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Disparition : Valéry Giscard d'Estaing, le président de la modernité

Valéry Giscard d'Estaing lors des funérailles de l'ancien chancellier allemand Helmut Schmidt à Hambourg (Allemagne) le 23 novembre 2013.
Valéry Giscard d'Estaing lors des funérailles de l'ancien chancellier allemand Helmut Schmidt à Hambourg (Allemagne) le 23 novembre 2013.
© AP Photo / Markus Schreiber

Valéry Giscard d'Estaing est mort ce 2 décembre 2020 à l'âge de 94 ans "des suites du Covid" indique sa famille, dans le centre de la France. Président de la République française de 1974 à 1981, il restera dans les mémoires comme le perdant d’un débat présidentiel qui fit élire François Mitterrand et aussi comme l’homme qui, à l’instar de Georges Pompidou, a incarné une France qui s’engageait dans la modernité : "Il n’est pas impossible de moderniser la France, et il faut le faire dans le calme. "

Né le 2 février 1926 à Coblence, en Allemagne, fils d’un haut fonctionnaire, Valéry Giscard d'Estaing a le parcours-type d’un enfant brillant issu d’une bonne famille : Lycée Janson-de-Sailly et Louis-le-Grand à Paris, ensuite Polytechnique et l’ENA. Il rejoint, comme son père, le corps de l’Inspection des Finances en 1952.

Il devient député du Puy-de-Dôme en 1956, département pour lequel son arrière-grand-père Agénor Bardoux et son grand-père Jacques Bardoux furent longtemps députés. En 1958 il est élu conseiller général du Puy-de-Dôme dans le canton de Rochefort-Montagne. Il ne quittera plus la région, devenant maire de Chamalières en 1967. Il deviendra ensuite député du Puy-de-Dôme de 1984 jusqu'à 1997 et président du conseil régional d'Auvergne de 1986 à 1992.

Ministre des Finances dans le gouvernement Debré en 1962, il conserve ses fonctions sous le gouvernement Pompidou formé trois mois plus tard. Il établit d’ailleurs, comme le fait remarquer un document du ministère des Finances "un record de longévité : secrétaire d'État puis ministre sans désemparer de 1959 à 1966, il retrouve l'administration des finances en 1969 et s'y maintient jusqu'au décès du président Pompidou. Il réussit sur la très longue durée (à l'échelle du temps politique) à engager une action de fond dans une conjoncture de croissance elle-même exceptionnellement longue. "

C’est lui qui étendra la TVA (taxe sur la valeur ajoutée), instaurée en 1954, au commerce de détail. Il invente en 1964 les SICAV et organise l’épargne-logement. Sa politique de rigueur en 1963, avec notamment l’encadrement des prix pour juguler une inflation galopante, le rendra impopulaire auprès des commerçants et industriels. Il sera remplacé en 1966 par Michel Debré.

C’est également quand il est ministre des Finances qu’il aura comme secrétaire d’État aux Finances le jeune Jacques Chirac (1969), début d’une longue relation qui perdurera malgré divers changements de cap.
Valéry Giscard d'Estaing, ministre des Finances, et Jacques Chirac, secrétaire d'état aux Finances le 9 août 1969 sur le perron de l'Elysée.
Valéry Giscard d'Estaing, ministre des Finances, et Jacques Chirac, secrétaire d'état aux Finances le 9 août 1969 sur le perron de l'Elysée.
AP Photo

Candidat inattendu à la présidentielle de 1974

La mort prématurée du président Pompidou, deux ans avant la fin de son mandat, le lance dans la campagne présidentielle face à un Jacques Chaban-Delmas qui s’y prépare depuis des années et soutenu par un fort parti gaulliste, et au socialiste François Mitterrand. Ses chances sont considérées comme faibles. "Même son père n’y croyait pas", révèle Georges Valance, auteur d’une biographie de Valéry Giscard d’Estaing "VGE, une vie" au micro de Philippe Meyer sur France inter en août 2014.

Il innove dans sa campagne, posant auprès de Jacinte, sa fille de treize ans (vétérinaire, passionnée d’équitation elle est décédée en 2018). Il recueille le soutien de nombreuses personnalités comme Brigitte Bardot, Charles Aznavour, Alain Delon, Johnny Hallyday, Sylvie Vartan, Sheila, Mireille Mathieu et Danièle Gilbert, qui arborent des t-shirts, affiches et autocollants reprenant son slogan de campagne, "Giscard à la barre".
 
Le 5 mai 1974, après moins d'un mois de campagne, il arrive au premier tour en deuxième position avec 32,60 % des voix, derrière François Mitterrand (43,25 %), candidat de l'Union de la gauche, mais largement devant Jacques Chaban-Delmas (15,11 %). Entre les deux tours, lors du débat télévisé qui l'oppose au candidat de la gauche, sa phrase "Vous n'avez pas le monopole du cœur" marque les esprits.
 

Il nomme Jacques Chirac Premier ministre, qui démissionnera en août 1976 afin de préparer sa propre carrière. Carrière qu'il doit - ironiquement - à Giscard qui par la loi du 31 décembre 1975 recrée la fonction de "maire de Paris", une réforme à laquelle Chirac s'était d'ailleurs opposé ! Cette loi fait de Paris à la fois une commune et un département.
 

A la faveur de cette réforme, Chirac deviendra le premier maire élu de Paris en 1977, ce qui va lui servir de tremplin. (Il sera réélu en 1983 et en 1989, restant au total 18 ans à l'Hôtel de Ville, un record de longévité.)

Un homme de communication

En France, la tradition du portrait présidentiel perdure - la photographie du président de la République orne toutes les mairies du pays – et le choix du photographe est fortement symbolique. Giscard, plus jeune président élu à 48 ans, veut casser l'image de ses prédécesseurs.
Photo officielle du président de la République française Valéry Giscard d'Estaing
Photo officielle du président de la République française Valéry Giscard d'Estaing
Elysée/Jacques Henri Lartigue
Il étonne en demandant au photographe Jacques-Henri Lartigue de le photographier devant un vaste drapeau tricolore flottant derrière lui et de le cadrer en format américain, horizontalement. La photo est prise sur le perron de l’Elysée, en costume de ville et Giscard ne porte pas le grand cordon de la légion d’honneur (contrairement au Général de Gaulle et à son successeur George Pompidou, tous les deux photographiés debout devant la bibliothèque de l’Elysée). Giscard a lui-même expliqué la pose qu’il souhaitait à Lartigue, un homme atypique, élégant et qui avait commencé sa carrière en dilettante.

Valéry Giscard d'Estaing fera tout pour rompre avec cette image d’aristocrate hautain, s’invitant à dîner chez des Français ordinaires avec sa femme Anne-Aymone, y arrivant au volant de sa Peugeot. Pendant sa campagne, il se fait photographier jouant de l'accordéon. A ce propos, il ne renouvelera pas cette perfomance pendant qu'il exerce la fonction présidentielle. Elle reste cependant gravée à jamais dans la mémoire des Français.


Giscard a compris l'enjeu des nouvelles technologies de communication. Il a l’idée de se faire filmer par le grand documentariste et photographe Raymond Depardon pendant sa campagne électorale. "Une partie de campagne", que le public ne découvrira qu'en 2002, réussira l’exploit de rendre le futur président presque ordinaire.

En 1977 il accepte de recevoir des lycéens à l’Elysée et se livre à un jeu de questions réponses, le tout sous les caméras d’Antenne 2 et interrogé par Jean-Pierre Elkabbach.

Comme l’explique l’historien Georges Valence sur la radio France Culture, Giscard est un modernisateur.

Ce qui me passionnait c’était la modernisation, c’est-à-dire la préparation de l’avenir.Valéry Giscard d'Estaing

Pour les générations nées "sous Giscard", comme l’a si bien mis en scène l’humoriste Camille Chamoux, ces années 1970 "commencent dans l’euphorie de la croissance, de la voiture-reine, de la génération des baby-boomers, de la libération des mœurs" résume George Valence.

C’est la France si bien décrite par les films d’Yves Robert (Un éléphant ça trompe énormément) ou Claude Sautet (César et Rosalie). La France du nucléaire, du TGV, du Concorde (mis en service en 1976), et de la fusée Ariane. Bref, une France qui croit au progrès.

Un homme de réformes

Le début de son septennat surprit beaucoup par son train de réformes sociétales. Les Français lui doivent le droit de vote à 18 ans.

Il lance le combat pour la dépénalisation de l’IVG, qui deviendra la fameuse loi Veil. La loi sur le divorce par consentement mutuel suivra en 1975. Il dépénalise également l'adultère.

C'est sous son septennat que sera votée la loi d'orientation en faveur des handicapés qui institue la COTOREP, la Commission technique d'orientation et de reclassement professionnel, qui changera fondamentalement le statut des personnes handicapées dans la société.

En supprimant l’ORTF, l'Office de radiodiffusion-télévision française,  il met fin à la télévision d'État et fait naître plusieurs chaînes publiques : TF1, Antenne 2 et FR3.

Il lance de grands chantiers, le TGV, Train à grande vitesse, et relance l’industrie nucléaire.

Président de la crise du choc pétrolier

Mais cette France des Trente Glorieuses touchait aussi à sa fin. Le pays compte 430.000 chômeurs en 1974, ils sont un million et demi en 1981.

"Giscard fut l’un des premiers à comprendre que les Trente Glorieuses touchaient à leur fin et à organiser la transition vers ce qu’il appelait la « croissance douce ». Elles se poursuivent avec le décrochement du dollar de l’or, qui est pour une large part responsable des deux chocs pétroliers, et aboutissent à une crise économique et à un chômage endémique dont nous ne sommes toujours pas sortis ", explique en 2014 George Valence.

Valéry Giscard d'Estaing sera aussi l’artisan de la réduction de l’immigration. Il met un terme à l’immigration économique et suspend pour trois ans l’application du décret signé par le Premier ministre Jacques Chirac en 1976 qui reconnaît en partie le droit au regroupement familial. Les familles algériennes sont exclues de ce dispositif.

Il promulgue en janvier 1980 la loi dite "Bonnet" – du nom du ministre de l’Intérieur – qui accroit les possibilités d’expulsion et de refoulement des étrangers. C’est notamment la "double peine" dont sont victimes les jeunes étrangers puisque, s’ils sont condamnés par la justice, ils peuvent aussi être expulsés de France.
 

L'affaire des diamants

 
Le président de la République centrafricaine Jean-Bedel Bokassa avec le président Valéry Giscard d'Estaing à Bangui, le 6 mars 1975.
Le président de la République centrafricaine Jean-Bedel Bokassa avec le président Valéry Giscard d'Estaing à Bangui, le 6 mars 1975.
AP Photo

Quelques affaires émaillent le septennat de Valéry Giscard d'Estaing, dont la plus célèbre reste celle dite des "diamants de Bokassa".  En 1973, Valéry Giscard d'Estaing, à l'époque ministre des Finances du président Pompidou, se rend plusieurs fois en Centrafrique pour s’adonner à l’une de ses passions (la chasse) et rendre visite à son ami Jean-Bedel Bokassa, futur empereur autoproclamé de son pays.  À chacun de ses voyages, le ministre revient les bras chargés de cadeaux (diamants, ivoire, ébène) sans même les déclarer à la douane, comme son statut de ministre l’y oblige. 

Le 10 octobre 1979, Le Canard enchaîné, célèbre hebdomadaire satirique, révèle que des diamants de 30 carats d'une valeur de 1 million de francs auraient été remis à Valéry Giscard d'Estaing qui ne les a pas déclarés. Le président niera toujours et l'affaire n'aura pas de suites juridiques, mais elle empoisonnera durablement la fin du mandat du président.

(RE)voir : Valéry Giscard d'Estaing et l'Afrique : des opérations très discrètes et des diamants trop voyants
 
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Retraite du pouvoir mais pas de la politique

Affaires ou pas, Valéry Giscard d'Estaing ne sera pas réelu en 1981. Il perd face à François Mitterrand. Ironie du sort, la très grande majorité des jeunes de 18 ans à qui il a donné le droit de vote auront donné leur voix à son opposant.

Il n'exercera plus de fonction au sommet de l'État. En 1986, sous la première cohabitation, il réclame le ministère de l’Économie et des Finances mais le Premier ministre Jacques Chirac refuse et lui propose à la place le Ministère des Affaires étrangères et la Justice dont il ne veut pas.

Il ne se présentera pas à la présidentielle en 1988 et soutiendra même la candidature de Jacques Chirac, un soutien qu’il réitèrera en 1995 quand Chirac se présente face à Balladur, et en 2002. Il plaidera pour ramener la durée du mandat présidentiel de sept à cinq ans, et déposera une proposition de loi le 9 mai 2000 en ce sens, alors qu'il est député. Le quinquennat sera finalement adopté le 24 septembre 2000.
En 2002, il ne soutient pas la candidature de François Bayrou et se rallie à Nicolas Sarkozy en 2007.
 
Nicolas Sarkozy, candidat à la présidence, le 27 avril 2007 rencontre Valéry Giscard d'Estaing chez lui, au château de la Varvasse - Chanonat (Puy-de-Dôme).
Nicolas Sarkozy, candidat à la présidence, le 27 avril 2007 rencontre Valéry Giscard d'Estaing chez lui, au château de la Varvasse - Chanonat (Puy-de-Dôme).
© AP Photo/Elodie Gregoire/Pool

Il refusera même de siéger au Conseil constitutionnel, alors que tout ancien président y est membre de droit, ne s'y décidant qu'en 2004.  

L'homme d'une région, l'Auvergne

Député du Puy-de-Dôme de 1984 à 1997, il devient président du conseil régional d’Auvergne en 1986 jusqu’en 1992. Ce poste lui permettra de mener à bien son projet phare de parc des volcans "Vulcania". Il construira également quatre autoroutes dont l’A86, le Zénith d’Auvergne, la Grande Halle d’Auvergne …
Après avoir échoué à un quatrième mandat, à 78 ans, Giscard décide d’abandonner la vie politique active pour siéger au Conseil constitutionnel en 2004.
 

Homme de culture, romancier et académicien

Il fonde l’Institut du monde arabe, la Cité des sciences et de l’Industrie de la Villette, et le musée d’Orsay, tous inaugurés par François Mitterrand. Contrairement à ses deux successeurs, aucun monument ne portera son nom.

Il est élu à l’Académie française, le 11 décembre 2003, au fauteuil de Léopold Sédar Senghor (16e fauteuil), et reçu le 16 décembre 2004 par Jean-Marie Rouart.

Son œuvre littéraire ne restera pas forcément gravée dans la postérité.
Valéry Giscard d'Estaing prononce son discours d'investiture à l'Académie française le 16 décembre 2004.
Valéry Giscard d'Estaing prononce son discours d'investiture à l'Académie française le 16 décembre 2004.
© AP Photo/Jacques Brinon

Qui se souvient de "Le Passage" roman paru en 1994 qui raconte l’aventure entre un notaire et une jeune autostoppeuse ?

En 2009, Valéry Giscard d'Estaing récidive dans le genre roman sentimental et publie "La princesse et le président" qui décrit une relation entre un président de la République, veuf, et une jeune princesse déçue par son mari volage dénommée Princesse de Cardiff... Le roman, qui semble évoquer lui-même et la princesse Diana, fera couler beaucoup d’encre et provoquera l’hilarité de la presse britannique.

"Au départ, c’est une idée de Lady Diana. En 1994, alors que nous parlions des histoires d’amour entre les dirigeants des grands pays, elle m’a conseillé: "Pourquoi n’écrivez-vous pas un livre autour de cela?", déclare-t-il dans une interview pour l'hebdomadaire Le Point en 2009.

En 2011 sort "Mathilda" qui raconte le destin tragique de Mathilda Schloss, une Allemande vivant en Namibie.

Un homme qui sait jouer avec sa caricature

L’homme politique inspirera des humoristes. Comme le Général de Gaulle, à jamais lié à l'imitation magistrale de Henri Tisot, Giscard sera immortalisé par Thierry Le Luron.
 

Plus récemment, il inspirera la comédienne Camille Chamoux pour son spectacle "Née sous Giscard". L'ancien président - qui a le sens de l'humour - appellera l'actrice qui fait la promotion de son spectacle sur une radio parisienne pour lui dire qu'il viendra la voir. Elle en reste bouche bée : "J’avais lancé l’idée comme cela follement en disant que mon rêve ce serait que Valéry Giscard d’Estaing vienne. Il est donc venu et on a même dîné ensemble après le spectacle".

Finalement, voici un homme qui s’est préparé toute sa vie à une fonction qu’il n’aura occupée qu’une fois et qui malgré ses efforts aura toujours été pris pour ce qu’il ne pensait pas être, un homme hautain et froid.

"Il voulait être aimé des Français mais il n’y est pas parvenu" disait George Valence sur France Culture en 2014. Peut-être que si ?