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Dans les Balkans, les vaccino-sceptiques gonflés à bloc

L'infirmière Michelle O'Brien prépare une dose d'un vaccin contre le COVID-19, à la clinique Chinook, ce jeudi 17 décembre.
L'infirmière Michelle O'Brien prépare une dose d'un vaccin contre le COVID-19, à la clinique Chinook, ce jeudi 17 décembre.
AP Photo/Elaine Thompson

Les gouvernements des Balkans se bousculent pour se procurer des vaccins et terrasser le coronavirus mais un autre danger les attend : les sceptiques de la vaccination qui gagnent du terrain depuis des années et se sentent aujourd'hui pousser des ailes. 

Parmi ceux qui doutent, des médecins renégats, des politiques et même la super star du tennis mondial Novak Djokovic. La désinformation sur le Covid-19 se répand sur les réseaux sociaux aussi vite que la pandémie elle-même.
"Bien sûr que les Serbes vont rejeter cette chose maléfique et mortelle", s'exclame un internaute sur la page Facebook d'un sceptique serbe connu. "Pourquoi quelqu'un en bonne santé prendrait-il un vaccin?", demande un autre.

Le mouvement anti-vaccin est mondial mais le terreau est particulièrement fertile dans les Balkans occidentaux. Dans ces pays pauvres du Sud-Est de l'Europe, il sera déjà difficile d'acheter assez de doses pour tout le monde. 
Mais s'ajoute un défi de taille, surmonter la méfiance, comme le résume le président de Macédoine du Nord Stevo Pendarovski : "nous ne devons pas permettre que des charlatans à demi illettrés et des pseudo-médecins dominent les plus grands noms scientifiques et les instituts, qui depuis l'apparition des premiers vaccins ont sauvé des millions de vies". 

L'inquiétude est réelle. Plus de la moitié des sondés de la plupart des pays de la région n'avaient, en octobre, aucune intention de se faire vacciner contre le Covid-19, selon un rapport du Balkans in Europe Policy Advisory Group (BiEPAG).

"Profondément ancrées"

À titre de comparaison, une enquête Ipsos réalisée le même mois montrait que plus de 60% des sondés y étaient disposés dans des pays comme l'Espagne, l'Allemagne ou les Etats-Unis.
Si certains se posent comme ailleurs des questions sur le développement ultra rapide des nouveaux vaccins, dans les Balkans, les théories conspirationnistes autour du virus rencontrent un écho "frappant", selon le BiEPAG.

Plus de la moitié des participants à son enquête croient que le coronavirus a été créé dans un laboratoire chinois ou que l'industrie pharmaceutique joue un rôle dans sa propagation. Un tiers pensent qu'il y a une part de vérité dans les théories qui trouvent un lien entre le virus et la 5G, y voient une arme biologique de l'armée américaine ou un complot de Bill Gates pour équiper la population mondiale de puces.

Transcendant frontières géographiques et les classes, ces croyances semblent "profondément ancrées dans toutes les couches de la société" en Serbie, Bosnie, Albanie, Kosovo, Monténégro et Macédoine du Nord, poursuit le BiEPAG.
Or, les études montrent que les tenants de ces théories sont le moins susceptibles de se faire vacciner.

Dans les Balkans, la désinformation fait de longue date son miel de la défiance envers des gouvernements et des institutions entachées par la corruption et le manque de transparence.
En Serbie, pour tomber sur des "fake news", il suffit d'ouvrir un des tabloïds qui prédisent régulièrement une guerre imminente. Les théories sur les complots internationaux d'ennemis proches ou lointains abondent dans une région où les politiques sont passés maîtres dans l'art de détourner l'attention des problèmes économiques qui la hantent depuis les guerres des années 1990.

Les théories anti-vaccin se propagent "aisément là où la confiance en l'autorité est faible", explique Zoran Radovanovic, professeur d'épidémiologie retraité de l'université de Belgrade. "Dans les Balkans, après 30 années de détérioration, les gens ne font pas confiance aux autorités, y compris les autorités médicales".

Écouter les "rumeurs"

Le contraste avec la Yougoslavie titiste, qui avait vaincu la dernière grande épidémie de variole d'Europe, grâce à une campagne de vaccination massive dans les années 1970, est saisissant.
Selon le professeur Radovanovic, le vaccino-scepticisme s'est développé  ces cinq dernières années, initialement en réaction au vaccin ROR (rougeole, oreillons, rubéoles) fallacieusement relié à l'autisme. Résultat, en 2018, le pays enregistrait une forte augmentation des cas de rougeole.

Selon une étude publiée par le Lancet, la Serbie figure parmi six pays dans le monde ayant recensé entre 2015 et 2019 une "augmentation significative" du nombre de ceux qui pensent que les vaccins ne sont pas sûrs.
À travers les Balkans, les suspicions sont disséminées par une poignée de médecins dont certains sont suivis par des dizaines de milliers de personnes sur les réseaux sociaux. 
Ils vantent les prétendus bienfaits du fait de marcher pieds nus 15 minutes par jour ou publient des liens avec des articles sur les dangers supposés des nouveaux vaccins.

En Serbie, le compte Twitter de Jovana Stojkovic, psychiatre et politicienne de droite, a été fermé après la publication d'informations fallacieuses sur les vaccins au milieu d'attaques contre les migrants et la communauté LGBTQ. "Soit les médecins ne savent pas grand chose, soit ils ne s'éduquent pas, ou ils se taisent délibérément sur les aspects négatifs de la vaccination", dit-elle à l'AFP. Refusant le label d'"anti-vaxxer", elle se dit pour la "liberté de choisir".

En 2017, des médecins avaient porté plainte contre le Dr Stojkovic accusée d'avoir "semé la panique" en prétendant que les enfants non-vaccinés seraient "retirés à leurs parents" et en propageant des contre-vérités sur les vaccins eux-mêmes.

Message brouillé

Certains jeunes scientifiques tentent de lutter contre la rumeur. Isidora Stankovic, une Serbe qui étudie la biomédecine aux Etats-Unis, a énuméré les composants du vaccin Pfizer dans un post populaire sur Facebook. "Ce qui semble dangereux, parce qu'on a fui les cours de chimie, ne l'est pas forcément", dit-elle. 

Mais des praticiens de la médecine classique brouillent le message. En Croatie, le Dr Lidija Gajski, spécialiste en médecine interne, a déclaré à la télévision que les techniques utilisées pour les nouveaux vaccins n'étaient pas éprouvées et que le "rapport entre bénéfices et nuisances n'était pas clair".
La communauté scientifique a défendu leur développement rapide en rappelant que, historiquement, la quasi-totalité des effets indésirables apparaissent dans les six semaines. Ce qui n'a pas empêché un pneumologue, ex-membre de la cellule de crise serbe, de s'interroger sur les "effets" des vaccins "sur la fertilité" bien qu'aucune donnée n'étaye ces craintes.

"Si on le donne aux gens sans le tester d'abord sur les souris, on créé un malaise", a déclaré Branimir Nestorovic. En attendant, le sujet divise.
Amna Povovac, 50 ans, qui habite la ville bosnienne de Mostar, explique "croire à la science moderne" et qu'elle attend d'être vaccinée avec impatience.
Mais, dit-elle, sa mère de 80 ans ne veut pas en entendre parler. "Elle lit des informations sur Facebook que je considère fausses, et elle croit que c'est moi qui lis de fausses informations".