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Déconfinement au Canada : le Québec, seule province à rouvrir les écoles primaires

Des élèves se nettoient les mains avec du gel hydroalcoolique avant d'entrer en classe. Au Québec, les cours ont repris partout sauf dans la région montréalaise ce lundi 11 mai. Saint-Jean-sur-Richelieu, Québec, Canada, 11 mai 2020.
Des élèves se nettoient les mains avec du gel hydroalcoolique avant d'entrer en classe. Au Québec, les cours ont repris partout sauf dans la région montréalaise ce lundi 11 mai. Saint-Jean-sur-Richelieu, Québec, Canada, 11 mai 2020.
© REUTERS / Christinne Muschi

La cloche a sonné de nouveau ce lundi 11 mai dans les écoles primaires du Québec situées à l’extérieur de Montréal. Les écoles primaires du Grand Montréal devraient ouvrir dans deux semaines. Elles resteront fermées jusqu'en septembre, Montréal étant l'épicentre de l'épidémie. Le Québec est la seule province canadienne et le seul territoire en Amérique du Nord, avec l’État du Montana, à avoir rouvert les crèches et les écoles primaires dans son processus de déconfinement. Une décision qui ne fait pas l’unanimité.

C’est fin avril que le gouvernement du Québec a annoncé sa décision de rouvrir les crèches et les écoles primaires de la province dans le cadre de son plan de déconfinement de la province. Les écoles secondaires (l’équivalent des collèges et lycées en France) et les universités ne rouvriront leurs portes qu’en septembre – plus facile pour les plus âgés de suivre des cours à distance que les petits.

Le premier ministre québécois François Legault a expliqué que cette décision ne s’était pas prise à la légère mais après consultation des autorités de la santé publique et l’appui de l’association des pédiatres du Québec : "Ce n'est pas une décision qui est "sur la gueule" ; c'est la science. On écoute la science et elle nous dit : C'est possible de remettre ses enfants [en classe] si la situation reste sous contrôle », a-t-il déclaré.

Plusieurs critères ont été pris en compte : les petits ne prennent pas les transports en commun pour se rendre à l’école, les jeunes enfants sont moins infectés par le virus que les adultes. Il ne faut pas non plus oublier ces milliers d’enfants issus de milieux défavorisés pour qui l’école offre une stabilité et un cadre sécuritaire précieux. Ou encore ces enfants qui ont des difficultés d’apprentissage et qui ont besoin d’un encadrement pédagogique supplémentaire.

Le calcul du gouvernement québécois est simple : comme il faut relancer une partie de l’économie en rouvrant les commerces et en remettant en marche les entreprises et les industries, il faut aussi offrir aux parents des solutions pour faire garder leurs jeunes enfants, donc rouvrir les crèches et les écoles primaires. Et, fait important, ce retour en classe n’est pas obligatoire : les parents ont le choix de remettre leurs enfants sur le chemin de l’école ou non. Et leur décision n’est pas irréversible : ils pourront retirer leurs enfants ou les y remettre quand ils le voudront (en avertissant leur école bien sûr une semaine à l’avance).

C’est possible d’enseigner oui, on peut le faire mais quand il va falloir aider les élèves, je ne pourrai pas aller à côté d’eux, je dois rester à deux mètres.

Anik Brochu, enseignante

Mesures de sécurité drastiques

Une pédiatre microbiologiste-infectiologue de renom, Caroline Quach, a enregistré pour le gouvernement un message qui tourne en boucle à la télévision, pour rassurer les parents sur la sécurité entourant cette réouverture des écoles primaires. Car ce retour en classe se fait sous des conditions précises : le nombre d’enfants par classe est limité à 15, les horaires sont adaptés pour une entrée en décalage des élèves afin d’éviter des attroupements, les classes n'auront pas toutes lieu en même temps pour gérer la distanciation physique, et les marquages sur le sol vont aider les élèves à se repérer.

Les écoles ont aussi mis en place des mesures d’hygiène drastiques supplémentaires : installations de plexiglass et de stations de lavage de main à l’entrée de chaque classe, nettoyages des classes plusieurs fois par jour, port du masque pour le personnel (mais ce n’est pas obligatoire).

« On a pris une école pour en faire une école-pilote pour tester toutes ces mesures, voir si cela fonctionnait » indique Marc-André Petit, directeur adjoint de la Commission scolaire Marie Victorin, qui gère un réseau d’écoles en banlieue sud de Montréal. Il précise que des protocoles ont aussi été élaborés : si un enfant est atteint de Covid-19, ce seront alors les autorités de la santé publique qui prendront en charge le cas afin de limiter la propagation du virus dans l’école.

Depuis le 11 mai donc, dans les régions hors de Montréal, c’est plus d’un petit Québécois sur deux qui était de retour en classe et cette rentrée semble s’être bien passée dans les circonstances. Le premier ministre François Legault s’en est d’ailleurs félicité en déclarant que voir les enfants retourner à l’école le sourire aux lèvres avait été son cadeau du jour… Marc-André Petit confirme : « J’ai entendu dire que tout avait bien été en effet et c’est sûr que nous, on surveille ça attentivement ».

Décision controversée

Malgré tout, les parents et les enseignants n’ont pas caché leurs inquiétudes. Les deux syndicats d’enseignants du Québec ont réclamé que leurs membres aient accès à des équipements de protection, des masques notamment, ce qui a été accepté par le gouvernement.

Du côté des parents, nombreux sont ceux qui ont fait confiance aux recommandations de la santé publique et ont envoyé leurs enfants, d’autres préfèrent les garder à la maison pour toutes sortes de raisons (les grands-parents vivent dans le foyer familial, ou les conditions de santé spécifiques d’un des membres de la famille imposent de ne pas s’exposer au virus).

Même le premier ministre canadien Justin Trudeau s’est montré hésitant quand on lui a demandé s’il accepterait que ses enfants retournent à l’école (comme il réside à Ottawa avec sa famille, ses enfants vont dans des écoles en Ontario qui, elles, vont rester fermées jusqu’en septembre).

(Re)voir : Coronavirus au Canada : déconfinement au Québec, hausse des cas à Montréal

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La décision du gouvernement de repousser au 25 mai l’ouverture des établissements dans la région montréalaise a fait pousser un soupir de soulagement aux directions d’écoles, aux enseignants et aux parents. Ces deux semaines supplémentaires pour se préparer au retour en classe des enfants ne seront pas de trop.

« Ce délai nous permettra d’être mieux en mesure d’accueillir les élèves à la date prévue », a déclaré par communiqué Hélène Bourdages, la présidente de l’Association montréalaise des directions d’établissements scolaires. Le Comité de parents de la Commission scolaire de Montréal assure que « cela fait du bien de savoir que les équipes-écoles vont avoir une semaine de plus pour se préparer. Une des grandes inquiétudes des parents, c’était de savoir si les écoles allaient être prêtes pour accueillir tout le monde » a réagi le président.

« Cela nous permet une meilleure organisation et un aménagement physique des lieux et des classes, et la semaine prochaine on sera plus dans l’aménagement du personnel en fonction du nombre d’élèves qui vont revenir en classe » déclare de son côté Sandra Beauchamp, directrice de l’école des Saints-Anges, école primaire de Saint-Lambert, en banlieue sud de Montréal.

Un enseignement post-coronavirus différent

Anik Brochu est une enseignante de cette école : elle a un groupe de 26 élèves en 6ème année, la dernière année du primaire au Québec. Elle est en train d’organiser le local de sa classe pour savoir combien d’élèves vont pouvoir y entrer en respectant la distanciation de deux mètres et elle attend aussi de savoir combien d’élèves précisément vont revenir dans sa classe.

L'école primaire des Saints-Anges à Saint-Lambert, au Québec, se prépare à rouvrir ses portes le 25 mai.
L'école primaire des Saints-Anges à Saint-Lambert, au Québec, se prépare à rouvrir ses portes le 25 mai.
© TV5MONDE / Catherine François


« De ce que je comprends, je ne crois pas qu’on va pouvoir faire entrer plus de douze enfants dans ma classe », estime l’enseignante. Tout va dépendre du nombre d’enfants qui seront présents. Anik Brochu remarque que les élèves plus âgés sont plus nombreux à vouloir revenir ; comme c’est leur dernière année au primaire et qu’on est en fin d’année, ils ont envie de revoir leurs amis et leur école avant le grand saut dans le secondaire : « De ce que j’entends autour de moi, j’ai eu plus de oui que de non alors que mes collègues des premières années du primaire ont eu plus de non comme réponse des parents ». 

A quoi va ressembler l’enseignement dans les écoles en temps d’épidémie du coronavirus ? « C’est possible d’enseigner oui, on peut le faire mais quand il va falloir aider les élèves, je ne pourrai pas aller à côté d’eux, je dois rester à deux mètres » fait remarquer Anik. Et le travail d’équipe en petits groupes, rapprochés, ne sera pas possible…

« Juste passer des feuilles, ça va être compliqué, il va falloir que je m’organise » ajoute l’enseignante, alors la façon d’enseigner, dans un certain cadre, oui, ce sera possible, mais non, ce ne sera pas comme avant - de façon personnalisée, aussi aidante, j’ai du mal à croire que ce soit possible. J’essaie de rassurer les parents et les enfants du mieux que je peux, en leur disant que peu importe le choix qu’ils feront, je serai disponible pour leurs apprentissages, que ce soit à l’école ou à la maison ».

L’enseignante n’a pas encore décidé si elle allait porter un masque durant ses cours, même si les enseignants en auront à leur disposition. Tout va dépendre, dit-elle, du choix de ses élèves : « Pour le moment, le port du masque est fortement recommandé mais il n’est pas encore obligatoire. L’idée, c’est vraiment se laver les mains le plus possible avec de l’eau et du savon. La distanciation est aussi primordiale jusqu’à maintenant. C’est la première fois qu’on vit cela, c’est difficile pour quiconque de décider quelle est la meilleure façon - la santé publique, le gouvernement et la direction ».

Anik, qui est asthmatique, ne cache pas son inquiétude de retourner en classe et de s’exposer potentiellement au virus, mais elle se dit en confiance avec la direction de l’école qui fait tout son possible pour assurer une sécurité maximale pour les enseignants et les enfants. Elle se sent aussi très appuyée par les parents. Elle dit avoir hâte de retrouver ses élèves et va suivre attentivement comment la rentrée s’est passée dans les écoles en dehors de la région montréalaise depuis le 11 mai.

(Re)voir : Coronavirus au Canada : déconfinement au Québec, hausse des cas à Montréal

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Une répétition pour septembre ?

Pour l’instant, 80% des parents ont donné leur réponse à la Commission scolaire Marie-Victorin quant à la présence de leurs enfants le 25 mai si les écoles de la région montréalaise rouvraient leurs portes. Environ un enfant sur deux devrait être présent.

Mais si la situation ne s’améliore pas dans la région montréalaise au cours des prochains jours, il est bien possible que les écoles ne rouvrent pas avant septembre. Tout ce processus n’aura pas été vain, dit Sandra Beauchamp : « Toutes les décisions qu’on prend en ce moment, c’est en pensant aussi à la rentrée prochaine, ce sera une nouvelle perspective de commencer une nouvelle année scolaire, on est dans une réflexion à long terme ».

La directrice de l’école des Saints-Anges croit que l’enseignement en ces temps d’épidémie sera possible mais qu’il va falloir se réinventer : « Il faut faire preuve d’innovation, de créativité, avoir le personnel en place pour faire du télétravail et des présences à l’école, avoir des outils technologiques pour les prêter à nos élèves les plus vulnérables, faire des capsules vidéo pour les parents et leurs enfants, cela demande une nouvelle collaboration entre les écoles et les familles, mais on va y arriver ».

« C’est la première fois qu’on vit une situation de ce genre, ajoute Marc-André Petit. C’est nouveau pour tout le monde, donc au début on y allait plus à tâtons mais maintenant de moins en moins, on essaye de se préparer à toutes les éventualités. Je suis confiant que quand on va rouvrir nos portes, on va accueillir nos élèves et nos familles de façon remarquable. Je suis confiant également que dans les prochains mois il y aura un bond pédagogique immense dans tout le réseau du Québec, on n’aura pas le choix de voir autrement la pédagogie ». 

Le Québec, cobaye pour les autres provinces canadiennes

Beaucoup se demandent, au Canada, pourquoi le Québec a pris cette décision de rouvrir les crèches et les écoles primaires alors qu’elle est la province qui compte pour plus de la moitié des cas de Covid-19 au pays et que l’épidémie est loin d’y être contrôlée dans la région de Montréal.

Le Québec semble faire preuve de plus d’audace ou de moins de prudence, selon le point de vue. Plusieurs provinces canadiennes qui ont contrôlé la contamination ont décidé de maintenir leurs écoles fermées. Alors pour le reste du Canada, l’expérience québécoise va être suivie attentivement pour voir si ce retour en classe des tout-petits va se traduire par une reprise de l’épidémie au cours des prochaines semaines.

(Les entretiens ont été réalisés avant la décision du Québec, le 14 mai, de repousser l'ouverture des écoles du Grand Montréal en septembre.)