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"Critiques de l'école numérique" : l'éducation prise dans le piège de la toile ?

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L'ouvrage collectif Critiques de l'école numérique est un pavé de 400 pages dans "la mare de l'engouement pour l'éducation 2.0". Plus de 20 professionnels y témoignent et analysent les problèmes de plus en plus importants que "le tout numérique" génère dans l'apprentissage, l'enseignement et les relations éducatives, de la petite enfance à l'université. Entretien avec Christophe Cailleaux, professeur d'histoire-géographie et coordinateur de l'ouvrage.  

Le numérique doit-il être au cœur de l'éveil des enfants, des apprentissages, du parcours éducatif ? L'ouvrage collectif Critiques de l'école numérique (Editions l'Échapée) est une première réponse — critique — à ces questionnements, très peu abordés, tant les technologies de l'information sont désormais déclarées incontournables dans tous les domaines. 

Les modalités d'apprentissages, la relation éducative, sociale, ont été en réalité transformées par ces outils qui se sont glissés un peu partout. Critiques de l'école numérique traite donc, grâce aux témoignages et analyses de professionnels de la rééducation et de l'éducation, des effets, contraintes, apports ou perturbations de la "numérisation éducative".  

L'analyse d'un enseignant, intitulée "Le désastre des écrans sur les enfants", ouvre la première partie de l'ouvrage :  "Enfance". Les constats de professionnels y sont alarmants, particulièrement sur les problèmes de développements de plus en plus importants liés à la surexposition des jeunes enfants aux écrans. 

Cet ouvrage, par touches successives, permet de mieux envisager les effets concrets de cette "nouvelle vie numérique" sur les enfants. Et les constats des professionnels sont unanimes, tels ceux de deux orthophonistes, Elsa Job-Pigeard et Carole Vanhoutte : "Si les outils numériques peuvent se substituer à l'humain dans certains domaines en lui rendant divers services, ils ne peuvent en aucun cas servir à accompagner l'enfant et à favoriser son éveil."

L'école : laboratoire de l'économie numérique ? 

L'école est au centre de cet ouvrage collectif et celle-ci est devenue un enjeu majeur de la "transformation numérique" en cours dans la société. Mais pour le bénéfice de qui ? La modernisation de l'enseignement, synonyme de progrès et d'amélioration des apprentissages, est passée à la loupe par des enseignants qui mettent en cause l'intérêt et l'utilité réelle des technologies numériques dans la vie scolaire.

Les outils connectés ont envahi les collèges et lycées, avec une injonction : enseigner ne peut plus se faire "comme avant" et devrait donc être forcément accompagné par le numérique. C'est cette obligation que contestent les enseignants, particulièrement en termes d'efficacité, d'utilité et même… de réussite scolaire.
 

Le "numérisme" à l'école — nommé ainsi par un enseignant participant à l'ouvrage — n'est d'ailleurs pas évalué dans son efficacité par l'Education nationale. Pourtant, le Pisa (Programme International pour le Suivi des Acquis des Élèves, ndlr) démontre un point important : les pays où les technologies numériques sont le moins présentes à l'école, sont ceux qui ont les meilleurs résultats scolaires !



 

L'OCDE est capable de faire un rapport qui indique qu'il n'y a pas de plus-value, voire une moins-value avec l'usage du numérique dans l'éducation, et pourtant leurs conclusions vont à l'inverse (…)Christophe Cailleaux , professeur d'histoire-géographie en lycée et coordinateur de "Critiques de l'école numérique"

Le parti-pris critique — contre la généralisation des technologies de l'information dans l'enseignement — est très marqué dans cet ouvrage, mais assumé, puisque s'appuyant sur des analyses et des retours d'expérience de professionnels du terrain. Une fois refermé, Critiques de l'école numérique permet d'envisager, qu'à l'opposé des discours politiques, médiatiques et commerciaux, l'éveil des enfants et l'apprentissage scolaire ne semblent pas — au final — franchement compatibles avec l'approche du "tout connecté."

Entretien avec Christophe Cailleaux, professeur d’histoire-géographie en lycée et coordinateur de l'ouvrage Critiques de l'école numérique

TV5MONDE : Pourquoi cet ouvrage collectif, de professionnels, tous vent debout contre le numérique à l’école et contre l’usage des écrans chez les plus jeunes ? 

Christophe Cailleau, professeur d'histoire-géographie et coordinateur de "Critiques de l'école numérique".

Christophe Cailleaux : Pour créer du dissensus, apporter un contre discours par rapport à la vulgate dominante qui est pro-numérique, le considérant comme une telle évidence, qu'il ne vient même pas à l'esprit de beaucoup de le critiquer. C'est comme si le numérique était de l'ordre de l'incontestable. Mais il y a un tas de stratégies dans les discours pour faire passer le numérique comme un phénomène quasi naturel. Il y a eu un livre qui a fait beaucoup parler de lui, d'un journaliste du Monde, intitulé Le tsunami numérique. Le terme "tsunami" n'est pas choisi au hasard.



 

La question n'est pas d'une "dénumérisation totale" de l'école, mais au moins de décélérer cette frénésie numérique.

En se rendant compte de ce discours massivement pro-numérique, tout comme dans les pratiques, nous avons voulu faire une sorte d'ouvrage de référence — même si cela peut paraître un peu prétentieux — qui contienne une somme d'analyses effectuées par des experts du terrain, de la petite enfance, du primaire, secondaire et même de l'université, pour mettre en évidence des choses qui sont cachées, invisibilisées… mais qui le sont afin de les rendre encore plus dominantes qu'elles ne le sont. 

Pour autant, pensez-vous qu’il soit possible et surtout positif, d’enseigner en écartant intégralement ces technologies en 2019 ?

Pour l'instant, la réalité est strictement inverse. L'ouvrage est assez pluriel, avec des positionnements plus ou moins radicaux sur l'usage du numérique. Mais la question qui nous préoccupe tous [parmi les auteurs] pour le moment, c'est de résister à cette invasion, cette emprise du numérique sur nos vies, et en particulier au sein de l'école, du côté enseignant, des professionnels, mais aussi des élèves. Je ne pense pas que parmi nous, beaucoup envisagent une école strictement sans numérique. Nous ne sommes pas non plus naïfs. Nous ne ne considèrons pas que ce soit un outil neutre, mais on n'est pas dans l'idée d'une école totalement privée de numérique.

De toute façon, tout est tellement structuré autour de ces différents dispositifs, que les évacuer totalement, est simplement impensable. La question n'est pas celle d'une "dénumérisation totale" de l'école, mais au moins de décélérer cette frénésie numérique. Il faut savoir que les effets du numérique à l'école sont très peu évalués et cette question est très souvent esquivée. Quand il y a quelques évaluations qui sortent, y compris des institutions qui promeuvent le numérique, comme l'OCDE, tous les aspects négatifs ont tendance à être tus.

Ce qui se profile de plus en plus, c'est que le numérique est bien là pour remplacer à terme, au moins partiellement, les enseignants.

L'OCDE est capable par exemple de faire un rapport qui indique qu'il n'y a pas de plus-value, voire une moins-value avec l'usage du numérique dans l'éducation, et pourtant leurs conclusions vont à l'inverse, prétextant que cela a "Sûrement été mal fait, les profs se sont mal appropriés de ces outils, donc il faut le faire encore plus…"

Sur les effets du numérique, les professionnels commencent à élever la voix pour faire savoir que la concentration des élèves est affectée. Il y a un zapping permanent des élèves, qui ont des difficultés à être dans une attention profonde, à fournir un travail qui dure plus de cinq minutes. On se rend compte que globalement, les effets du numériques sont soit neutres, soit carrément négatifs. Il faut plus d'évaluations scientifiques des effets du numérique sur le cerveau et les apprentissages. 

Les enseignants expriment une sorte d’impuissance face à l’injonction du tout numérique, ils semblent désemparés dans cet ouvrage.

Les enseignants se sentent déjà noyés par les réformes, qui créent un contexte d'attaque contre le métier, et celle-ci passe notamment par le numérique. Si le numérique est un outil, c'est un outil entre les mains des institutions et c'est notamment un outil de management. Ce management mène à des formes de taylorisation (organisation scientifique du travail, inventée au XIXème siècle pour obtenir un rendement maximum, ndlr), donc une dépossession et une prolétarisation des enseignants.

Ce qui se profile de plus en plus, c'est que le numérique — malgré toutes les dénégations, y compris de la part du ministre de l'Éducation nationale —, est bien là pour remplacer, à terme, au moins partiellement, les enseignants. Sans doute pas pour les classes les plus aisées, qui pourront se débrouiller avec une certaine humanité dans l'enseignement. Mais pour les classes populaires, l'idée qui monte, est que la machine peut remplacer l'humain, oui. 

Une résistance des enseignants s’organise-t-elle pour limiter l’invasion du numérique dans le monde de l'enseignement ?

Il y a toujours des formes de résistance par l'inertie, mais cette invasion du numérique au quotidien est tellement puissante et exigée par l'institution, qu'on ne peut pas y échapper. Il y a par exemple ce qui est appelé les environnements numériques de travail. Nos notes, nos cahiers de texte, nos appels doivent être faits de manière numérique. Et nous sommes obligés d'utiliser ces outils, y compris quand ils ne fonctionnent absolument pas.

Il y a cette idée de réduire le cerveau à un ensemble d'algorithmes, on le voit avec Stanislas Dehaene, un psychologue cognitiviste et neuroscientifique qui est au Comité scientifique de l'éducation (…)

Dans mon académie, un nouveau logiciel a été imposé et il est totalement dysfonctionnel. Il y avait eu pourtant plein de retours négatifs dans d'autres académies qui soulignaient que ça ne fonctionnait pas, notamment en terme de gestion de la vie de classe. Ce logiciel ECLAT est financé par la collectivité territoriale. Dans de nombreux établissements, il faut en plus financer un autre outil, en fonds propres, qui s'appelle PRONOTE et qui est assez connu. Il y a là un gaspillage de l'argent public et un mépris du travail des enseignants assez effarant. En début d'année on nous a dit de remplir le cahier de texte sur un service, puis sur l'autre, puis à nouveau sur le premier, etc. On est dépossédés au quotidien, donc résister sur ça, c'est difficile. Au niveau syndical, c'est assez contrasté : certains syndicats enseignants sont ouvertement pro-numérique et d'autres se positionnent de manière de plus en plus critique.

Avec l’intelligence artificielle — et l'automatisation des tâches par des machines — qui s’annonce un peu dans tous les secteurs, quel avenir envisagez-vous pour l’école ?​

Notre ministre de l'Education nationale, Jean-Michel Blanquer est vraiment fasciné par l'intelligence artificielle et par les neurosciences. Il y a cette idée de réduire le cerveau à un ensemble d'algorithmes, on le voit avec Stanislas Dehaene, un psychologue cognitiviste et neuroscientifique qui est au Comité scientifique de l'éducation, mais aussi l'un des principaux conseillers de Jean-Michel Blanquer. Le ministre de l'Éducation nationale se rend d'ailleurs fréquemment à des colloques organisés par les industriels du numérique, comme en décembre dernier, où l'intelligence artificielle était au centre d'une rencontre, et où il s'est rêvé en Schœlcher des enseignants (Victor Schœlcher, promoteur de l'abolition de l'esclavage en France, ndlr), disant : "Je vais les libérer, je vais les libérer de la tâche de corriger les copies". Comment ? Par l'intelligence artificielle.

Avec l'approche par l'intelligence artificielle tout est vu par la lorgnette de l'apprentissage seul.

Pour Blanquer, la correction de copies est une perte de temps, d'énergie, et grâce à l'intelligence artificielle, on va pouvoir libérer les enseignants de cette tâche ingrate. Il y a une sorte de basculement qui s'opère avec cette approche. Un enseignant se préoccupe d'apprentissage, mais aussi des situations d'apprentissage. Avec l'approche par l'intelligence artificielle, tout est vu par la lorgnette de l'apprentissage seul. Pourquoi ? Parce qu'il y a un avantage : l'apprentissage est considéré au niveau individuel, devant des machines. Et on peut le quantifier. Tout peut être quantifié, évalué en permanence, mesurable. Et donc, avec cette approche, on se dit qu'un ordinateur va pouvoir le faire. Ce que Stanislas Dehaene a fait, et qui a été repris par Blanquer, ce sont des programmes sur tablettes, où l'élève a seulement à répéter plein de fois le même geste. L'apprentissage va rentrer comme ça, ils vont apprendre la lecture, le calcul en répétant. C'est quasiment du conditionnement.

En Afrique, il y a déjà des entreprises du numérique et de l'enseignement positionnées, comme Bridge, qui vendent des armées de tablettes aux écoles (…) chaque élève doit suivre les gestes à accomplir indiquées par la machine et sous surveillance de l'accompagnant.

Historiquement, c'est assez fascinant à voir, puisque l'intelligence artificielle a été prétenduement conçue comme imitation du cerveau, et aujourd'hui, on est dans une sorte de processus inverse. L'apprentissage devient alors un fonctionnement calqué sur l'intelligence artificielle et les algorithmes. Et qui est le mieux placé pour enseigner à des algorithmes qu'une machine elle-même ? Cette approche n'est pas qu'un fantasme. En Afrique, il y a déjà des entreprises du numérique et de l'enseignement qui se sont positionnées, comme Bridge, qui vendent des armées de tablettes aux écoles. Ces tablettes sont équipées de programmes qui demandent des gestes aux élèves. Ces élèves sont encadrés non plus par des enseignants mais par des sortes d'accompagnateurs très peu payés, avec des classes très nombreuses où chacun doit suivre les gestes à accomplir, indiqués par la machine et sous surveillance de l'accompagnant. L'idée est de tester là-bas cette approche, pour le vendre ailleurs. Les marchés sont immenses, il y a donc des raisons de penser que ces méthodes soient l'avenir de l'enseignement…