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Désastre sanitaire en Inde : le gouvernement Modi a-t-il failli ?

Devant l'afflux de décès, les autorités indiennes recourent à des crémations de masse. Ici, un proche d'une personne décédée du Covid-19 en plein rituel funéraire pendant l'incinération du corps, à Guwahati, le 27 avril. 
Devant l'afflux de décès, les autorités indiennes recourent à des crémations de masse. Ici, un proche d'une personne décédée du Covid-19 en plein rituel funéraire pendant l'incinération du corps, à Guwahati, le 27 avril. 
Anupam Nath (AP)

Triomphaliste à l'issue de la première vague de coronavirus en janvier, le discours du Premier ministre indien, Narendra Modi, a changé depuis plusieurs jours. La deuxième vague est aujourd'hui assimilée à une "tempête" que le pays est incapable de juguler. Au point que la communauté internationale se mobilise pour envoyer de l'aide d'urgence. Ce désastre sanitaire peut-il avoir, à terme, des répercussions politiques pour son gouvernement ? Eléments de réponse avec Jean-Luc Racine, directeur de recherche émérite au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), spécialiste de l'Inde. 

Début février, le Premier ministre indien, Narendra Modi, annonçait que l'Inde avait vaincu le Covid-19. A l'époque, l'État de plus 1,3 milliard d'habitants n'enregistrait plus, selon les données officielles, que 9.000 cas quotidiens. Depuis janvier, il était entré dans la course à la "diplomatie du vaccin."

Quelques semaines plus tard, le pays est complètement dépassé par la deuxième vague de l'épidémie qui la touche. Manque de lits, d'oxygène, crémations de masse, variant indien...  L'Inde vit un véritable désastre sanitaire et humain. La barre des 300.000 nouvelles contaminations est dépassée quotidiennement depuis le 21 avril. Lundi 26 avril, le pays enregistrait 2.812 décès en 24 heures. Ces chiffres sont probablement sous-estimés.

Le gouvernement du Premier ministre, Narendra Modi, a pourtant en plein épidémie autorisé la tenue du pèlerinage de la Kumbh Mela. Celui ci a réuni plus d’un million de personnes. Dans le même temps, les élections régionales à enjeu national dans l'État du Bengale-occidentale ont réuni des foules de militants.


Entretien avec Jean-Luc Racine, directeur de recherche émérite au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) et chercheur sénior à Asia Centre.

(Re)voir : Covid-19 : l’Inde devient le deuxième pays le plus touché par la pandémie après le Brésil

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TV5MONDE : Etant donné le désastre sanitaire auquel le pays fait face avec cette deuxième vague, peut-on parler de défaillance de l'État central indien ?

Jean-Luc Racine : C’est clairement la position des différents partis d’opposition et pas seulement. Le parti du Congrès avait rappelé, via l’un de ses porte-paroles, il y a peu de temps, qu’il avait lancé l’alerte à la fin de l’année 2020 en disant,  en substance : « Attention dans les circonstances des pandémies, une vague peut en cacher une autre, il ne faut pas baisser la garde. » Evidemment, ils ont rappelé cette mise en garde quand la seconde vague a commencé à frapper de façon tragique.

Il y a un vrai problème de gestion. Les éditoriaux de grands titres de presse indien traitent chaque jour de la question. L’un d’entre eux a rappelé hier ou avant-hier, qu’en matière de pandémie, il valait mieux être «  proactif plutôt que réactif ». Il faut savoir prévoir et, de toute évidence, il y a eu des manquements dans la vision de ce que peut être un rebond épidémique.

(Re)voir : Covid-19 en Inde : une situation sanitaire hors de contrôle

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TV5MONDE : La responsabilité de cet échec doit-elle être recherchée du côté du gouvernement central ou du côté des États (ndlr : l'Inde est un état fédéral composé de 29 États et sept territoires)?

Jean-Luc Racine : Il y a une question très sensible sur la table qui concerne la responsabilité du pouvoir central, qui doit être comprise dans le cadre de l’union fédérale indienne. Quelles sont les prérogatives qui reviennent au gouvernement central et aux gouvernements de la plus de vingtaine d’États qui composent le pays ? Les éditoriaux et commentaires de presse insistent sur le manque de coordination du pouvoir central. Ils s’accordent sur le fait que la gestion de l’oxygène, des vaccins, des confinements locaux, devrait être décentralisée tandis que l’approvisionnement doit en revanche être centralisé. Le gouvernement Modi s’est en quelque sorte défaussé sur les Etats pour gérer les vaccins. Il en va de même avec l’oxygène.

La problématique la plus sensible porte sur les vaccins. Le gouvernement central avait annoncé en grande pompe, il y a quelques temps, qu’à compter de début mai, tous les Indiens de plus de 18 ans pourraient être inoculés. Or, compte tenu du taux de vaccination actuel, très faible par comparaison internationale, même si l’Inde compte plus de 1,3 milliard d’habitants, c’est impossible.

La politique du gouvernement central est accusée d’encourager les compétitions entre Etats à un moment où devrait régner la solidarité

Jean-Luc Racine, directeur de recherche émérite au CNRS et chercheur sénior à Asia Centre

TV5MONDE : La politique tarifaire appliquée par les fabricants de vaccins est également au cœur des critiques.

Jean-Luc Racine : Le gouvernement central a mis sur pied un système qui lui vaut une levée de boucliers. Il a accepté le principe que les fabricants de vaccins, parmi lesquels le Serum Insitute of India de Poona qui fabrique l’AstraZaneca (ndlr : sous le nom de Covishield en Inde) et Bharat Biotech qui fabrique le Coxavin créé en Inde, pratiquent des prix différenciés selon les bénéficiaires. En l’occurrence, une dose de Covaxin destinée au gouvernement central est vendue 150 roupies contre 600 roupies pour les gouvernements des Etats et 1200 roupies pour des particuliers prêts à payer pour être vaccinés dans des cliniques.

Or, il devrait revenir au gouvernement central de définir une politique pour se procurer les vaccins et aux gouvernements des États de définir les cibles prioritaires, aussi bien en matière de vaccination que de confinements locaux à adopter. La politique actuelle attise les tensions entre les États. Et cela ne concerne pas que les Etats acquis à l’opposition mais aussi ceux dirigés par le Bharatiya Janata Party (BJP).

Les désaccords sont aussi visibles entre ceux qui disposent d’usines de production d’oxygène médical et qui veulent évidemment le garder pour eux, et ceux qui n’en ont pas, comme New Delhi qui manque cruellement d’oxygène médical. La question était peut-être inévitable dans un pays aussi vaste. Mais la politique du gouvernement central est accusée d’encourager les compétitions entre Etats à un moment où devrait régner la solidarité.

L’Inde pouvait se targuer d’être « la pharmacie du monde ». Le Serum Institute of India est le premier producteur de vaccin mondial

Jean-Luc Racine, directeur de recherche émérite au CNRS et chercheur sénior à Asia Centre

TV5MONDE : La tournure que prennent les événements peut-elle remettre en cause l’image de l’Inde « pharmacie du monde » ?

Jean-Luc Racine : De fait, l’Inde pouvait, même si l’expression est un peu forte, se targuer d’être « la pharmacie du monde ». Le Serum Institute of India est le premier producteur de vaccin mondial et l’Inde occupe une position clé dans la fabrication de médicaments génériques à destination notamment des pays pauvres. Cela avait permis de lancer une « diplomatie du vaccin » annoncée en janvier, l’Inde offrant ou vendant à bas prix des millions de doses, y compris pour le programme COVAX (ndlr : dispositif en vue d'un accès mondial et équitable à la vaccination) de l’Organisation mondiale de la santé (OMS).

Le pays se retrouve toutefois dans une situation paradoxale. Avec la crise de l’oxygène hospitalier, la norme s’est inversée puisque l’Inde reçoit l’aide internationale pour contrer la pénurie. Celle-ci cristallise justement les critiques autour du manque d’anticipation quant au rebond épidémique. Habituellement, quand l’Inde fait face à une catastrophe, elle évite au maximum de recourir à l’aide étrangère par prestige national. La situation actuelle tranche avec la gloire annoncée, le succès de l’Inde contre la première vague de l’épidémie et la « diplomatie du vaccin », désormais mise en sourdine.

La volonté de contrôle de l’information est patente, même s’il faut reconnaître qu’il existe une presse critique indienne

Jean-Luc Racine, directeur de recherche émérite au CNRS et chercheur sénior à Asia Centre

TV5MONDE : La censure des critiques venues de l’opposition sur les réseaux sociaux, concernant la gestion de la pandémie, est-elle caractéristique du fonctionnement du gouvernement indien ?

Jean-Luc Racine : Le cas de censure le plus clair a été sur Twitter. Mais ce n’est pas terriblement étonnant non plus. La volonté de contrôle de l’information est patente, même s’il faut reconnaître qu’il existe une presse critique indienne. Dans l’État le plus peuplé, l’Uttar Pradesh, le chef du gouvernement BJP, Yogi Adityanath, mène une campagne d’intimidation en envoyant des inspecteurs de police dans les hôpitaux qui déclarent être en manque d’oxygène, accusant certains établissements de vouloir « diffuser la peur.» Cette volonté de contrôle de l’information est un écho du mode de fonctionnement de Modi et du BJP, développé depuis son arrivée au pouvoir en 2014.

TV5MONDE : Quelles pourraient être les conséquences politiques pour le gouvernement et pour Narendra Modi lui-même, qui s’exprime très peu ?

Jean-Luc Racine : Modi a tout de même évoqué publiquement la « tempête » il y a deux jours. C’est une façon de reconnaître la gravité de la crise. Depuis quelques semaines, l’opposition l’accusait d’un certain déni. Ceci étant, il est vrai que le seuil des 300.000 morts quotidiens est atteint depuis une semaine ou un peu plus. Outre les nouveaux variants, les campagnes électorales organisées depuis des semaines dans cinq États ont bien évidemment eu un impact sur la situation sanitaire actuelle. Tout comme le déroulement du pèlerinage de la Kumbh Mela qui a réuni plus d’un million de personnes.

Des partisans du Bharatiya Janata Party (BJP), le parti au pouvoir du Premier ministre, Narendra Modi, participant à un meeting électoral pour les élections régionale au Bengale-occidental, ici à Kolkata, le 5 avril 2021. 
Des partisans du Bharatiya Janata Party (BJP), le parti au pouvoir du Premier ministre, Narendra Modi, participant à un meeting électoral pour les élections régionale au Bengale-occidental, ici à Kolkata, le 5 avril 2021. 
Bikas Das (AP)

On peut néanmoins penser que le mode de gouvernance, tant dans le discours public que dans les relations entre le pouvoir central et les États, va laisser des traces. Politiquement, le gouvernement de Modi se retrouve fragilisé.

Mais il est extrêmement difficile de savoir dans quelle mesure, Modi en paiera le prix politiquement. Les prochaines élections générales ne sont pas pour demain. D’autant que dans la plupart des cinq États concernés par les élections régionales, le vote s’est déroulé avant le pic épidémique actuel. Peut-être que certains électeurs feraient un choix différent aujourd’hui, mais cela personne n’est en mesure de le savoir. S’il s’avère que les résultats, qui seront proclamés début mai, sont favorables au parti au pouvoir, Narendra Modi ne manquera pas d’y voir un satisfécit de sa politique.

(Re)voir : Covid-19 en Inde : le défi colossal de la vaccination de masse
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