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Dictature de Pinochet au Chili : un ministre démissionne après avoir critiqué le musée de la Mémoire

François Hollande et Michelle Bachelet, tous deux présidents à l'époque, devant les photos des victimes de la dictature de Pinochet au musée de la Mémoire. 21 janvier 2017, Santiago, Chili.
François Hollande et Michelle Bachelet, tous deux présidents à l'époque, devant les photos des victimes de la dictature de Pinochet au musée de la Mémoire. 21 janvier 2017, Santiago, Chili.
AP / Luis Hidalgo

Alors que Michelle Bachelet vient d'être nommée Haut-commissaire des droits de l'Homme à l'ONU, le musée de la Mémoire qu’elle a inauguré en 2010 et qui relate l'épisode douloureux de la dictature, a été qualifié de "montage politique" par un ministre du gouvernement de droite de Sebastian Piñera. Ce ministre a démissionné ce lundi 13 août, quatre jours après sa nomination. Dimanche 19 août, le président de droite a annoncé la création d'un "musée de la Démocratie".

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Vive polémique au Chili. Jeudi 9 août, l'écrivain et homme politique de droite Mauricio Rojas prend ses fonctions comme ministre de la Culture dans le cadre d'un remaniement gouvernemental.

Le même jour, les réseaux sociaux exhument une interview qu'il a accordée à la chaîne CNN Chili en 2016.
 
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Le Musée de la Mémoire est fait pour que les personnes ne pensent pas, pour les abrutir. Rien n'explique pourquoi on en est arrivés là ! Ce musée est fait pour créer un traumatisme chez le visiteur ! C'est un musée de gauche, qui raconte une version fausse de l'Histoire, parce qu'il occulte les raisons qui nous poussent à nous détester les uns les autres.

Mauricio Rojas, ancien Ministre chilien de la Culture

En 2015, dans son livre Dialogue de convertis (Diálogo de conversos), Mauricio Rojas qualifiait déjà ce musée de "montage" qui utilise "une tragédie nationale pour choquer le visiteur". Ce livre a été co-écrit avec Roberto Ampuero. Cet écrivain, et actuel ministre chilien des Affaires étrangères, décrit le musée de la Mémoire, dans cet ouvrage, de "musée de la mauvaise mémoire".

Un pays divisé

Avec le soutien financier de la CIA, Augusto Pinochet réalise un coup d'État le 11 septembre 1973. Des milliers de militants et sympathisants de gauche sont arrêtés, exécutés, torturés ou poussés à l'exil. La dictature de Pinochet, entre 1973 et 1990, a fait  selon le rapport de la commission Valech au moins 3 000 morts, des milliers de disparus, et d’exilés.
 
Michelle Bachelet est l'une de ces exilés. Celle qui vient d'être nommée Haut-commissaire aux droits de l'homme de l'ONU, a été torturée puis exilée avec sa mère en Allemagne, après la mort de son père, le général Alberto Bachelet, torturé par ses propres collègues (Le père de Michelle Bachelet ne soutenait pas le coup d´État de Pinochet, ndlr).

Michelle Bachelet, présidente du Chili entre 2006 et 2010, et entre 2014 et 2018, a inauguré le musée de la Mémoire à la fin de son premier mandat.
Ce lieu à Santiago constitue une véritable révolution dans une société toujours divisée. Deux camps s'opposent encore : ceux qui réclament sans relâche où sont leurs proches disparus (¿ Dónde están ?), et ceux qui ne manquent pas d'arguments pour justifier le coup d'état militaire et les violations des droits humains commises au Chili, et à l'étranger dans le cadre du Plan Cóndor. Aujourd'hui au Chili, encore 25% de la population considère Augusto Pinochet comme  le meilleur président du Chili (ndlr Pinochet n'a jamais gagné aucune élection).

Dans un contexte où règne encore largement l’impunité post-dictature, avec plus de mille dossiers toujours sur les bureaux des juges, et une soixantaine de militaires incarcérés pour violations des droits humains, le Musée de la Mémoire est fondamental pour les victimes.

Levée de boucliers du monde intellectuel

La révélation des déclarations de l’ex-Ministre de la Culture génère une pluie de critiques sur les réseaux sociaux.

Compte Twitter de Constanza Arena
Compte Twitter de Constanza Arena
Twitter

Constanza Arena,  la directrice de l'organisme chargé de promouvoir le cinéma chilien "Cinema Chili", indique dans un tweet, partagé plus de 700 fois : "Le musée d'Auschwitz, le musée de la Stasi, le musée de la Topographie de la Terreur. Voici quelques exemples internationaux de musées créés pour réparer la mémoire face au terrorisme d'État. Aucune personne civilisée n'aurait l'idée de remettre en cause le récit exposé dans ces lieux".

Le poète chilien Raúl Zúrita, le groupe los Jaivas, et d'autres personnalités du monde de la culture se sont soulevés contre le ministre de la Culture. Ils ont appelé à sa démission, et à une manifestation devant le Musée de la mémoire ce mercredi 15 août. Lundi 13 août, le président Sebastián Piñera accepte la démission de Mauricio Rojas, nommé ministre quatre jours plus tôt.

Les propos tenus par l'ancien ministre de la Culture ne sont pas rares. Evelyn Matthei, actuelle mairesse de la commune de Providencia à Santiago, et candidate malheureuse à la présidentielle en 2013 face à Michelle Bachelet, appelait à « lancer des tomates et des oeufs » en 1998 sur les ambassades d'Espagne et du Royaume-Uni, pour protester contre la demande du juge espagnol Baltasar Garzón d'extrader Augusto Pinochet de Londres à Santiago du Chili.
 

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Le président de droite veut créer un "Musée de la Démocratie"

Après une semaine agitée, cette annonce, dimanche 19 août, continue de faire enfler la polémique : le président de droite Sebastián Piñera a indiqué, lors d'une interview sur la chaîne Canal 13, vouloir créer un Musée de la Démocratie. Les réseaux sociaux s'enflamment, les Chiliens se demandent quelle "version de l'Histoire" le gouvernement conservateur souhaite montrer aux visiteurs. 
Trente ans après la victoire du "NO" (non) au référendum sur le prolongement ou pas de la dictature de Pinochet en 1988, Sebastián Piñera et son équipe indiquaient en 2017, pendant la campagne présidentielle, vouloir créer un musée sur la "transition démocratique" du Chili, lorsque Pinochet quitte le pouvoir en 1989.

 
Un gouvernement pro-Pinochet ?

Evelyn Mattei est membre du parti politique de droite (UDI) fondé par des partisans de Pinochet, en pleine dictature, en 1983. Elle a voté SÍ (oui) au référendum sur le prolongement de la dictature de Pinochet le 5 octobre 1988. Tout comme l'actuel ministre de la Justice de Sebastian Piñera, Hernán Larraín, et le ministre de l’Intérieur Andres Chadwick Piñera, pour ne citer qu'eux.

Mauricio Rojas a été remplacé ce lundi 13 août par Consuelo Valdès Chadwick, jusqu'alors directrice du Musée Interactif Mirador de Santiago. Dès sa nomination, la ministre a voulu apaiser les esprits en recevant le directeur du Musée de la Mémoire, Francisco Estévez.  Mais la polémique enfle déjà car pendant la dictature, la ministre occupait le poste de cheffe des départements des musées, entre 1982 et 1988. Les associations de victimes de la dictature demandent au gouvernement des précisions sur le rôle de la Ministre pendant les années de plomb.

Coïncidence ? La nouvelle ministre de la Culture, Consuelo Valdès Chadwick, est une parente lointaine du ministre de l'Intérieur, Andrés Chadwick Piñera, lui-même cousin du président du Chili Sebastián Piñera Echeñique.