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Décès de Mahsa Amini en Iran : comment la police des mœurs surveille les femmes

Des femmes iraniennes marchent dans le centre-ville de Téhéran, en Iran, en avril 2018.
Des femmes iraniennes marchent dans le centre-ville de Téhéran, en Iran, en avril 2018.
© Vahid Salemi/ AP

En Iran, la mort d’une jeune fille de 22 ans, Mahsa Amini, à la suite de son arrestation par la police des mœurs ce mardi 13 septembre provoque une immense vague d'indignation. La journaliste et ex-correspondante à Téhéran, Sara Saidi, nous raconte les agissements de cette police chargée de faire respecter le code vestimentaire de la République Islamique d’Iran.

Sur les réseaux sociaux, des femmes se coupent les cheveux et brûlent leur hijab en signe de protestation. Le geste est fort, à l’image de la vague de colère qui gagne le pays à la suite de la mort de la jeune femme de 22 ans, Mahsa Amini. Elle avait été arrêtée à Téhéran pour "port de vêtements inappropriés" avant de tomber dans le coma et de décéder trois jours après, le 16 septembre à l'hôpital, selon la télévision d'Etat et sa famille. Les circonstances de la mort sont encore inconnues, mais beaucoup accusent la police à l’origine de son arrestation : la police des mœurs, Gasht e Ershad en farsi.

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"C’est un organe chargé de remettre les femmes sur le droit chemin”, explique Sara Saidi, journaliste correspondante à Téhéran de 2016 à 2019 et auteure de Portraits de Téhéran. Il a été créé après la révolution iranienne de 1979, et après l'instauration de la République islamique, au moment où le hijab a été rendu obligatoire pour les femmes.

Cette police patrouille dans les lieux publics pour vérifier l’application de la loi sur le foulard et d’autres règles islamiques. Elle poursuit près de 16 000 femmes par an tous types d'infractions confondues, affirme le magazine féministe américain Ms.

Souvent, elle traîne dans les quartiers, où il y a des jeunes, des étudiants, des cafés (...). C’est là où elle fait le plus de rafles.

Sara Saidi, journaliste correspondante à Téhéran de 2016 à 2019.

Des rondes en camionnettes pour contrôler des femmes

Depuis les Iraniennes ont pris l’habitude de vivre dans la crainte de rondes de la police, dans des camionnettes identifiables à leur bandeau vert au milieu. “On la reconnaît de loin. On sait qu’elle est là. Souvent, elle traîne dans les quartiers, où il y a des jeunes, des étudiants, des cafés, raconte Sara Saidi. C’est là où elle fait le plus de rafles.”Ces camionnettes font trembler les femmes. “Des fois, elles s'arrêtent dans des quartiers où on ne s'y attend absolument pas.

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À l’avant, les hommes conduisent. Mais, à l’arrière, ce sont d’autres femmes qui sont chargées de contrôler le respect du code vestimentaire.

Il suffit que le manteau soit ouvert, ou que vous ayez un peu de vernis sur les doigts, on peut vous arrêter.

Sara Saidi, journaliste correspondante à Téhéran de 2016 à 2019.

En plus d'être nombreux, ces contrôles sont souvent aléatoires, explique Sara Saidi. “On se demande souvent comment il faut s’habiller pour ne pas être arrêtées par la police des mœurs ? La réponse, c’est : Peu importe comment vous vous habillez, on peut vous arrêter. Si les femmes tombent face à cette fameuse camionnette, elles peuvent être arrêtées pour n'importe quoi.”

Un contrôle “bien au-delà du simple vêtement

Officiellement, en Iran, il faut s’habiller avec un pantalon, un haut, comme un manteau ou une tunique qui couvre les fesses. Le manteau doit être fermé et doit arriver jusqu’à l’avant-bras. ”Il suffit que le manteau soit ouvert, ou que vous ayez un peu de vernis sur les doigts, on peut vous arrêter”, explique la journaliste.

Mais la surveillance ne s'arrête pas au cadre vestimentaire. “J’ai vécu pendant près d’un an dans une pension pour femmes, raconte la journaliste. Il y avait un couvre-feu à 10 h 30 le soir. Les femmes rentraient à l’heure. Mais la police des mœurs pouvait les arrêter avant l’heure indiquée en leur disant qu’elles étaient censées être à l’intérieur.

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Cela va bien au-delà du simple vêtement, ajoute-t-elle. Le message passé par le régime, c’est : “vous êtes des femmes, vous restez à la maison. Si vous sortez de la maison, vous vous couvrez complètement."

Pour faire face, les femmes ont développé des techniques pour échapper à leur arrestation. Deux stratégies : assurer qu’elles n’ont pas de papiers d’identité sur elles et tout faire pour éviter de rentrer dans le camion. “À partir du moment où vous êtes dans le camion, c’est fini pour vous. C’est pour cela qu’il y a beaucoup de hurlements à l’extérieur dans les vidéos”, raconte Sara Saidi.

D’autres femmes témoignent avoir été gardées quelque temps puis jetées dehors en plein milieu de la nuit. 

Sara Saidi, journaliste correspondante à Téhéran de 2016 à 2019.

Des arrestations "humiliantes" et des conditions de détentions floues 

Après l’arrestation, les versions divergent quant aux conditions de détention des femmes. Le plus souvent, elles sont emmenées dans le commissariat, on les prend en photo comme des criminelles et on attend qu’un membre de la famille vienne les chercher avec une tenue décente. Une humiliation pour ces femmes qui désobéissent à la fois à l’État, mais aussi bien souvent à leurs familles. "Il y a beaucoup de violence verbale, en fonction de la façon dont vous réagissez", commente la journaliste.

D’autres femmes témoignent avoir été gardées quelque temps puis jetées dehors en plein milieu de la nuit” alors qu’elles devaient rentrer chez elles, explique la journaliste. 

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D'autres vont plus loin et assurent que ces femmes auraient subi des actes de viol. Sara Saidi assure ne pas avoir reçu assez de témoignages pour l'affirmer. Mais ce sont les accusation portées par de nombreux manifestants à la suite du décès de Mahsa Amini. "Ils sont convaincus qu'elles est morte sous la torture", écrit l'agence de presse iranienne Farsnews. 

Faits avérés ou non, tous les Iraniens sont aujourd’hui en deuil, assure la journaliste. “Quand on voit que des gens de 22 ans meurent parce que soit disant, un régime veut les protéger de quelque chose en leur disant de bien s’habiller, ça fait très mal."