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Daech : la propagande continue

Moins visible, la propagande du groupe État islamique est toujours présente sur Internet. ©AP Photo/Michel Spingler
Moins visible, la propagande du groupe État islamique est toujours présente sur Internet. ©AP Photo/Michel Spingler

Matteo Puxton est agrégé d'histoire, auteur d'Historicoblog. Il travaille sur le conflit syrien depuis 2013, et plus précisément sur les vidéos du groupe État islamique depuis 2015. Il dresse pour TV5MONDE un état des lieux de la propagande en ligne du groupe terroriste, pas si en déclin qu'on pourrait l'imaginer. Entretien.

TV5MONDE : Depuis quelques temps, on a l'impression que le groupe Etat Islamique diffuse moins de vidéos de propagande sur les réseaux sociaux. Est-ce la réalité ou pas  ?

Matteo Puxton : Tout dépend de quel point de vue on se place. Sur un plan quantitatif, la baisse du nombre de vidéos commence à l'été 2015, avant même les attentats de Paris, au moment où la coalition internationale commence à frapper en Irak et la Syrie de manière massive. Elle est donc concomitante du début du recul territorial.

En raison des mesures de nettoyage de contenus mises en place par certaines plateformes de réseaux sociaux comme Twitter, très utilisé par les djihadistes jusqu'en 2015-2016, l'EI a déplacé sa propagande, surtout sur un réseau social plus confidentiel, Telegram, qui limite de fait la diffusion.

Toutefois, ce qu'il faut retenir, c'est que la propagande de l'EI se maintient alors même que son territoire a quasiment disparu en Irak et en Syrie. Le groupe a donc trouvé le moyen de la faire tenir sans emprise territoriale ou presque au Levant. En 2018, l'EI a ainsi mis en ligne 62 vidéos longues de type militaire, ce qui est important au vu de son retour à l'insurrection en Irak et au rétrécissement de son territoire en Syrie. Sans parler de plusieurs autres vidéos non militaires.

L'EI a donc publié, en moyenne, plus d'une vidéo longue par semaine l'an passé. À partir d'août 2018, le média al-Hayat de l'EI, qui se destine au public international non arabe, a créé une nouvelle série de vidéos sur les statistiques de ses opérations militaires, qui gonfle le total chaque mois (cf le graphique ci-dessous). Il sort une nouvelle vidéo de ce type chaque semaine depuis.
 

Graphique montrant le nombre de vidéos militaires mises en ligne par l'EI en 2018, par mois. ©Historicoblog4
Graphique montrant le nombre de vidéos militaires mises en ligne par l'EI en 2018, par mois. ©Historicoblog4



Quels sont les différents contenus mis en ligne par l'organisation terroriste et à qui s'adressent-ils ?

M. P. : Il y a là un changement qualitatif. Avec la disparition du territoire en Syrie et en Irak, l'EI ne met plus en avant, ou presque, sauf dans les derniers lambeaux qu'ils contrôlaient, l'administration du territoire ou l'appel à l'émigration. La quasi totalité des vidéos sont militaires et montrent les opérations plus conventionnelles en Syrie contre les différents adversaires de l'EI (régime syrien, Forces Démocratiques Syriennes) ou de guérilla en Irak.

En revanche, chaque vidéo militaire comprend un volet de propagande en phase souvent avec la province évoquée ou le pays dans lequel se trouve la branche de l'EI. L'an passé, l'EI a poussé dans sa propagande les branches extérieures en dehors de la Syrie ou de l'Irak, comme le Khorasan (Afghanistan, Pakistan), et surtout l'Afrique occidentale (Gharb Ifriqiyya).
 

Le 31 décembre 2017, pour le nouvel an, l'EI diffuse un clip vidéo illustrant un nouvel anasheed : "Mécréants de l'humanité", sans doute interprété par Jean-Michel Clain. Le média al-Hayat de l'EI, destiné au public international non arabe, est toujours à l'œuvre aujourd'hui. ©Historicoblog4
Le 31 décembre 2017, pour le nouvel an, l'EI diffuse un clip vidéo illustrant un nouvel anasheed : "Mécréants de l'humanité", sans doute interprété par Jean-Michel Clain. Le média al-Hayat de l'EI, destiné au public international non arabe, est toujours à l'œuvre aujourd'hui. ©Historicoblog4


Une vidéo de cette dernière branche, en janvier 2019, parue le 15 janvier, appelle à la hijrah (émigration) sur place, au Nigeria ; une autre du même secteur l'an passé mettait en avant l'organisation économique du territoire contrôlé par l'EI. Les productions de l'EI destinées à un public plus international sont désormais plus limitées, conséquence directe de la perte territoriale et de certains hommes indispensables pour ce faire.

Toutefois, comme je l'ai dit plus haut, le média al-Hayat de l'EI est encore actif : en 2018, plusieurs anasheeds (chants a capella utilisés par les djihadistes en fond sonore de leurs vidéos, par exemple) en français ont été diffusés par ce média. Le dernier remonte à fin août.
 

Le dernier nasheed en français diffusé par le média al-Hayat : Patientons encore (27 août 2018).
Le dernier nasheed en français diffusé par le média al-Hayat : Patientons encore (27 août 2018).


Quels sont leurs réels moyens de communication? D'où part cette propagande ?

M. P. : C'est très difficile à savoir. On ne peut que constater qu'à chaque reprise de grande ville, Mossoul (juillet 2017) ou Raqqa (octobre 2017), la propagande s'est maintenue. Actuellement, alors que la dernière enclave solide en Syrie, la poche de Hajin, est en train de vivre ses derniers jours, la diffusion de la propagande par l'EI continue comme si de rien n'était. Cela nous indique que cette propagande n'est pas liée au territoire : l'EI a probablement réussi à la décentraliser d'une certaine façon, pour qu'elle soit alimentée en dehors des anciennes bases territoriales.


Le président américain Donald Trump a-t-il raison de dire que l'EI a été "vaincu" en Syrie ? Quelles peuvent être les conséquences du retrait des troupes américaines de Syrie ?

M. P. : Non, c'est une erreur. Le groupe Etat islamique a conservé, en 2018, des enclaves territoriales : le camp de réfugiés palestiniens du Yarmouk, à 4 km au sud du centre-ville de Damas, qui n'a été repris par le régime syrien qu'en mai. Mais les combattants de l'EI ont été déplacés au nord-est de la province de Suweyda, au sud-ouest de la Syrie, rejoignant leurs camarades dans le désert. Et le 25 juillet, ces djihadistes ont mis Suweyda et ses environs à feu et à sang. Puis ils se sont retranchés sur le plateau volcanique de Tall Safa, d'où le régime n'a pu les déloger que fin novembre. Mais là encore, plusieurs centaines d'hommes se sont sauvés dans le désert à l'Est...

Dans ce désert à l'est de la province de Homs, autour de Palmyre, et à l'ouest de la province de Deir Ezzor, l'EI a une présence. Il harcèle les convois logistiques et les petites positions du régime syrien. En juin dernier, ces combattants sont venus tendre la main à ceux de la poche de Hajin qui traversaient l'Euphrate pour attaquer la ville d'al-Boukamal, tenue par le régime syrien, qui a finalement résisté victorieusement.

Jusqu'en juillet 2018, la branche Jaysh Khalid ibn al-Walid de l'EI, sur le Golan, devenue wilayat (province) Hauran de l'EI avant sa défaite, a tenu une enclave au contact d'Israël. Ce n'est que fin juillet 2018, après la reconquête du sud, que le régime élimine cette poche.

Enfin, il reste la poche de Hajin, le dernier territoire où s'accroche encore l'EI actuellement. Cette poche est le résultat de l'avancée du régime syrien vers l'est en 2017 et de la descente par le nord des Forces Démocratiques Syriennes (FDS) à l'automne 2017. Celles-ci ont commencé à la réduire en novembre-décembre 2017 mais se sont arrêtées après l'attaque turque sur Afrin en janvier 2018 qui a détourné les Kurdes vers le nord.

L'EI a tenu cette poche à l'est de l'Euphrate, vers la frontière irakienne, et une autre plus au nord, qui a été réduite entre mai et août 2018. Ce n'est qu'à partir du 10 septembre que les FDS ont commencé l'assaut de la poche de Hajin, qui a donc été laissée de côté pendant plus de six mois.

Toutefois l'EI a contre-attaqué violemment 3 fois, pendant les tempêtes de sable : les 25-28 octobre, il a repris en 3 jours ce que les FDS avaient mis un mois et demi à capturer... les Kurdes ont dû venir épauler les formations arabes des FDS et la coalition a accentué ses frappes aériennes et d'artillerie (Caesar français basés en Irak de l'autre côté de la frontière) en décembre. Les FDS désormais ont réduit l'enclave à une poche de quelques kilomètres carrés. Mais cette bataille a déjà presque duré aussi longtemps que celle pour reprendre Raqqa...

Parallèlement à la chute des derniers vestiges territoriaux -qui n'est pas achevée, donc, au 24 janvier 2019-, l'EI dispose déjà d'un appareil clandestin. Dans l'enclave rebelle et djihadiste d'Idlib, ses cellules commettent des attentats et assassinats ciblés en particulier contre le groupe djihadiste rival, Hayat Tahrir al-Sham, et ses alliés.

Mais l'EI a aussi lancé, en Syrie, une insurrection après la perte de ses territoires. Il a ainsi réinvesti la province de Raqqa dès juin 2018, se montrant capable de frapper dans la ville de Raqqa dès l'été. Il est revenu dans et autour de la ville de Manbij dès la fin août 2018, les attaques se multipliant dès fin novembre et décembre, avant même l'annonce de retrait du président Trump.

L'attentat du 16 janvier dernier n'est donc que l'aboutissement logique d'un processus visible depuis 5 mois. De la même façon, dans les provinces de Hasakah (où récemment un véhicule kamikaze s'est fait sauter à un checkpoint) et de Deir Ezzor où sont présentes les FDS, les opérations clandestines de l'EI sont quotidiennes. Ce retour à l'insurrection a été préparé, l'EI y a mis les moyens, a bâti des réseaux du temps de son acmé qui sont réinvestis aujourd'hui.
 

Quels sont les pays où l'organisation terroriste est aujourd'hui la plus active ? La région du Sahel est-elle un des objectifs prioritaires des jihadistes ?

M. P. : En dehors de la Syrie et de l'Irak, la situation des branches ralliées à l'EI est variable. La plus inquiétante actuellement est sans aucun doute la province Afrique occidentale, au Nigeria. Depuis un an environ, ses capacités militaires se sont accrues, sur inspiration de l'exemple levantin, ce qui interroge, tout comme le ton idéologique plus dur, sur un resserrement des liens avec le commandement central de l'EI.

Cette branche a lancé depuis juin dernier une série d'offensives contre les bases de l'armée nigériane dans le Borno, faisant le vide militairement parlant depuis plusieurs mois, peut-être de façon à contrôler plus étroitement un territoire. L'appareil de propagande s'est aussi développé et a des liens plus étroits avec celui de l'EI central. L'EI, depuis juillet dernier, a diffusé 3 vidéos longues concernant cette branche, ce qui ne s'était jamais vu en si peu de temps.

Au Sinaï, la branche de l'EI reste cantonnée dans le Nord et au centre de la péninsule, toutefois, elle se montre remarquablement coriace face aux opérations lancées par l'armée égyptienne pour l'éradiquer.

Au Yémen, la branche de l'EI semble avoir perdu depuis le printemps dernier ses cellules à Aden et se maintient dans les montages de la province de Bayda, dans le secteur de Qayfa, où elle affronte d'ailleurs de plus en plus le groupe djihadiste rival, Al-Qaïda dans la Péninsule Arabique.

La branche somalienne aurait tendance, elle, à se développer, ce qui l'amène, là aussi, à un conflit avec le groupe djihadiste plus ancien et plus conséquent, les Shebaab. L'EI vient de diffuser hier une vidéo longue de sa branche en Somalie.

Au Khorasan (Afghanistan/Pakistan), l'EI a perdu l'été dernier sa branche dans le nord du pays, éradiquée... par les talibans. Mais le groupe maintient sa base dans la province de Nangarhar, à la frontière pakistanaise, et dans d'autres provinces alentours comme le Kunar. La branche cherche à développer ses frappes non seulement au Pakistan mais aussi au Cachemire indien.

En Asie du sud-est, l'EI compte des groupes ralliés aux Philippines, qui en 2017 s'étaient emparés de la ville de Marawi, reprise après des combats particulièrement violents durant 5 mois. L'influence du groupe semble s'y étendre, notamment via les partisans qui relaient sa propagande, comme en Indonésie.

La branche Etat islamique au Grand Sahara (EIGS) existe toujours au Sahel. Toutefois, contrairement à sa consoeur d'Afrique occidenale, elle semble beaucoup moins reliée au commandement central de l'EI, qui avait d'ailleurs mis longtemps avant d'accepter formellement son allégeance.

Et puis, l'EI reste actif à d'autres endroits. Récemment, le groupe a revendiqué l'explosion d'un immeuble à Magnitogorsk, en Russie, et la destruction d'un véhicule, qui serait l'oeuvre de sa branche au Caucase. On ne peut pas affirmer que l'EI en soit bien responsable, toutefois au vu des faits, on peut néanmois s'interroger sur la version russe des événements.

Image d'Abou Bakr al-Baghdadi, chef du groupe État islamique, issue d'une vidéo postée le 5 juin 2014 sur un site jihadiste. ©AP
Image d'Abou Bakr al-Baghdadi, chef du groupe État islamique, issue d'une vidéo postée le 5 juin 2014 sur un site jihadiste. ©AP


Le Chef de l'EI, Abou Bakr Al-Baghdadi donné mort à plusieurs reprises, a-t-il encore de l'influence ?

M. P. : Bien sûr. Pour l'EI, il reste le calife, le chef. Son dernier discours en août dernier a prouvé qu'il était bien vivant. Et il a appelé ses partisans à frapper l'Occident, de nouveau. Ses discours se retrouvent en fond sonore de la plupart des vidéos de propagande de l'EI. Abou Bakr al-Baghdadi est à la tête de l'Etat islamique d'Irak, l'ancêtre de l'EI né en 2014, depuis 2010 : c'est plus qu'Abou Mousab al-Zarqawi, qui avait fondé al-Qaïda en Irak ; c'est bien plus que son prédécesseur Abou Omar, qui n'avait tenu que 4 ans.

Abou Bakr a déjà fait le double. Par ailleurs, l'organisation est telle que la perte du chef ne signifierait sans doute pas un grand bouleversement. Sa survie, comme l'insurrection en cours en Irak et maintenant en Syrie, a été préparée de longue date. Un des credos des combattants de l'EI, hurlés dans les vidéos après leur succès, est : «Dawlatal Islam ! Baqiya !». - L'Etat islamique demeure.
 

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