en Allemagne et on a beaucoup de mal à l’imaginer dans d’autres pays de l’UE.